OMISSION DU RÉGIME PRONOMINAL DIRECT
les verbes signifiant « dire, montrer, entendre », plus rarement d'autres verbes, se rapportent à une idée déjà formulée, lorsque donc, en vertu des prescriptions rigoureuses de la grammaire, un pronom rappelant le substantif-régime serait nécessaire. Cette omission, du reste déjà connue en latin, s'explique par le fait que l'idée qui vient d'être formulée est encore si bien présente à l'esprit qu'il ne paraît pas nécessaire de la rappeler expressément. C'est un procédé particulièrement fréquent que l'omission de ce pronom-régime quand le verbe est en même temps accompagné d'un pronom au datif, p. ex. en a. -franc, dist H au lieu de dist le li; dès lors on ne risque guère de se tromper en admettant que ce phénomène, certes syntaxiquement possible en soi, doit son apparition particulièrement fréquente à des raisons d'euphonie. Voici quelques exemples : en roum. fratele împàraluluî, Nàsdràvanul, simtind cà are sa vie tatàsâû la judecatà, spuse fràtine-sâû (Basme 277, 12 : le frère de l'empereur, N., apprenant que son père viendra devant le tribunal, le dit à son frère), ^i-l aràtâ (C. B. i, 368, 7 : et il le lui montra), el nu cre^n (Basme 261, 30 : il ne le crut pas), deacà au^i Ahilei si Thetid {i altii (C. B. i, 353, 16 : lorsque (402) l'entendirent A. et T. et les autres), en ital. non dicesse loro (Sacch. 117 : qu'il ne le leur dît pas), io dira (Arioste, Cass. 2, I : je le dirai) et de même encore aujourd'hui dans les patois : en abruzz. tu me di (Finamore, Trad. abr. i, 64 : toi, dis-le moi), en a. -franc, por co vos di (Alexis 3) et souvent, comme encore en franc, mod. je lui ai dit (G. Sand, Consuelo 3, ici), puis avec d'autres verbes : je seroie près de moustrer (G. Bourg. 2158), panse:( des dames et faites enorer (287), un cerf tint pris et retenu. En quatre par/^ vuelent partir (M. de France, Fables 11, 31), u ele ot prise tek espee Et ki li et ensi noée (Ch. II esp. 1399; cf. aussi en français populaire le savaitelle? f y ai appris et autr. expressions sembl.), en port, nunca foy favaleiro que acabar podesse (Graal 40), é provavel que seja assini. D'aqui a pouco saberemos (Gomes de Amorim, Am. Patr. 113) etc. Mais il va de soi qu'en ancien français l'emploi du pronom-régime est tout aussi répandu.
Pour l'a. -franc., cf. G. Ebeling, Auberée, Rem. au vers 655, où l'auteur donne d'autres indications bibliographiques.
4l8 CHAPITRE III : LA PROPOSITION § SSo-
§ 380, Si l'auteur de l'action en est en même temps l'objet, on recourt au pronom réfléchi, dont la forme à la première et à la seconde personne est identique à celle du pronom personnel, mais qui à la troisième est se pour le singulier et le pluriel; seulement, quand celle-ci est accentuée, elle est souvent remplacée par le pronom personnel (voy. § 67). Or un cas remarquable de généralisation se présente dans les Grisons, où se s'emploie pour toutes les personnes : ainsi p. ex. jau se fida, ti se fidast etc. Chez Da Sale, on ne le rencontre qu'au pluriel et pas au singulier; toutefois, autant que la chose est jusqu'à présent connue, des textes plus anciens ne nous offrent pas cette différenciation, de sorte qu'on n'est pas sûr qu'il ne s'agisse pas ici d'une distinction arbitraire du grammairien. Les formes ;«^, te se rencontrent concurremment avec se à toutes les époques. En dehors des Grisons s'observent les débuts d'un phénomène analogue. Pour le Frioul, on donne comme paradigme mi uârdi, ti uârdis, si uârdi, si uardîn, si uardi, si uàrdâin, donc si généralisé seulement au pluriel, ce qui est tout à fait conforme à la règle donnée par Da Sale. Un emploi analogue existe-t-il ou a-t-il existé dans le Tyrol? C'est une recherche qui reste à faire. Plus encore vers l'Est, dans des textes de Veglia, on lit jaiuie se piars in palaure (Testi vegl. 68, « ci sianio perduti in parole »), se levurme (377, « ci lever enio »), se justurme nojiltri (403) doi (115, nous nous accorderons nous deux), puis avec la i""^ p. sing, se j'ai spusuot (195, je me suis marié), ju se jai mais a lavorur (127, je me suis mis à travailler), mais aussi me metara (420, « mi metterô »). En qualité de réfléchi, spécialement à la i""^ p. pluriel, se se rencontre dans toute la Haute Italie, notamment dans la Lombardie, où le Chrys. le présente déjà, et dans l'ÉmiUe; peut-être même le lucquois noi si al^iamo en est-il le dernier représentant, à moins qu'il ne se soit formé sous l'influence de noi si al^ft (p. m). À Rome aussi se damo n'est pas inconnu. À jjitalien septentrional se rattache le provençal du Sud : en niç. si senten tuplen fotigat (nous nous sentons tout plein fatigués); ainsi en est-il aussi dans la vallée inférieure du Rhône et même en Béarn, au moins en cas d'enclise : anetnse (allonsnous), que houloum amassas (nous voulons nous assembler). Il
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est difficile de dire si tous ces phénomènes se tiennent, c.-à-d. si les motifs de la substitution de se à nos sont les mêmes partout. En Béarn, il n'est pas impossible que -s soit une réduction phonétique de -ns, et -se aussi peut à la rigueur avoir la même origine. En faveur de cette hypothèse parlerait ce fait que le phénomène se produit seulement à l'enclise. Dans les Grisons et le Frioul aussi, il ne serait pas davantage impossible que -s dérivât de nos, vos à l'enclise et même à la proclise, c'est-à-dire donc que p. ex. une -s antévocalique ou postvocalique issue de nos, vos, se aurait également entraîné devant les consonnes l'introduction de se au lieu de nos etc. Mais, pour le parler de Veglia, cette hypothèse est inadmissible, et si l'on veut ici — chose qui n'est pas précisément vraisemblable — penser à une influence slave, on ne peut alors en aucun cas se rendre compte des phénomènes propres au Nord de l'Italie. A son tour, l'expression vénit. ou gén. se danio pourrait bien être adéquate à celle du tosc. ci diamo, mais il n'en serait pas ainsi pour le lombard-émilien-toscan se ou si, pas plus que pour le provençal, où la diffusion considérable de la forme interdit d'y voir une imitation de la tournure génoise. Par conséquent, il a dû se produire ceci à la i"'^ p. pluriel, au moins dans une partie de ce domaine et peut-être d'abord quand on exprimait un ordre : l'idée de personne dans le verbe réfléchi se sera affaiblie à tel point que la simple indication du sens réfléchi par se aura été jugée suffisante.
Cf. AscoLi, Arch, glott. VII, 456, Rem.; H. Schuchardt, Slavo- Deutsches und Slavo-Italienisches 105-107; C. Salvioni, Studi fil. rom. VII, 195.
§ 381. Une autre particularité remarquable dans l'emploi (404) du PRONOM RÉFLÉCHI, c'est qu'à l'origine il ne s'adjoint qu'au verbe personnel : il peut donc être omis avec les participes, avec le gérondif et avec I'infinitif. C'est en vieux français que les exemples de ce cas se rencontrent le plus souvent : cf. de la fontainne est aprochiés (Rich. 944), d'une fresce robe est viestis et celi dont est desviestis au couchier son oste donna (11 21), et de ce est elle moût plainte (1884), apoignant vint par me le pre La ou erent josté H Gre (Thèbes 6735) etc., ne soie:( mie pour ce desconfortans. Ne en vo cuer de riens desconfisans (Enf.
Og. 2529), li jur vunt aluignant et les nuix^ acurçant (Ph. Thaon, Comp. 379) à côté de se vunt aluignant (388), vers la vile se traient deffendant par la pree (B. Comm. 468), quant foi lo pastourel si durement correcier (Rom. Past. 2, 21, 11), les paiens arreer laisserait (Enf. Og. 7222) etc. De cet emploi le français moderne conserve encore quelques restes dans et si du bon chemin on l'a fait écarter (Molière, Éc. d. F. 818), exemple à propos duquel Despois croit toutefois nécessaire d'observer : a pour on Va fait s'écarter, ellipse constante avec faire » ; l'absence du réfléchi dans des cas comme les mauvais traitements pour jamais de la cour me feraient retirer (Et. 66 1), la volonté fait mouvoir les autres facultés, s'explique entièrement par cette considération que faire avec l'infinitif équivaut en réalité presque à un verbe transitif. Mais de bonne heure déjà, bien que l'emploi en soit d'abord encore peu répandu, l'on trouve le pronom réfléchi en usage également avec les participes et avec le gérondif et l'infinitif, évidemment par analogie avec les formes du verbe personnel, et cette tournure, qui est encore l'exception en vieux français et en vieux provençal, paraît dès l'origine devenir de loin la plus usitée dans les autres langues, bien qu'elle n'y soit pas précisément de règle. Néanmoins on peut parfaitement regarder l'étape du français comme étant l'étape primitive, car on comprend mieux une extension du réfléchi qu'une limitation de son emploi, et cet usage du français s'expHquera par cette raison que, dans ces formes du verbe avec lesquelles le sujet n'est pas formellement exprimé, on n'a pas besoin non plus de recourir à un pronom qui se serait rapporté à ce sujet; de plus, le verbe possède une signification tout à fait générale et c'est uniquement avec cette valeur qu'on l'envisage; mais sa (405) relation avec le sujet se dégage chaque fois du contexte, tout aussi bien que sa relation avec le temps ou le rapport actif et passif (§ 14 sqq., p. 24), sans devoir être expHcitement formulée.
§ 382. La tournure réfléchie joue en roman un rôle très important, qu'elle doit en partie à la variété de sens dont elle est susceptible, en partie à l'existence des nombreux verbes ayant valeur de réfléchis avec lesquels il est difficile d'admettre