III. L'Infinitif
§ 16. L'infinitif latin est une forme invariable qui a pour base le radical du présent, et qui marque l'action sans aucune notion accessoire de personne et de temps, c.-à-d. d'une manière purement abstraite. Ce qui le différencie surtout des noms abstraits
24 CHAPITRE I : LES MOTS À FLEXION § l6.
verbaux proprement dits, c'est l'absence de flexion et, par conséquent, une fidélité plus grande à son sens fondamental, une incorporation plus solide au système verbal; les noms abstraits verbaux à flexion, au contraire, suivant l'observation faite au t. II, § 401, manifestent une tendance très prononcée à prendre des significations concrètes. Il est vrai que, môme en latin, l'infinitif dans son emploi syntaxique présente une intime affinité avec le nom, en ce sens qu'il peut remplir les fonctions de sujet et de régime ou recevoir un possessif : tuum cantare (ton chant); mais cependant cet emploi reste toujours borné aux deux cas non-fléchis même au neutre : cantare, employé comme nominatif et comme accusatif, répond à mare, tandis qu'on ne lui a pas donné de gén. cantaris pour faire pendant au gén. maris. Mais ensuite la réduction progressive des cas à deux ou même à un seul, qui s'est opérée au cours du développement bas-latin et roman, a fait disparaître la séparation que la difference des formes avait élevée entre l'infinitif et le substantif. Dès lors un rapprochement, voire même une fusion complète pouvait s'accomplir sans peine, et en réalité, comme nous l'avons déjà dit au t. II, § 392, elle s'est produite dans une proportion considérable. Or, par le fait même, l'infinitif acquérait aussi la faculté de prendre un sens concret, ce qui paraît dans certains cas s'être produit très tôt, notamment p. ex. dans bibere (l'action de boire, la boisson), car l'ital. abbeverare, le franc, abreuver doivent remonter à un primitif adbiberare, datant du latin déjà et tiré de l'infinitif; de même dans vivere (le fait de vivre, la subsistance), qui reçoit alors un pluriel : en ital. / viveri, franc, les vivres, esp. îos viveres, port, os viveres. Toutefois, si l'on excepte le roumain, aucune des langues romanes n'a été jusqu'à détacher entièrement l'infinitif du système verbal; au contraire, en ce qui concerne la syntaxe, une preuve de sa valeur verbale se trouve notamment dans son union encore fréquente avec le pronom personnel, et non avec le possessif; ainsi l'on dit en (24) ital. il vederti, en esp. el venir yo etc. En revanche, l'assimilation de l'infinitif au substantif en roman est manifestement attestée par le fait qu'on n'y distingue pas si l'être ou l'objet auquel une action se rapporte, exécute cette action ou bien la subit, c.-à-d. qu'il n'y a pas de différence en franc, entre ce vin
§ lé. 17. l'infinitif en portugais 25
est prêt à boire eije suis prêt à boire. Cf. encore l'ital. ti udivo lodare, ce qui peut vouloir dire : « j'ai entendu que tu louais » et « j'ai entendu que tu étais loué », franc, je l'ai laissé chercher, esp. le hi:(o prender, l'ital. é da lodare, franc. // est à louer, esp. es de alabar, l'ital. buono da mangiare, franc, bon à manger, esp. bueno de comer, l'a. -franc, murs ne cite^ ni est remes a fraindre {Ko\. 5), en ton pooir somes a destruire et a mal traiiier (Chev. II esp. 2074), ainçois voil estre rois que la teste couper (G. Bourg. 232), le prov. non l'aguessas adug en aquesta islla fera morir a mala mort e donar a serpent^ (Appel, C. 8, 102), autant de cas où le latin, s'il avait dû se servir de la construction infinitive, aurait eu recours à l'infinitif passif.
§ 17. Une place spéciale revient au portugais pour la distinction qu'il établit entre l'infinitif fléchi et le non-fléchi ou, pour mieux dire, entre l'infinitif personnel et l'impersonnel (II, § 128); et l'on peut dire d'une façon générale que le premier a plutôt un caractère verbal, l'autre un caractère nominal. En ce qui concerne leurs sphères d'emploi respectives, l'infinitif personnel remplit d'abord et surtout le rôle de sujet, ce qui arrive particulièrement lorsqu'il importe que le sujet de l'infinitif soit exprimé. Une phrase telle que basta ser dominante n'est pas suffisamment claire en ce qu'elle n'indique pas qui est « dominant ». Or, l'usage roman permet de rendre cette idée par le pronom-sujet : basta ser eu dominante ou ser tu dominante etc. Mais, comme en d'autres cas ser (eu) a pour correspondant un seres (tu), il arriva, comme nous l'avons déjà dit dans la Morphologie, qu'ici aussi, au lieu ou à côté de ser tu à la deuxième personne, on adopta seres et même seres tu, qui paraît encore mieux correspondre à ser eu. Originairement restreint aux phrases où le sujet de l'infinitif différait de celui du verbe à un mode personnel, et n'était exprimé nulle part ailleurs, l'infinitif personnel acquit ensuite une extension graduelle; on l'em- (25) ploya d'abord lorsque son sujet était régime d'un verbe actif : vimolos morrerem (nous les vîmes mourir), bien qu'ici marrer seul eût complètement suffi; puis on y eut même recours lorsque les deux verbes avaient le même sujet : podeis comerdes (vous pouvez manger). Toutefois, dans les derniers cas, chez les écrivains plus châtiés, il faudrait corner. En effet, généralement.
avec l'infinitif prépositionnel surtout, les sujets étant les mêmes, on jouit d'une certaine liberté; mais, lorsqu'ils sont différents, c'est chaque fois la forme personnelle qui apparaît; l'a. -port. e poys que vos deus aguise d'irhi ne pourrait se rendre aujourd'hui que par de irdes.
Cf. H. Wernekke, Zur Syntax des portiigiesischen Verhums, Weimar 1885; R. Otto, Der portugiesische Infinitiv hei Camôes, R. F. VI, 299-394; K. MiCHAELis, Der portugiesische Infinitiv, R. F. VII, p. 1-74; H. ScHUCHARDT, Littbl. 1892, 197-206.
§ 18. Le ROUMAIN, lui aussi, possède deux formes, l'une en -are, -ire etc., qui s'emploie tout à fait comme un substantif, par conséquent en qualité de sujet, de régime, etc., et sans aucune restriction. Ce qui atteste encore son caractère de pur substantif, c'est qu'à l'instar des autres substantifs verbaux abstraits du roumain, elle prend le genre féminin (II, § 377 et 379). Mais on retrouve encore une trace de son ancienne valeur d'infinitif dans son union fréquente avec da : da de stire (Cânt. Mold. 336, faire savoir), în {tire (Basme 147, 29), la stire (Gaster I, 99, 14), puis la mâncare (Basme 262, 30 : à manger), frumoase la vedeare, ^i dulci la gustare (C. B. I, 347, 6 : belles à voir et bonnes à manger), 0 piatrà, mica era si în vedeare, însà nime nu 0 putea ràdicâ (C. B. II, 43), en macéd. easte to alàudare (Weig., Arom. 29, 11 : est à louer) etc. La seconde forme, en -A, -i etc., est d'un emploi fort restreint. Abstraction faite de quelques expressions presque pétrifiées et dont le retour fréquent a manifestement assuré le maintien, on ne la trouve qu'unie à la prép. a. En cela, le roumain se détache des languessœurs, mais offre une certaine conformité avec l'albanais, de sorte qu'on peut admettre une influence illyri^ne, qui se serait produite à peu près de la manière suivante. Semblable à d'autres langues anciennes, Tillyrien paraît n'avoir point eu (26) d'infinitif, mais s'être tiré d'affaire au moyen du datif des substantifs verbaux. Puis, à l'époque de la romanisation, quelques types fixes persistèrent seuls, tels que volo cantare, en roum. voîû càntà; possum cantare, en roum. pocîû càntâ; scio cantare,, en roum. stiû càntâ, et non haheo quod cantare, en roum. nu am ce càntâ; mais, à part cela, on n'a que des emplois correspondants à ceux du latin avec la prép. ad. Or, si cette tournure
^ 1 8. 19. l'infinitif en roumain 27
a pu à son tour introduire aussi l'emploi du type ad cantare dans tout le domaine du lat. cantare, il semble cependant qu'à une époque ultérieure, mais également préhistorique, quelque autre influence a de nouveau refoulé l'infinitif, c'est-à-dire qu'à « je veux, peux chanter » etc. on a substitué la locution plus explicite « je veux, peux que je chante », en roum. voiû, podû sa cânt. Par cet usage, le roumain se rattache d'une part à l'italien méridional : cf. le dialecte de Lecce ulia ku binkia (il voulait remplir), le calabr. vuoggyu mu niesu (je veux m'en aller), d'autre part au grec moderne, au serbe, au bulgare et à l'albanais, de sorte qu'on peut croire qu'ils se sont rencontrés dans un emprunt commun, sans que toutefois on puisse dès maintenant déterminer avec certitude de quel peuple est parti le mouvement, si c'est des Bulgares, des Grecs ou des Illyriens.
Pour plus de détails, cf. Abhandl. Tob., 79-112.
• IV. Le Nombre
§ 19. Le singulier et le pluriel s'opposent l'un à l'autre tout en se complétant : le premier désigne un individu quelconque, le second une pluralité quelconque, détachés d'une quantité illimitée d'êtres semblables : en ital. Valbero, gli alberi, en franc. l'arbre, les arbres. Mais, s'il est vrai qu'on envisage d'abord dans ces deux sens leur valeur purement numérale, il peut toutefois arriver que l'idée de pluralité s'efface devant celle de quantité, c.-à-d. que l'attention s'attache à la valeur idéologique plutôt qu'à la valeur numérale, et que le pluriel exprime la totalité des êtres de même nature considérés comme un tout, ce qui le fliit repasser au singuHer : le lat. folia, ital. foglia (feuilles, feuillage) s'emploient comme pluriels, le franc, feuille, esp. hoja, port, folha (feuillage, feuille) comme singuliers. Le procédé inverse pourrait aussi se présenter : on trouve en effet des exemples de singuliers désignant un assemblage d'individus conçus comme un tout; mais ensuite la notion de nombre se détache de la valeur idéologique, et le singulier originaire est (27) considéré comme un pluriel. Donc, au point de vue du sens, la délimitation entre les deux nombres n'a rien d'absolu; et, comme leurs formes ne se distinguent pas non plus partout.
c'est ainsi que s'opèrent ces transferts du pluriel au singulier et du singulier au pluriel dont il a été parlé au t. II, § 54-55 et § 387. Mais la signification propre au singulier et au pluriel n'est pas le seul point dont nous ayons à nous occuper : il y a encore bien des notions dont l'existence ne se manifeste jamais ou presque jamais que dans un seul individu; ce sont les noms propres, les noms de matière, les noms collectifs et les noms abstraits, et d'autres encore qui presque toujours se présentent à l'état collectif; et alors il s'agit de savoir si et à quelles conditions ces substantifs peuvent aussi recevoir les deux nombres.
Cf. L. ToBLER, Uber den Begriff unci hesondere Bedetitungen des Plurals hei Suhstantiven, Zs. Vôlkerpsych. XIV, 410-434.