‹ Grammaire des langues romanes;Chapitre 134 sur 269 · ACCUSATIF AVEC UN INFINITIF · texte numérisé non relu

ACCUSATIF AVEC UN INFINITIF

ritornare al primo mestiere (398), giudicare dover esser gli uomini poco pronti (Leop. 124) et quantité d'autres exemples, surtout chez Machiavel et Leopardi. écrivains qui subissent peut-être ici l'influence du latin. En français moderne, abstraction faite des propositions relatives, les seuls verbes à considérer sont ceux qui marquent la perception : je le vois venir, on entend chanter les oiseaux, je l'ai ouï prêcher, il sentit la diligence pencher, et encore uniquement lorsqu'il s'agit d'une perception (417) matérielle : on ne dira donc pas je le vois être ainsi, mais je vois quil est ainsi. L'ancienne langue aussi, du moment qu'elle ne subit pas l'influence du latin, ne s'exprime guère autrement : aussi des phrases comme je ne veux V innocent souffrir pour le coupable (Garnier, Juifves 109 1) sont-elles à leur tour des latinismes manifestes. Les langues de I'Ouest, en revanche, étendent plutôt davantage cette construction : cf. en espagnol non seulement vidieronla seer desamparada (Berceo, Mil. 279), mais encore habia conocido ser aquel misnio (Nov. ej. 178), declaro la duena ser dicha Castilla (Baena 40 a), creo ser verdaderos los dichos estrelleros (Hita 117), he probado mi signo ser atal (144). Voici un exemple du portugais moderne : uma agua mysteriosa, que 0 barbeiro Ihe vendera por bom preço, affirmando-lhe possuir a virtude de tornar bramas as mais escuras africanas (Diniz, Pup. m).

§ 389. Dans toutes les langues, l'infinitif-régime peut ensuite être également uni par de au verbe dont il dépend. Les débuts de cet usage remontent à la période préhistorique; toutefois, dans le vieux français, de n'a pas encore beaucoup étendu son emploi. Le point de départ doit sans doute en être cherché près des verbes auxquels on peut attribuer indifféremment un régime direct ou l'indication de l'origine, ainsi p. ex. « commencer » et « cesser » : cf. déjà dans l'Alexis ou que il seit de Deu servir ne cesset (17) à côté de requistrent Samuel que il ne cessast pur els Deu preyer (IV Livr. 25) ou chez les verbes accompagnés d'un régime direct de personne et d'un régime relatif de chose : cf. magestres . . . qui ' l duystrunt beyn . . . de fayr estorn (Alexandre, Fragm. 12) à côté de l'altre ' l duyst . . . sen:{ fallenii altet ferir (14), U qtiar^^ lo duyst corda

Meyer-Lubke, Grammaire III. 28

toccar (15). Partant de cas de ce genre, de semble avoir ensuite élargi peu à peu son domaine et s'être même introduit, à côté de l'infinitif-régime pur, dans des phrases où logiquement il n'est plus guère possible de justifier sa présence. En roumain, les exemples sont peu nombreux. D'abord il faut citer încetâ (cesser) : deaca au încetat monarhul de a suspinâ (Gaster 2, 54, 25 : dès que le monarque eut cessé de soupirer), làsa de a se închinâ lui dumne^eu (39, 29 : il laissa de s'incliner devant le Seigneur) etc., toujours avec de au sens clairement locatif, et même se încercâ de a se aruncà (Gaster 2, 291 b, 20 : il chercha à s'arracher), à côté de se încercâ a beaucoup plus fréquent, (418) aura été déterminé par l'idée de commencement. Tout autre est la situation de I'italien, où di peut s'employer après la plupart des verbes exprimant une volonté ou une perception : cf. di veder questa casa desiderava (Bocc, Dec. 2, i), elessero di inorire (Leop. 164), giurare di non abbandonare (Mach., Disc. I, II), procurando di avan^fire il mio stato (Leop. 175), ho in animo di narrare (181; cf. aussi non mi proposi altra cura che di tenermi loniano 175), cessando di fare (Lasca 37), istituire, deliberare di, credo di saperlo (Arioste, Cass. i, 2), disperando di potersi curare i diffetti (Leop. 138), si vedrà di poterlo guarire (Lasca 12), disse di voler credere (Nov. 77). Il va de soi qu'on met di a.vecfinire et cominciare, de même qu'avec /or/z/r^, qui possède en ancien italien le même sens que Jinire : fu fornita di recitare (Lasca 20) ; cf. enfin hai caro d' intrattenermi (Leop. 152) à côté de avrei caro sapere (152); de même alors di s'emploie en outre avec les verbes qui signifient « penser, croire, craindre espérer », avec « oser, aimer » et même avec « avoir coutume » et « daigner » etc. Le français ne pousse pas aussi loin que l'itaUen l'emploi de la préposition. Dans l'ancienne langue, de n'est tout à fait fréquent qu'avec finer et parfaire; c'est seulement vers la fin de cette période primitive qu'il se manifeste une préférence bien marquée pour la préposition : ainsi Commines s'en sert avec conseiller, consentir, deslibérer, promettre, craindre, mander, chercher et même avec des verbes réfléchis : se deslibérer, s'attendre, s'accorder etc., et la langue actuelle pousse encore plus loin dans cette voie, car elle dit même désirer, souhaiter, préférer de et distingue entre on devait l'en-

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teiîdre et on lui devait de rentendre. L'Ouest est encore un peu moins prodigue de la préposition; toutefois on ne trouve pas seulement dès l'origine en esp. conpeçô de guerrear (Cid 1090), comen^ô de llorar (Appoll. 154) et autr. locutions sembl., mais aussi pensemos de yr nuestra via (Cid 380), asmô de ser clerigo (Berceo, Sil. 34), juraron de dar todas saxpnes a San Millan ires pipiones (S. Mill. 461), le fuese otorgado de ir a correr monte (Hita 123) et même seîior, si iti quisieses, yo mucho lo querria de vevir solitarioÇàerceo, S. Mill. 105). Dans le portugais, on peut se contenter de signaler amava de vir (Rom. XI, 384). Au sujet de l'esp. deber de, voy. p. 363. Comme il s'agit ici d'une construction non pas latine, mais romane, il n'y a par conséquent pas non plus de phénomènes correspondant à ceux qui ont été traités au § 388. Si donc on lit en sic. si ricurdau la giuvina di (419) una ^ia sua aviri cci daiu una pe:(^a (Bibl. 4, 192), il faut probablement y voir une contamination entre deux tournures. On veut parler di una ■^ia che cci avia datu, mais on est induit par le di à mettre simplement l'infinitif. Que les verbes qui exigent leur régime avec de (§ 362 sqq.) se joignent aussi par de à l'infinitif, la chose va de soi. Une mention est peut-être due encore à l'a. -esp. dar de corner (Caza 60, 16) à côté de dar a corner (éi, 7), a. -port, dar de corner (Aleixo i, 6; Graal 12) etc., exemples où cependant de doit probablement être considéré d'abord comme partitif.

§ 390. Enfin l'on doit encore citer l'infinitif avec ad. Bien qu'à tout prendre il soit plus rare qu'avec de lorsqu'il s'agit d'introduire de simples régimes, il se laisse pourtant expliquer avec moins de difficulté. Comme ad indique la proximité dans l'espace, il en arrive sans peine, avec les verbes de mouvement, à exprimer la direction, la fin et même le but; mais l'idée du but se renferme souvent dans un verbe qui est dans la dépendance d'un autre : une phrase comme « je demande à boire » peut sans peine avoir le sens de « je demande quelque chose, dans l'intention de le boire ». A cette circonstance s'ajoute ensuite qu'avec les verbes qui signifient « commencer » ad peut présenter le sens purement locatif. Le roumain, dont Va avec l'infinitif est équivoque (p. 26), n'entre pas ici en

ligne de compte. L'italien emploie assez souvent ad avec les verbes exprimant une perception des sens : essa vuol per certo vedermi a morire, il marchese che udimmo tanto a criticare la spedi:(ione (Capranica, Ol. Pamf. 52), mi pare d'aver inteso a nominarlo et autr. tournures sembl., puis avec les verbes qui marquerit le commencement d'une action : cominciare^ principiare etc. et ceux qui signifient « enseigner » : insegnare a ; cf. en outre aussi non ardivano ad ajutarlo (Bocc, Dec. 2, i). Dans tous ces cas, les verbes dont il s'agit sont intransitifs ou du moins ne sont accompagnés que d'un régime de personne, et par l'infinitif on dit en quelle circonstance ultérieure l'action principale s'accomplit, de sorte donc que l'infinitif n'est pas à proprement parler un régime; il en est seulement très rapproché par la raison qu'une idée analogue peut être exprimée par l'infinitif-régime. Mais le vénitien va plus loin : cf. desidra a menar segura vita (Caton 19V, 16), Ui prepone a ti a temere (420) tiiii li anemali (21 r, 19), no te dobitaras a donar le picole cause 9 V, 16), dio a impromeso a dar (Brandan 30 r, i), où se manifeste une tendance encore plus fortement marquée en d'autres cas à unir toujours l'infinitif au moyen de a. En français, ad est d'un emploi un peu plus étendu qu'en italien. Sans tenir aucun compte de comencier, cesser et autr. sembl., on rencontre déjà dans les plus anciens textes guerre, désirer, coveitier, amer, cremhre, penser, cuidier, douter, oublier, comander, loer, jurer, menacier, enseignier, aprendre, laissier (omettre de) et même savoir a : je ne te sai a dire (Chev. Lyon 391) etc. La tendance à remplacer l'infinitif-régime par l'expression d'un dessein, d'un but est si prononcée que l'infinitif avec à devient ici, dans une proportion plus élevée qu'en italien, l'équivalent de l'infinitif-régime. Mais il est à noter que la langue actuelle, comparée à l'ancienne, atteste un recul de à au profit de l'infinitif simple ou de de. — A I'Ouest aussi l'on rencontre da après « commencer », puis en esp. pidiô a beber (Berceo, Sil. 306), non me trevo a de/^ir (Hita 638), nos denne a emparar (Alex. 2205), en port, cuidei a ver (Graal 86), esperando a achar (Rom. XI, 369), desejei a ssaber (Graal 36), e porque os que me ouvirem d'aqui aprendani a fa:(er feitos grandes (Lus. 6, 42), te avisamos que é tempo que jà mandes A receber de nos tribulos

§ 390. 391- INFINITIF-RÉGIME AVEC ud 437

grandes (4, 73), et dans ce dernier exemple apparaissent de nouveau avec une évidence particulière les points de contact que présentent le but, le dessein et le régime.

§ 391. Ainsi que nous l'avons montré ci-dessus (p. 411), quand un régime de chose et un régime de personne se rencontrent avec le même verbe, le second est d'ordinaire introduit par ad. Or, quand le régime de chose est remplacé par un infinitif, il n'y a d'abord rien de changé à la construction. Tel est notamment le cas après les verbes « voir, entendre, laisser » : en ital. vedere, udire, lasciare, fare, franc, voir, entendre, laisser, faire, esp. ver, oir, dejar, hacer, port, ver, ouvir, deixar , fa^er . En conformité parfaite avec les observations formulées p. 411, on dit donc en ital. gli vedo pingere, ho udito dire ai vecchi del contado che . . ., lascia far a me (laisse-moi faire), gli fecero passare il ponte dei sospiri, segretamente ad imo buono maestro ne fece fare due altri (Bocc, Dec. i, $), a Chiodio avea fatto macinare nel suo mulino (Sacch. 206), en a. -franc, a mil en vëissie:( plorer (421) (Troie 26344), ne ge ne lor en oi parler (Joufr. 2490), // uns lest a l'autre respondre (Ren. 17928), ce H faisoit un poi parler (Thèbes 6239 A), en franc, mod. je n'ai qu'à laisser faire à son mauvais destin (Molière, Éc. d. femmes 3, 5), rien ne lui pouvait faire regarder à ses pieds, le courage qu'on leur ' voyait déployer, je le lui ai entendu dire, Alexandre laissa prendre haleine à ses troupes, c'est moi qui le lui ai fait connaître, en port, ao senhor chantre ouvi di^er (Eçz de Queiroz, Cr. Padr. 72), Ihe vio tal dô fa^er (Graal 92) etc. Il en est de même pour l'espagnol et, si nous ne l'invoquons pas davantage ici, c'est uniquement parce qu'en général il introduit par à le régime de personne (p. 385). Si l'on examine les exemples, on observe de suite que ceux de l'ancien français sont les seuls qui présentent aussi cette construction avec les verbes intransitifs; au contraire, les exemples italiens, portugais et même pour la plupart ceux du français moderne ne la présentent qu'avec les verbes transitifs, et encore cela n'arrive-t-il guère que si le régime est exprimé. Or on peut admettre avec quelque certitude que le vieux français a conservé l'état de choses originaire, mais qu'il s'est accompli partout, bien que plus lentement en France qu'ailleurs,

une transformation qui mit l'infinitif en rapport plus étroit avec le verbe, de sorte qu'il forma avec lui une sorte d'unité nouvelle, et alors ce nouveau groupe put, comme le verbe simple, recevoir comme régime direct une désignation de personne. On a donc à l'origine

je le vois, mais je lui vois pleurer comme je lui vois des pleurs^

puis je le vois comme je le vois-pleurer, mais je lui vois des pleurs,

et alors je le vois-pleurer, mais je lui vois-verser des larmes comme je lui vois des pleurs.

En ce qui concerne les deux dernières étapes de ce développement, ce sont en somme les étapes où sont parvenues toutes les langues modernes. C'est ainsi donc que le français actuel dit on voit étudier ce poète et laisse à l'auditeur ou au lecteur le soin d'apprécier si c'est un poète qui étudie ou si ce sont les œuvres d'un poète qu'on étudie; mais, si l'on ajoute encore un régime direct, il modifie aussitôt la tournure : je lui vois étudier ce poète ou je vois étudier Homère (422) à ce poète. Mais la langue peut encore aller plus loin et, de même que dans une période antérieure elle a si étroitement uni le verbe et l'infinitif qu'il ne se produisait plus de réaction sur le régime de personne, elle peut alors procéder de même façon quand l'infinitif possède encore un régime direct : ainsi je le vois verser des larmes. Par conséquent on a l'une à côté de l'autre trois tournures : d'abord l'infinitif intransitit avec régime indirect de personne ou, forme plus récente, avec régime direct de personne; ensuite l'infinitif transitif avec régime indirect de personne; en troisième lieu, forme plus récente, l'infinitif transitif avec régime direct de personne : pour ce dernier cas, cf. en ital. in quel sogni sembravami d'udire la madré consolare gli alfri (Pellico 45), en franc. // m'a demandé de la laisser faire son portrait (H. de Balzac, Corresp. i, 296), en port, um riddo que ofe:^ voltar a cabeça (Gomes de Amorim, Am. Patr. 227), vi-o perder um navio (23).

Cf. A. ToBLER, Beitr. I, 167-176 et A. Johansson, Élude syntacliqm sur le verbe « faire » en français moderne. Mélanges Wahlund 95-107.

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