SING. À SENS COLLECTIF ET NOMS DE MATIERE
sens de « artillerie ». Ensuite, naturellement, les anciens pluriels en -a comme le franc, vaisselle à côté de vaisseau y l'a. -franc. raime (ramure) à côté de raitn (rameau) etc. (v. II, § 54, 55). Comme arme a été d'abord un pluriel, il faut également citer ici l'ital. s' era armato tutto d'arme bianca (Lasca 26, il s'était complètement armé d'armes blanches = armure blanche).
En revanche, il me semble qu'on doit expliquer autrement l'a.franç. rfefre (escalier), dont Ebeling (note à Auberée 344) donne de nombreux exemples et auquel il prête un sens collectif. Ici il s'agit plutôt d'un de ces cas où l'on a choisi une partie pour désigner le tout, et c'est par un simple hasard si, en l'occurrence, le tout est constitué par une série de parties semblables. La preuve en est que ce mot reste entièrement isolé et qu'on ne peut le rattacher à aucune des autres classes de singuliers à sens collectif.
§ 21. Il existe des rapports très étroits entre les singuliers ;\ sens collectif et les noms de matière. On peut souvent constater en latin et en roman qu'on emploie le nom d'un être individuel au singulier alors qu'il s'agit plutôt de la matière dont cet objet unique est composé : aussi, vu la connexité de sens entre la matière et la quantité, peut-on se demander parfois si ce n'est pas tout simplement ce dernier sens qui prédomine. Ainsi Pline dit déjà lacus piscem suggerit (Ep. 2, 8, i : le lac produit du poisson) et, en écrivant cela, il pense non à l'ensemble des poissons qui vivent dans le lac, mais à la chair des poissons en tant qu'aliment; de même l'ital. dit un fiume che ha molto pesce, le prov. de pan e de peisson H an dat (Appel 8, 211), le franc. // a fnangé du poisson; le lat. pluma signifie « plume » et « duvet », de même l'ital. piuma, franc, plume; le ht. frucius a pour sens premier « produit », puis il désigne en latin et en roman les divers fruits, et dans cette acception il s'est donné aussi un pluriel collectif : frucia (II, p. 77); mais, en même temps, non pas que la signification ancienne ait persisté, mais par suite d'une modification du sens nouveau, il apparaît aussi comme nom de matière : en ital. coi fiori eterni eterno il frutto dura (Tasse, Ger. 16, 10), en a. -franc, bon fruit et bons vins (29) (G. Dole 1801), en franc, mod. se lever avant le fruit (dessert). Voici encore d'autres exemples : en ital. / peschi vengono meglio dove la ghianda è meglio , franc, la nourriture de r écureuil sont des
fruits, des amandes, des noisettes, de la faîne et du gland, esp. bellota (glandée); en ital. noce, franc, noyer, esp. nogal (bois de noyer); en ital. querce, esp. roble (bois de chêne); peut-être faut-il y ajouter l'ital. faggio, esp. haya, port, faia (bois de hêtre); mais, pour ce dernier, à en juger par la forme, il est plus vraisemblable que le phénomène a suivi la voie opposée, et que c'est « bois de hêtre » qui est le sens premier et « hêtre » le nouveau (v. II, § 403). Il y a encore le prov. al fenestral cubert de palnia e de jonc (Flam. 837), a. -franc, de jonc, de mantastre et de glai sont totes jonchiees les rues (Érec 2364 var.); l'ital. il flore degli alberi è indice délia primavera, franc, être en fleur) l'a. -franc, verge (fagotages) etc. En apparence, ces mots sont de même nature que l'ital. foglia, a. -franc, fueille (feuillage : cf. encore en franc, mod. il s'en ira avec la feuille^, esp. hoja, port, folha, et pour le sentiment linguistique des modernes ils doivent aussi être de même conformation. Mais, envisagés dans leur évolution historique, il y a entre feuille (feuillage) et fruit (production) cette très grande différence que l'un, issu du pluriel latin folia, est originairement un pluriel, tandis que l'autre a toujours été un singuHer : par conséquent, là l'idée de matière s'est dégagée seulement de celle de quantité et ici de l'idée de pluraHté. Toutefois le prov. fuelh pourrait être réuni à fruit, fleur etc. dans de blancas flors et de vert fuelh (Uc Brun, i, 4). Des deux sens de ces mots, l'un a son point de départ dans l'adjectif, Tautre dans le pluriel; mais un troisième phénomène est aussi possible, celui que présente l'ancien latin dans le mot déjà cité frucius et dont le roman possède, entre autres, les exemples suivants : en esp. -port, pescado, le sens originaire étant « l'action de pêcher » ou « le produit de la pêche, le poisson en tant que substance », puis « toute espèce de poissons, du poisson en général », sens qu'a retenu le portugais, tandis que l'esp. pescado désigne ensuite aussi un seul poisson; cf. aussi l'esp. venado « le produit de la chasse », « venaison, gibier, cerf ». Il faut également ranger ici le franc, pavé (assemblage de pavés, pierre à paver), l'obw. strom (le fétu de paille, Màhrch. 19, 3) de stramen (paille); au contraire, le roum. pam (fétu de paille) de palea a, de nouveau, une tout autre
§21.22. NOMS aUI NE s'eMPLOIENT au'AU SINGULIER 31
formation : c'est un singulier refait surpaie, qui avait pris une valeur de pluriel collectif (II, § 387).
M. R. Lang, The Collectiv Singular in Spanish, Mod. lang. ass. I, /,q\ 135-148; A. ToBLER, Beitr. II, 39-48.
§ 22. Suivant l'observation déjà faite au § 19, ne devraient s'employer au'AU singulier les noms propres, ceux de lieux, de pays, de personnes, puisqu'ils ne désignent qu'un seul être à côté duquel il n'en existe aucun autre entièrement semblable; les noms des objets dont il n'existe qu'un seul exemplaire, comme 50/, liina, infernum, purgatorimn, paradisus; les noms de matière, étant donné qu'ils désignent des choses auxquelles l'idée d'unité reste toujours attachée, même quand la matière est décomposée en autant qu'on veut de parcelles distinctes; les noms abstraits, dont l'idée de nombre est absente à l'origine par cela même qu'ils expriment l'existence des choses sans avoir égard à leur caractère d'unité ou de pluralité. Mais aucune de ces classes de mots n'est rigoureusement confinée dans le nombre singulier. C'est encore avec les noms de la seconde que la règle s'observe le mieux, car au moins les trois séjours entre lesquels la croyance catholique répartit les âmes après la mort, sont encore actuellement uniques en leur genre, et de même le soleil et la lune pour les profanes semblent être seuls de leur espèce. Mais l'astronomie a révélé l'existence de plusieurs lunes, et même les poètes vont jusqu'à parler de plusieurs soleils. En outre on emploie aussi sol dans un sens étendu, celui de force du soleil, rayon de soleil, d'où vient en effet à l'esp. soles, port, soes le sens de « rayons de soleil », de même au port, tiifôes celui de « coups de vent » : cf. os soes ardentes de julho ou os tufôes regelados de de^embro (Diniz, Pup. 2), soes ardentissimos (67); au surplus, Lucrèce et, parmi les prosateurs, Pline le Jeune emploient déjà soles dans le sens de « ardeur du soleil ».
§ 23. Les noms de pays sont parfois transférés ailleurs, de telle sorte qu'un nouveau pays adopte la désignation d'un pays immédiatement limitrophe et déjà connu. Ainsi les Romains vinrent aux prises avec les Gaulois d'abord sur la rive droite,
puis sur la rive gauche du Pô, et plus tard aussi au delà des Alpes : ils appliquèrent à toute la région le nom de Gallia, distinguant seulement entre cispadana et transpadana, entre togata et bracata; mais alors ils purent aussi les comprendre (31) toutes sous la dénomination générale de Galliae, et de là vient qu'on dit également en ital. le Gai lie à côté de la Gallia, en franc, les Gaules à côté de la Gaule, même pour désigner seulement la Gallia bracata et sans que l'emploi du pluriel ait encore une raison d'être historique. On expliquera de môme l'ital. le Indie, franc, les Indes, esp. las Indias, port, as Indias indiquant l'Inde antérieure (Indoustan), et l'Inde postérieure (Indo-Chine); l'esp. las Americas, port, as Atnericas désignant l'Amérique du Nord et celle du Sud. Ensuite, si le français dit encore aujourd'hui les Espagnes à côté de l'Espagne, cet emploi doit s'expliquer par le souvenir des vastes possessions qu'avait jadis ce pays en dehors de l'Europe; quant à l'expression les Allemagnes, encore très courante au xvi^ siècle, elle se comprend facilement aussi par les circonstances historiques d'alors. On s'étonne davantage de rencontrer les Russies, les Flandres à côté de la Russie, la Flandre. Mais les deux langues de l'Ouest vont encore plus loin : lorsqu'il existe deux provinces du même nom, elles mettent aussi ces noms de provinces au pluriel : en esp. las Asturias, port, as Asturias, déjà au xiv^ siècle (Rom. IX, 438, 6), d'où vient aussi l'ital. le Asturie, franc, les Asturies; elles le font aussi lorsque celui qui parle a présentes à l'esprit les diverses parties dont se compose toute une contrée : en esp. las Espahas, las Andalucias. Enfin l'on peut encore mentionner ici l'esp. los mundos (l'ancien et le nouveau monde). D'autre part cependant, même pour des noms comme India, on préfère le singulier dans des expressions telles que l'ital. canna d'India (jonc espagnol ou des Indes), Jico d' India (aloès), noce d' India (noix de coco), polio d' India, le franc, coq d'Inde (mais en esp. junquillo de Indias, pavo de Indias^ ou dans des comparaisons comme Vulivo in Toscana ê una piccola India.
§ 24. Les NOMS DE PERSONNES s'emploient au pluriel pour désigner différentes personnes du même nom : en roum. Can-