NOMS DE PERSONNES ET DE MATIERE
tacu^eni, ital. gli Scipioni, le tre Marie, franc. les Bourbons, les trois Maries, esp. los Escipiones, las très Marias, port, os Escipiôes, as très Marias. Il en est de même quand ces noms sont pris dans un sens figuré pour indiquer les œuvres d'artistes et d'écrivains : en ital.^/f 0mm (les éditions d'Homère), i Raffaelli délia Galleria di Firen^e; franc, les Racines, les Titiens; esp. los Virgilios, los Murillos; port, os Omeros, os Murillos, puis encore lorsqu'au nom de personne s'attache si étroitement l'idée d'une activité déterminée, de qualités déterminées que le nom propre s'emploie tout simplement comme un appellatif et sert (32) à désigner les personnes qui exercent cette activité ou qui possèdent ces qualités : en roum. Catoniî, ital. / Catoni, franc, les Calons, esp. los Catones, port, os Catoes dans le sens de « censeurs austères ». Nous avons montré par quelques exemples (II, § 390) de quelle manière les noms propres peuvent ensuite passer ainsi à l'état de simples appellatifs.
Au point de vue linguistique il ne faut accorder aucune valeur aux subtilités des grammairiens français qui prescrivent d'écrire les Calons (les hommes semblables à Caton), mais les deux Caton, les deux Corneille; si elles sont devenues possibles, c'est peut-être uniquement parce que, dans Katô, Konie'l, il n'y a absolument aucune distinction de nombre. Du reste, le fait qu'en même temps on peut écrire épîlre aux Pisons et les Gracqiies, suffit déjà à établir le peu de fondement de cette règle. Pour plus de détails, cf. E. Grotkaas, Beitràge \ur Syntax der fran^ôsischen Eigennamen 1886; Plattner, Zs. f. Nfr. III, 440.
§ 25. Les NOMS DE MATIÈRE sc mettent au pluriel quand il s'agit de désigner les diverses espèces, les divers gisements, les divers aspects passagers d'une matière, ou bien lorsque le nom de matière est pris dans un sens figuré pour indiquer les objets qui en sont fabriqués. Ainsi déjà le latin dit arenae (masses de sable), /rMwm/^ (céréales). Mais les langues romanes vont beaucoup plus loin : cf. en roum. lânurî (différentes espèces de laine) et les exemples déjà cités au t. H, p. 46, vinurï (vins) etc.; en ii7i\. farine (différentes espèces de farine), marmi (de marbres), vini francesi, rené bige, et aussi le paglie délia seggiola (De Marchi, Giac. id. 33) etc.; en franc, des ors, des cuivres de différentes couleurs, les vins de V Espagne etc.; en esp. buenos vinos, las platas (les produits des diverses mines
Meyer-LL'bke, Grammaire III. 3
d'argent), panos (étoffes) etc. ; en port, boms vinhos, os oros etc. Ensuite le lat. pluviae (ondées), nives (chutes de neige), le roum. ploi, l'ital. piogge, stagiom délie nevi, fulmini e grandini (Leop. 138), le franc, les glaces, les neiges perpétuelles, l'a. -franc. tant avons sosfert de pluies et d'orés, de grans fains et de sois et de chaitivetés (G. Bourg. 105 1), par rusées e par pluies (IV Liv. 211, 3) pour rendre le lat. pluviis, alors que pourtant d'autre part le franc, rosée, pruine comme les expressions analogues des langues-sœurs connaissent à peine, dans leur sens propre, l'em- (33) ploi du pluriel; l'esp. nicves, lluvias, le port, neves, chuvas; cf. aussi l'esp. soles, port, soes (p. 31). Enjfin nous avons le roum. alâmurî (ustensiles de laiton), arginturî (argenterie), arâmurt (ustensiles de cuivre); l'ital. argenti, ferri, rami-, le franc, les bronzes, les marbres', l'esp. lanas (Its laines), cabres, platas, hierros, et aussi trigos (les blés), ha^ahas dignas de enlallarse en bronces, esculpirse en mârmoles (D. Q. I, 2); le port. cobres. Si « air » se trouve assez souvent au pluriel (cf. le lat. aères locorum salubres aut pestilentes, le franc, avezj-vous dans les airs entendu quelque bruit (Rac, Iph. i, i ap. L.), l'esp. los aires de la Cordillera, le port. 0 que enchia os ares de gritos (Diniz, Pup. 153), ce doit être parce que la pensée envisage les courants atmosphériques ou bien aussi simplement parce qu'on se représente l'univers infini, non plus comme une unité, mais comme composé de différentes couches. — Enfin il se présente un cas spécial avec l'esp. polvos (poudre) à côté de polvo (poussière), polvos brillantes (poudre brillante), a:(;ules (bleu de toilette), de imprenta (suie pour faire le noir d'imprimerie), le port, pas (poudre), en ce sens que polvos est originairement un singulier, mais dont V-s l'a fait prendre pour un pluriel, d'autant plus que sa signification permettait aussi pareille interprétation (v. II, § 15 et ci-dessous § 31).
§ 26. Aqua occupe une place à part. Chez ce nom de matière plus que chez d'autres se manifeste la tendance à passer au pluriel; et la principale raison en est que le renouvellement continuel de l'eau courante fait naître, à la place de l'idée une de matière, celle d'une quantité illimitée de parcelles distinctes, qui se remplacent sans cesse, par conséquent de parcelles déta-
§26. 27- PLURIEL DE aqilU ET DES NOMS ABSTRAITS 35
chées; et l'on pourrait encore invoquer que, dans ce cas plus qu'en d'autres, la présence du phénomène en des lieux différents et les diverses espèces d'eau se présentent à l'esprit. C'est ainsi que le latin connaît aquae au sens de « sources », d'où Aquae Sextiae etc. (cf. Aix II, p. 13), puis le roum. ape (l'eau fluviale) : apele Prutului, ensuite spàlà in tre ape (laver à trois eaux), l'ital. le acque del Tevere, di Corfu, emploi très fréquent, surtout en parlant de l'eau qui entoure une île, le acque chete rovinano il ponte, navigare in basse acque (cf. aussi spesso è venuto fuoco et acque et sangue dal cielo, Serc. 3, 13), le franc, les eaux (sources minérales; jets d'eau), l'esp. las aguas del Tajo, le port, as augnas do rio (Rom. XI, 379), escasse:{das aguas (Diniz, Pup. 82 : disette d'eau) etc.
§ 27. Les SUBSTANTIFS ABSTRAITS peuvent passer au pluriel par (34) un double procédé. Tous les noms abstraits accusent une tendance plus ou moins marquée à devenir concrets (cf. p. ex. II, § 401). C'est ainsi que sous les formes ital. beltà, franc, beauté, esp. beldad, port, beldade on entend également une belle personne; vila en latin déjà signifie aussi « biographie », le roum. vità désigne aussi un « être vivant », et de là vient qu'on peut alors dire en ital. le beltà, en franc, les beautés, en esp. las beldades, en port, as beldades aussitôt qu'il est question de plusieurs belles personnes, et que le lat. vitae, l'ital. le vite etc. signifient « biographies », le roum. vitele « êtres vivants » : cf. aduse Dumne^eu càtrâ Adam toate vitele (C. B. I, 34e, 25 : Dieu amena devant Adam tous les êtres vivants). Dans ces cas et tous les autres de même espèce, il n'est donc plus question du pluriel du nom abstrait, mais d'un déplacement de la signification du mot. Le cas est tout différent lorsque l'idée abstraite est représentée comme la manifestation d'une activité, d'une disposition morale, qui peut s'exprimer à plusieurs reprises, ce qui la rend également susceptible de recevoir un pluriel, lorsque donc p. ex. ira signifie non « colère », mais « accès de colère ». On pourra toujours, même en ce cas, continuer à y voir un nom abstrait; seulement il y a quelque différence dans la manière de concevoir l'abstraction. En l'occurrence il reste indifférent qu'un état, une action apparaisse de façon identique et success!-
vement OU bien de façon différente et simultanément chez différents individus : irae peut donc signifier accès de colère d'un homme à divers moments, mais il peut aussi bien être employé si l'on considère p. ex. la colère divine comme différente de la colère humaine et qu'alors on veut exprimer ensemble les deux acceptions; enfin irae hominum peut être la colère de plusieurs hommes. C'est ainsi p. ex, que le latin dit irae, furores, pavores, odia, gaudia, pallores, omnes avaritiae, siccitates, in cuncta Graecia Archiae adventus celebrabaniur (Cicéron, pro Archia 4), mortes imperatorum etc. Il en est de même en roman : cf, le roum. frigurï (accès de fièvre), sa uràcîunî amarà avett (Gaster I, 10, 18), si-î pierdea eu gro:(nice morti (C, B, I, 365, 7 : genres de mort), vàxii ràotdtile lui (365, 8), socoteaste-ti atâta {i frumsetile (366, 16 : ta beauté est aussi précieuse) etc., l'ital, le tue disonestà (Sacch, 85), avea udito molto délie sue magnanimità (3), (35) nelle sue crudeltà avea gran parte di giusti:(ia (4), iniuiici délie virtù (Lasca 26), le donne, i cavalieri, l'arme, gli amori, le cortesie, le audaci imprese io canto (Arioste, Orl. 1,1), non d'altronde ebbe principio la malvagità degli uomini che dalle loro calamità (Leop, 122), i morbi e le calamità (123), un infinito génère di altre sventure (122), potrei distendermi lungamente sopra le emula^ioni, le invidie, le censure acerbe, le calunnie, le pari^ialità, le pratiche e i maneggi occulti e palesi contra la tua riputa^ione (147) et autres exemples fréquents chez cet écrivain, la luna bagnava dei suoi biancori nivei la campagna (Serao, Ad. Am. 169); puis febbri (accès de fièvre), ensuite le nostre morti (Serc. 351, 11), le menti degli uomini (Leop. 128) etc., le albe, i tramonti, si perdono i sonni (Barrili, Not. Com. 343); I'a. -franc, tantes dolurs a por tei andurédes et tantes faims et tantes sei^ passedes (Alexis 80 b), Semans descors, contens et guerres, Mesdis, rancunes et haines, Par courrons et par ataïnes (Rose 9599), plus de mil anuis (2435), a deu rendi graces et glores (Brut 5347), hontes (Ch. Lyon 4154), mentir tes leiaute:^ (Thèb. 1300), torner enfuies (G. Bourg. 2009), en très tous vos aés (840), puis s'arestut et esgarda, Lur dous beauté^ vit et mira (Rou III, 549), ambedui ont fiers les courages (Brut M. 3568), amitiés (démonstrations d'amitié) et autres termes semblables; cet usage est aussi très répandu en franc, moderne, et même on peut faire cette obser-