I- LES PRÉPOSITIONS DE LIEU
tiendra surtout compte du rapport qui unit le point où s'accomplit l'action avec l'ensemble du lieu ou le point de vue de celui qui parle. C'est ainsi que, pour « où », l'on doit distinguer si le point où se produit l'action se trouve dans l'ensemble du lieu ou bien auprès (et dans le premier cas l'intérieur peut à son tour être mentionné spécialement, et alors on exprime l'extérieur pour marquer l'opposition), ensuite si la proximité est immédiate, si donc c'est un contact, ou si elle n'est qu'approximative, si le mouvement est hostile, etc. En ce qui regarde le rapport avec celui qui parle, il faut s'occuper surtout, pour la direction horizontale, de « derrière » et « devant », pour la direction verticale de « sous » et « sur ». Une place spéciale revient à l'idée « à travers »,
§ 434. L'idée générale de la préposition in, c.-à-d. donc celle (469) que le point où s'accomplit l'action se trouve à l'intérieur de l'ensemble du lieu, est rendue d'abord par in, puis aussi par intro, intus, et même ces deux, dernières prépositions, qui originairement servent surtout à désigner l'intérieur, ont souvent fortement restreint, voire presque supprimé, l'emploi de in. Tels sont les faits qu'il s'agit donc d'examiner en première ligne. En roumain, les plus anciens textes attestent une équivalence presque absolue de în et întni : cf. întrâ în gloatà (Cod. Vor. 9, 5 : il entra dans la foule) et vruîndu se tntre tntru gloatà (10, 6 : en voulant entrer dans la foule), pornirà-se în zhoriste (10, i : ils se précipitèrent vers le théâtre) et se nu si tntru :{horiste (10, 11 : qu'il n'aille pas au théâtre) etc. ; mais plus tard, comme nous l'avons déjà dit p. 250, l'usage s'est régularisé de telle sorte que întru s'emploie seulement devant les voyelles : în cetate mais într'o cetate, în tîrg mais întrun tîrg etc. et aussi întratâta, întradevâr (vraiment) à côté de în adevâr, mais rarement întracest etc. Si donc en valaque în a de nouveau pénétré presque partout, s'il est en istrique aussi de beaucoup le plus employé et même s'il est seul en usage à Meglen, en revanche le macédonien se sert sans distinction aucune de în et de tru, tu, sauf que le premier y est de plus en plus restreint aux locutions consacrées : cf. notamment trekundu ^ unu kâne un râu ku karne in gurà si vid^undu tru apa umbra à
lui (Rum. Jb. 2, 34 : un chien traversant un ruisseau avec de la viande dans la gueule et voyant dans l'eau son ombre), et il en va de même chez les Olympo-Valaques. Dans les Grisons, l'obw. en (de in), ent ou enten (de tntus) et, comme nous l'avons déjà montré par un exemple p. 309, enten en se font concurrence; dans le Tyrol m/^, te, t a même entièrement supplanté in et dans le Frioul in est restreint à des locutions plus ou moins adverbiales, tandis que int apparaît surtout devant les voyelles : al lé vie int un pais lontan (il s'en alla dans un pays lointain), lu manda intai siei ^amps (il l'envoya dans ses champs), mais turnad in se stess et peut-être in kel pais (dans ce pays) qui peut, il est vrai, avoir également passé par int kel. Si donc l'Est et le Centre du domaine rhéto-roman sont arrivés à faire une distinction entre les deux préposi- (470) tions, dans les Grisons en revanche il paraît à peine subsister une différence entre les trois formes; en surtout semble y jouir encore d'une grande vogue : cf. en obw. cuer en preuls (G. Mem. 238, 27 : cuire dans des pots), en turnau en lur Claustra (240, 17 : ils s'en retournèrent dans leur cloître), ira en la vita perpétua (Barlaam 271, 2 : aller dans la vie éternelle), el ha voliu star oig dis en il Falla?;^ en sia compagnia (13, il a voulu séjourner huit jours dans le Palais en sa compagnie), ei era ina isan^a en gle^ reginavel (40, c'était un usage dans ce royaume), ei vegnius ella corl (335, 27 : il est venu à la cour) etc., mais // quolm de S. Maria enten la Val Bleing (G. Mem. 238, 8), vegnir enten mauns (tomber entre les mains), quest semischedar e seprender en digl Avat enten faitgs seculars (239, 26 : cette immixion et ingérence de l'abbé dans les faits séculiers), tornentaus a S. Gaigl enten ina schesa (240, 12 : rapporté à S. Gall dans une voiture), instruiu ton enten la régla sco enten las scien^ias (241, i : instruit dans la règle comme dans les sciences), puis mess en uorden (2) à côté de mess enten merveglius uorden (10), ce qui paraît une fois de plus indiquer que en a petit à petit limité son emploi aux tournures fixes. Le simple ent est rare et il ne s'unit guère qu'à l'article; une autre forme, usitée uniquement devant les substantifs dépourvus d'article, est enta. Dans l'Engadine aussi l'on trouve à peine aint, et aint in s'y rencontre dans une proportion sen-
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siblement inférieure à celle de la Vallée du Rhin : cf. Dieu aint in tschiel (R. Chr. 320, Dieu au ciel), culs cavaliers a maisa Volet il raig s'chatter, Aint in la richa sela Chi guarda siin il mer, ainsi que Caderas traduit la quatrième strophe du Roi de Thulé, aint nel let nu^iel, ma chera, Te aunch ho^ vô eau porter (Notas rimas 82 : dans le lit nuptial, ma chère, je veux encore aujourd'hui te porter), Cur ch'eau vegn ctin ma spousina Aint in let, stust tu soter (85, lorsque je viens avec ma fiancée au lit, tu dois danser), aint nel cour d Leonora tréma D vife mort combat timaint (86, dans le cœur de Léonore tremble le combat entre la vie et la mort), mafiglia, la chera, ais aint nel vasché (89 : ma fille, la chère, gît dans le cercueil) à côté de Ah pchô I cha loi>eda t'ho mort nel vasché (89 : ah malheur ! que la mort t'a mis au cercueil) etc., où l'on voit manifestement que aint est employé comme adverbe augmentatif et plus guère, ainsi que l'obw. enten, comme préposition. — Enfin, pour ce qui regarde I'Italie, suivant l'observation déjà faite p. 252, in (471) et intu semblent s'être réparti le domaine de la même manière que dans le Frioul; or cette répartition remonte haut, car déjà les textes du moyen cage comme Bonvesin, le Crisostomo, les vieilles poésies génoises etc., la connaissent. Elle s'étend sur le Nord et le Centre de l'Italie, à la seule exception de Florence, n'est pas non plus inconnue à Rome, mais ne paraît plus se présenter dans les Abruzzes et à Naples, bien qu'on la rencontre de nouveau à Senise. Il est surprenant que intus ne s'emploie que joint à l'article ; le fait ne peut guère non plus être rapproché de l'usage français, où l'on dit sans doute en ville à côté de dans la ville, mais aussi dans cette ville, dans chaque ville etc. Dans les langues où l'article prend au masculin la forme //, el, sa combinaison avec in peut parfaitement donner il, el, de sorte donc que dans bien des régions el giardino était aussi bien une forme de sujet et de régime qu'un locatif, et alors on comprend parfaitement que, pour distinguer le locatif, on ait eu recours à intus. Mais, outre que cette règle n'est applicable qu'au singulier du masculin, sur une grande étendue du domaine de intus l'article est lo, lu : cf. p. ex. en a.-lomb. im lo templo (Besc. 1384, dans le temple) à côté de lo mundo (29) etc. En même temps, comme en roumain, l'on trouve aussi intro ou inter : cf.
4$0 CHAPITRE III : LA PROPOSITION "§ 434t
en a.-vén. non ave vui leto intra la hibia (Brand, ii r, i), en a.-lomb. inter V inferno (Bonv., D 113) entra la casa si entron (Besc. 637), la Madelena entra Vorto era (1844) etc. — Un état de choses entièrement différent se présente en français. Dans sa période la plus ancienne, m;(, denx^ et deden^^ s'emploient concurremment avec en, mais de telle sorte que en:( est rarej, den:{ presque inconnu et que tous deux conservent la plupart du temps leur sens primitif, tandis que la forme extraordinairer ment fréquente dedenx^ offre souvent une signification identique à celle de en : cf la pucele Qui est anclose an la chapele (Chev. Lyon 4003) à côté de del lion Qui est dedanx la chambre anclas (5577) et autr. exemples sembl. C'est seulement à partir du xvi^ siècle que denT;^ étend de plus en plus son emploi (Ronsard y recourt très fréquemment) et que deden^ recule lentement; toutefois ce n'est qu'à la suite des prescriptions de Vaugelas, Th. Corneille et Ménage qu'il a été mis hors d'usage en qualité de préposition. Vu l'apparition tardive de dans, l'on se demande (472) s'il faut y voir l'ancien denz^ ou une abréviation de d{e)den:{ ({ni s'expliquerait aisément par l'absence d'accent sur la préposition. Comme en le, en /«étaient devenus ou, es (II, p. 139), il semble que dans ces cas notamment on ait préféré dans le, dans les ; cf. en l'état mz'is dans le monde; dans le entraîna bientôt dans la et finalement aussi dans V ; en revanche, en a d'autant mieux pu se maintenir dans les locutions dépourvues d'article qu'un très grand nombre d'entre elles avaient déjà revêtu un certain caractère adverbial immuable. Au cours du xviii* siècle l'emploi de en fut ensuite entièrement borné à des locutions consacrées de ce genre, et la grammaire rigoureuse du xviii' et 4u XIX* siècle n'en autorise plus que de très rares comme m l'air, en Vétàt, en mer; à peine les toîère-t-elle avec en la, en les et elle les interdit complètement avec en le. Mais il est à noter que, dans ces dernières années, en le lui-même a retrouvé sa vogue même auprès de bons écrivains, et cela non seulement auprès des poètes, auxquels il pouvait parfois être précieux pour les besoins de la mesure, vu qu'il leur était loisible d'employer en le au lieu de dans le, mais aussi chez les prosateurs, sans qu'on aperçoive le motif de ce retour à l'ancien .usage. En provençal, l'évolution est la même. Dans les pre;-
§ 434* 435- m ET intus locatifs 49^
miers temps, en et dins sont presque équivalents : jaunirai joi en vergier o dins cambra (Appel, C. 26, 6), tramet:(los dins Id ciutat (121, 25).
Sur l'extension de intus en Italie, cf. B. Bianchi, // dialetlo t la etnografia di Città di Casteîlo 37, E. G. Parodi, Rom. XVIII^ 621, C. Salvioni, Arch. Glott. XIV, 247; sur inter, intra, outre Salvioni, voy. aussi E. Keller, Die Sprache der Reimpredigt des Pietro da Barsegapè 30. Dans le sienn. itittir un, castell. intor un anno, je ne verrais pas avec Parodi un primitif *intiin un, à cause de la difficulté qu'il y aurait d'interpréter le redoublement de un, maiâ plutôt un into-r-un, qui se forma à côté de intel comme su-r-un, pe-r-un se trouvait ou se trouve parfois encore à côté de std, pel. La forme indel au lieu de nel ou intel etc. qui se rencontre à Sienne^ Volterre, Pise, Lucques, puis aussi en Corse, est expliquée d'une manière plausible chez Bianchi par une influence de del ; toutefois il subsiste encore quelques doutes, notamment pour le col-se, qui dit indé u etc. Je n'ose émettre aucun jugement sur indel dans certains anciens textes de l'Italie méridionale (A. Mussafia, Reg. San., p. 46). Le nti de Caltanisetta est également douteux, car il signifie ad et, à vrai dire, répondrait par conséquent mieux à unde (p. 485) : pin^ani di yir a rikurriri nti lu rreni, — ■ Sur le français, cf. aussi A. Darmesteter, Reliques scientifiques II, 177-187.
§ 435. En ce qui regarde la signification de in, voici à (475) peu près ce qui est d'une importance générale. Sa fonction '^ . première s'est conservée partout, sous les réserves qui seront formulées au § 436; aussi est-il superflu d'en donner des exemples; in indique donc le fait de se trouver, de séjourner, de se mouvoir à l'intérieur d'un endroit et celui de pénétrer dans un endroit. Comme exemple de transfert dans le domaine intellectuel on peut mentionner celui-ci : avec les verbes signifiant croire, espérer, avoir confiance, penser et autres semblables, l'objet vers lequel tend l'activité intellectuelle exprimée dans le verbe y est rattaché au moyen de in : l'action de croire etc. est donc considérée comme un mouvement vers un lieu. Partout en roman l'on rencontre credere, fidare et sperare, ce qui est d'autant plus explicable qu'il s'agit d'expressions déjà connues du latin et que l'on trouvé souvent chez les Pères de l'Éghse : ainsi donc en roum. a crede ht Dumne^eti, ital. credere in Crista, (ranç. croire en Jésus- Christ, esp. créer en Cristo,pQrX. crer em Crista, en roum. ié
tncrede in fraie, ital. fidarsi, confidarsi nei suoi amici, franc, se confier en ses amis, esp. confiar en la misericordia divina, port. confiar na Providença, en roum. nàdàjdue^te în dumnexeu, ital. sperare nei Dei, franc, espérer en Dieu, esp. esperar en Dios, port. esperar em Deus. Mais quelques langues vont alors plus loin. Pour l'ancien français, il faut citer ici le in qui figure après certaines locutions exprimant l'amour : cf. qui dëust son cuer et s*antante Metre an pucele bêle et jante (Chev. Lyon 5725), en la serve avoit mis cuer et cors et désir (Berte 1545), dans lesquelles il est vrai que le en était appelé par le verbe mettre, puis alors aussi amer en si hault lieu (Afr. Lied. 18, 12), où lieu exige à son tour presque nécessairement en. Ensuite au xvii^ siècle on trouve aussi songer, penser en. Plus importante encore est l'extension de en dans I'espagnol, où l'on ne dit pas seulement pensar, cuidar, mais aussi hahlar, preguntar, mirar, dudar et même enterar en : la imposibilidad à su pareccr de tal suceso no le dejaba enterar en la ver dad (Nov. ej . 3 1 2), puis les fizp jurar que en lo que él les preguntase verdad le dijese (Amadis 6 a) etc. Il en est de même en portugais. Malgré ce transfert dans le domaine intellectuel, in n'est cependant pas ici sorti du cercle auquel il appartient originairement. Mais le cas se produit lorsqu'il (474) s'emploie pour désigner un point qui se trouve à la superficie d'un objet, ainsi dans des expressions comme le lat. in collo, in capite, in humeris portare, in equo sedere, Deus mortuus est in cruce etc. Le roman en a conservé de toute espèce, bien que le français moderne notamment préfère en général recourir à une tournure plus claire et plus précise : cf. en roum. avea inel în deget (il avait un anneau au doigt), std eu càciula în cap (il se tient avec le bonnet sur la tête), focu 'n vatrà l aprindeaû (Doine 375, 13 : ils allumèrent le feu dans le foyer), nu m asteaplà nime în lume (personne sur la terre ne m'attend), en obw. ca saseias ent ils throns (Alig 205, que vous soyez assis sur les trônes), en ital. la ^uppa è in tavola, Rama vinse in mare ed in terra, la reina mise la corona in capo a Dioneo (Bocc, Dec. 6, 10), metter un anello in dito etc., en a. -franc, lur helmes clers unt ferme^i en lur chiefs (Roi. 3865), cil qui Vanel an son dot a (Ch. Lyon 1033), siet el cheval (Roi. 1528), home ne feme ne trover ent es rues (Ch. Lyon 903), par amistiet l'en baisât en la