TEMPORELS
che in Alba fece sua dimora Per trecenf anni (Dante, Par. 6, 37), l'a. -franc, par quin:(e jors chele joie dura (B., C. 91, 7), emploi qui ne s'est pas conservé dans le français moderne, il a d'abord adopté celle de moment indéterminé : en roum. pre searâ (au soir), en a. -franc, celé revint par matin (Ch, Lyon 1785), a Sébile vint tout droit par un mercredi (Cléom. 4041), en esp. le hablé por la manana, en port, par fins de agosto era um tal enirar de carros de milho (Diniz, Pup. i). Mais il arrive aussi qu'au lieu d'indiquer véritablement le temps, il exprime les circonstances de temps : en roum. mult, bade, te-am asteptat Asearà pe înoptat (Doine 319, i : longtemps, mon amour, je t'ai attendue hier soir à la tombée de la nuit), asearà pe vreniea cinii (Strig. i, 11, i : hier soir pendant le temps du repas), pe la sfintit (Doine 515,5 : au coucher du soleil) et de même alors surtout en français : en a. -franc, si pooit estre an grant esmai Pucele an bois et san'^ conduit Par mal tans et par maie nuit (Ch. Lyon 4850), en franc, mod. voyager par la pluie, rentrer par un beau temps etc. Per n'a donc conservé son ancienne valeur que dans une faible mesure ; d'autre part, pour marquer la prolongation dans le temps, le plus souvent sa place a été prise par les participes de durée : en ital. durante, franc, durant, pendant etc., dont il a été question p. 482. Le roumain seul, avec prespre formé de per-super (p. 509), reste très rapproché de l'ancien usage : cf. eu voi prespre totu anulu fuîu lucrându domnuluî (Cod. Vor. 18, 11 : avec vous durant toute l'année je fus à travailler pour le maître), dàtoriu iaste a posti miercurea {i vinerea prespre tot anul (Gaster i, 88, 25 : il est obligé de jeûner le mercredi et le vendredi durant toute l'année) et aussi luarà Pavelu prespre noapte întru Antipatridâ (Cod. Vor. 55, 13 : ils portèrent Paul pendant la nuit dans A.), aujourd'hui peste : peste :(i sàl giuglulesc (Doine 274, 1 1 : que pendant le jour je le caresse). L'espagnol enfin recourt à mientras, le por- (496) tugais à mentes, qui sont issus de dum interim et par conséquent sont à l'origine adverbes. — Les représentants de inter ne sont guère employés que dans le cas où il s'agit d'indiquer les deux points extrêmes; il n'y a que l'italien qui dise aussi fra otto giorni (huit jours après) et fra giorno (pendant le jour) et l'espagnol : dentro de hora y medio volveria (D. Quich. i, 53}, muriô dentro de ocho dias de las heridas etc.
5l6 CHAPITRE III : LA PROPOSITION § 454. 455.
§ 454. Les autres rapports de temps ne donnent lieu qu'à peu d'observations. Le commencement d'une action durable est exprimé par le roum. delà, ital. da, franc, dès, esp. desde; sa fin l'est par les mots dont il a été question p. 290 et p. 502. Pour indiquer I'antériorité, on se sert de ante et de ses dérivés (p. 164), en français moderne spécialement de avant par opposition au locatif devant ; pour exprimer la postériorité, au contraire, il s'est parfois introduit des formations différentes de celles qui servent à marquer la succession dans l'espace : retro notamment n'a guère passé parmi les prépositions de temps ; c'est plutôt post, depost qui ont persisté dans cet emploi : en roum. dupa, en ital, dopo et aussi en a. -ital. pot, en a. -franc. puis : pois mon deces en fusses honore^ (Alexis 81), ce dernier plus fréquent en ancien français de même qu'aujourd'hui depuis pour désigner l'espace de temps qui s'est écoulé depuis une époque antérieure jusqu'au moment de l'action : pois icel tens que Deus nos vint salver Nostre anceisor ourent cristientet (3), en esp. despues de, port, depois de. Mais il arrive aussi que les expressions marquant la succession dans l'espace servent à l'indiquer dans le temps : l'italien emploie assez rarement appresso, mais le français moderne toujours après. La simultanéité est naturellement exprimée par cum, qui en italien marque aussi les circonstances accompagnantes : con questo cattivo tempo non uscirô di casa, la proximité par versus (p. 500) et en espagnol aussi par sobre : venir sobre tarde, le moment considéré comme but par per, pro : en roum. pe searà sa te gàtestt (Strig. 26, i : pour le soir prépare-toi), en ital. sono invitato per domani sera, franc, je suis invité pour demain soir et de même à l'Ouest para.
§ 455. Il faut encore mentionner ici un croisement caractéristique DE TOURNURES PREPOSITIONNELLES ET ABSOLUES. NoUS
avons montré p. 473 qu'un participe en -t seul ou en combi- (497) naison avec un nom peut s'employer comme complément adverbial de temps. Or on trouve de ces participes marquant le temps unis en outre à une préposition, surtout aux représentants de post : en ital. dopo cenato, dopo ricevuto la tua lettera, dopo cotai parole Jatte (^wi. 2, m), ce volute tutto Vin^egno di
§ 455- 45^- PRÉPOSITIONS de temps 517
qualche scrittore coi fiocchi per farli (i ÏVerther) piacere dopo morti (Barrili, Nott. Comm. 417) etc., puis al padre racconteremo tutto a cose faite (Manzoni, Pr. Sp. 6), en franc, après ces affaires réglées, ensuite dès la nuit tombée, Marie fut prise d'impatience (Zola, Lourdes 281), pour moi jusqu'à plus ample informé le crime a été commis à la suite d'une querelle (Belot, Une affolée d'amour 31), en esp. dônde pondremos à este asno, que estemos ciertos de hallarle despues de pasada la rcfriega (D. Quich. i, 18), learrancô despues de difunta un estrepitoso estornudo (Coloma, Pequeii. 145), â pocas calles andadas encontre con el paje (Nov. ej. 15), en port, depuis de tudo novamente largo e caçado e 0 navio a caminho estava satisfeitissimo (Gomes de Amorim, Am. Patr. 107), uma noite, depois de dormido 0 primeiro sonino, ergueuse Pedro(D\mz, Pup. 184). D'accord pour le sens avec les expressions mentionnées jusqu'ici, le galicien doit cependant avoir un point de départ différent lorsqu'il dit de acahado 0 janiar separaronse todos (après le repas achevé, ils se séparèrent tous), un home, de enfadado, fai calquera causa (un homme, lorsqu'il est irrité, fait n'importe quoi). Le second exemple appartient à la catégorie de ceux qui seront examinés au § 469 et constitue ainsi la transition pour passer au premier. Ensuite il faut rattacher ici le franc, mod. aussitôt arrivé etc. (p. 482), exemples qui n'ont dû arriver à prendre le caractère de locutions prépositionnelles qu'après avoir été précédées des locutions formées avec après, dès.
y. Les Prépositions de Cause et de But
§ 456. Le motif, la cause et le but se touchent de si près qu'ils peuvent à bon droit être unis dans une même étude. Le nombre des prépositions ici en question est assez restreint; aussi présentent-elles un état de choses plus simple que dans les combinaisons examinées jusqu'à maintenant. Si l'on part de ce principe que la plupart des sens abstraits sont le développement d'un rapport de lieu, on pourra de prime abord, quand il s'agira d'indiquer la cause, s'attendre à la préposition qui marque (498) le point de départ, pour indiquer le but à celle qui marque le terme final, par conséquent à de et ad. Toutefois, bien qu'elle
5l8 CHAPITRE III : LA PROPOSITION §456. 457.
ait même un modèle dans le datif latin de but, cette dernière forme est en somme assez rare : cf. p. ex. en ital. condannare alla morte, ferir a morte, en franc, condamner à mort, en esp. morir al mundo, nacer à la virtud, tandis que dans le franc, venir au secours, si l'on en juge par venir en aide, le au a comme en d'autres cas (p. 496) pris la place de en le, ou. Sur l'ital. alV arme et autr. expressions sembl., voy. § 527; sur certaines locutions predicatives apparentées, voy. p. 455. Mais en latin déjà per et pro ont dû s'introduire, le premier pour indiquer l'instrument, le moyen (§ 465), puis le motif, le second pour indiquer la substitution, l'intention.
§ 457. En tout premier lieu, il faut observer que pro s'est confondu souvent avec per, notamment d'une part en roum. pre, eng.-ital. et a.-prov. per et d'autre part en esp. -port, por, tandis que le français conserve en général une distinction entre pour et par. Toutefois ce n'est aussi que d'une façon générale, car certains documents de l'Est appartenant au moyen âge accordent notamment à por dans une proportion assez considérable la place de par, c'est-à-dire donc qu'il s'y manifeste une tendance à suivre l'usage de l'Ouest roman : cf. por ici pasai (Floov. 330), prist le roi por le piéÇi'^6), jemais por vostre cors ne saira secoru^^ (819) etc. Cette confusion de deux prépositions qui pour le sens ne se rapprochent que dans peu de cas, n'est pas très facile à expliquer. Dans les régions du français de l'Est où e entravé devient 0 (I, p. 122), por pourrait être phonétiquement issu de per, au moins devant les mots à initiale consonnantique; le port, por, d'après I, p. 308, admet aussi une interprétation phonétique. Mais la chose n'est guère admissible en espagnol, et il est tout aussi difficile de tirer per de por en roumain, en italien et en provençal. L'équivalence entre la préposition ombrienne per et la préposition latine pro (ombr. fratrus per = \a.t. pro fratribus) peut certes peser dans la balance, mais cependant dans une mesure très restreinte. On ne devra donc pas repousser l'hypothèse que l'absence complète d'accentuation aurait eu pour conséquence une réduction de per et pro à pr, d'où seraient alors résultés dans certaines régions per et dans les autres por. Il est vrai qu'en cette hypothèse un point
§45 7 --45 9- ^<^^ pro, de -5 19
reste obscur, à savoir pourquoi le Nord de la France distingue (499) per et por. À l'Ouest, à côté de por, on rencontre également para, dont le second élément renferme ad et qui indique ainsi plus clairement le but dans l'espace, la direction. Conformément à ces données, para exprime plutôt l'idée de but, por celle de cause, bien que cette distinction ne soit pas observée avec une rigueur absolue.
§ 458. Pro sert avant tout à marquer le but, la destination : en ital. questa lettera è per tua fratello, franc, cette lettre est pour ton frère, esp. esta carta es para tu hermano, et il y apparaît particulièrement avec les verbes de mouvement pour indiquer le BUT FINAL ou, dans un sens purement locatif, le point d'aboutissement d'un mouvement : cf. en obw. ira per quella yerta (March, i, 3 : aller pour cet héritage), en ital. chi ha buona cantina in casa non va pel vino alV osteria, io verra per voi, ê partifo per Milano, en a. -franc, si apela la dame et H dist qucle alast por Aucassin son ami (Auc. 40, 37), usage qui n'existe plus actuellement, mais on dit encore il est parti pour Paris, en esp. por Rrachel vayades (Cid 89), ydes pora las yentes (176), por Burgos aguijava (5 1), mais aujourd'hui avec les noms de choses et de personnes on emploie por, avec les noms de lieux para, en port, ir por agua (Rom. IX, 441), vinda para a aldea (Diniz, Pup. 73). L'ital. domandare per uno, l'esp. preguntar, port, perguntar por (demander après quelqu'un) appartiennent également à cette catégorie. — Aussi fréquemment que le but, l'ital. per, esp. -port, por exprime le motif, la cause, mais le français choisit naturellement ici par : fece per viltate il gran rifiuto (Enf. 3, 60), per vergogna quasi mutolo divenuto niente dicea (Bocc, Dec. 2, 9), or a stendeva il braccio per collera, or a ral:(ava per dispera:(ione. ora lo dibatteva in aria cofue per minaccia (Manzoni, Pr. Sp. 31), en a. -franc, sert son seinor par bone volentet (Alexis 32), par sun orguill cumencet mortel rage (Roi. 2279), par la joie Vantroblie (Ch. Lyon 6807 var.), en franc, mod. toute femme est coquette ou par raffinement ou par ambition ou par tempérament, faire quelque chose par crainte, par mégarde etc.
§ 459. De indique la cause immédiate d'une action : en roum. plînge de durere (pleurer de douleur), suferi de foame
(souffrir de faim), en ital. lagrimare di gioja, perire di freddo, niorire di fame, ridere di piacere, tremare di panra etc., en franc. (500) pleurer de joie, périr de froid, mourir de faim, rire de plaisir, trembler de peur, en esp. llorar de go^p, perecer de frio, morir de hambre, reir de contenta; il en est de même en portugais et en roumain, et cette dernière langue n'adopte pas din, mais conserve l'ancien de. Ici aussi se présente avec une fréquence particulière le complément interne ou figura etymologica : en a.-franç. amoit d'amor folle (Rich. 5 128), endormi dou someil de la mort (Ps. lorr. 40, 8), mourir de maie mort (imprécation qui se rencontre souvent en vieux français), en franc, mod. // est mort d'une mort soudaine, vivre d'une vie tranquille etc. Ce de causal touche de près au de partitif et au de relatif (dans les cas exposés § 365 et 375) et peut-être aussi au de instrumental (§ 464). Le vieux français pousse très loin cet emploi en ce que, avec n'importe quel verbe, il introduit par de la cause immédiate de l'action : cf. de ma grant guerre nias tu aidié Qomd. 2027) et du reste même encore en franc, mod. je l'aimerai toute ma vie du courage qu'il a eu.