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Les Prépositions d'Instrument

§ 460. Moins qu'en d'autres cas, l'ablatif latin de moyen a été supplanté, dans la période latine déjà, par des prépositions; mais cependant il a dû, lui aussi, à l'époque antéromane encore, perdre du terrain : en effet, il a même laissé moins de traces que l'ablatif de lieu et celui de temps. Les idées concrètes qui servent de base à l'expression du moyen, sont très diverses. Les plus faciles à comprendre sont l'idée d'accompagnement, à savoir cum, et l'idée de point de départ, de ; il est plus difficile de s'expliquer l'idée d'espace parcouru, per; enfin dans ad, qui originairement désignait aussi le lieu, cette valeur n'est que secondaire, c.-à-d. qu'elle est issue de l'idée déjà abstraite de manière. Au lieu de per, les Grisons emploient dans une large mesure, tout à fait avec la valeur de l'allemand « durch » et peut-être en partie sous l'influence de l'allemand, en obw. tras, en eng. très de trans, de même au reste que trans a aussi supplanté per locatif dans son sens propre (p. 504). A

§460.461. Cum INSTRUMENTAL 52t

l'idée de moyen et d'instrument se rattache très étroitement celle de matière, ce qui nous autorise à l'examiner en même temps ici, et la matière, envisagée comme une quantité étendue, donne naissance à une autre préposition, à in. Il nous faut donc dans les pages suivantes étudier surtout les rapports (soi) réciproques de ces diverses prépositions.

§ 461. En latin déjà l'on dit clamare cum voce maxima; le roman va plus loin dans cette voie, car il emploie cum pour exprimer le moyen aussi bien que l'instrument : cf. en roum. strigâ cil glas mare (il cria à haute voix), a priimi eu bratele de^chise (recevoir à bras ouverts), àl luâ eu amîndouà mânele (il le prit avec les deux mains), ara en plugul (Doine 554, 2 : il laboure avec la charrue) etc., puis aussi nu te duce, cà te astept eu gura dulce (231, 7 : ne t'en va pas, car je t'attends avec une bouche douce), vorhi eu sânge rece (il parla avec sang-froid), où eu passe au rôle de préposition de manière, enfin cumpàra eu 7 leî (acheter pour sept francs). En italien, eum se rencontre surtout avec les noms d'objets : Lu^ia asciugavasi gli occhi col grembiule (Manzoni, Pr. Sp. 3), eon uno spillo mi forai il dito^ leggere cogli occhi ^ chiamare col nome di; il en est de même en FRANÇAIS, a. -franc, od : puis od les ewes lavât les pre-;^ del sane (Roi. 1778), si cunquerrai Durendal od la meie (988), od sun espiet Vanme li getet fors (1202), franc, mod. couper avec un couteau, bâtir avec du bois, rinvasion ne se repousse pas avec de For mais avec du fer, en esp. lo que he contado lo vi por mis propios ojos y lo toqué con mis mismas manos (D. Quich. 2, 23), con esta arma pelearon et de même en portugais. Rarement le nom de la personne qui sert de moyen se trouve introduit par eum comme en ital. ordinà con una sua fanta (Bocc, Dec. 7, i), en esp. llamôlos Cornelia con el amo (Nov. ej. 10). On rencontre plutôt ainsi, surtout en espagnol, des idées abstraites, dans lesquelles alors l'instrument, le moyen se confond facilement avec la cause : cf. espantada con el sueho (^K\tx. 326), quebrantaban los caballos con grant cansadura (Alex. 1530), el sobresalto que reeibiô con su vista (Nov. ej. 16) et ensuite aussi par analogie alborotarse, desesperarse, holgar, alegrarse, go^arse, placer : plogo à Alexandre con esta alegria (Alex. 247), aver placer, admirarse.

pagarse con, puis avec les verbes marquant le commencement et la fin, où toutefois c'est par un oubli complet de l'état de choses primitif qu'on dit ensuite aussi : el agua ccaba con los caminos reaies (Caballero, Nov. lo : l'eau vient à bout même (502) des routes royales). Cum accompagnant les verbes qui signifient « pourvoir » a également sa place ici : en franc, remplir, se nourrir avec etc., bien qu'avec eux de ait généralement la préférence (cf. § 464).

§ 462. De est d'une importance beaucoup plus grande. En premier lieu, on le trouve, avec la valeur du latin ab ou de l'ablatif, pour introduire 1' auteur d'un état, ainsi surtout avec les participes en -/ et dans les tournures réfléchies. L'idée d'origine dans l'espace est à la base de cette signification, comme cela résulte déjà du^fait que le roumain recourt à delà, l'italien à da : ainsi l'on dit en roum. este làudat delà totî, ital. è lodato da tutti, franc. // est loué de tout le monde, esp. es alabado de todos et en roum, fiiul se laudâ delà tatà (le fils est loué par le père), ital. le conoscen^e si lodano da tutti, esp. de nadie si no de su prima sabiase su falta (Nov. ej. 10), port. 0 mar que sô dos feos phocas se navega (Lus. i, 52), mais non en français, car en général la langue moderne n'y admet de qu'avec les verbes indiquant le mouvement dans l'espace : être suivi, précédé, accompagné de et avec ceux qui désignent une activité intellectuelle : il est respecté de tout le monde, être connu de et par analogie inconnu etc., tandis que la vieille langue est beaucoup plus libre et que Pascal dit encore Vevangile est cité de plusieurs auteurs de siècle en siècle (i, 179). Mais, dans les premiers temps surtout, de n'est pas limité à ce genre de cas : il se joint aussi à des noms de choses et, étant donne que l'objet qui produit un état se présente le plus souvent comme un instrument, il arrive ainsi que de se présente alors entièrement avec le sens instrumental dans l'a. -franc, de sa main destre sis benëist (Roi. 3066), si H donnai de mon glaive (Jourd. 23 1), del sane luat sun cors e sun visage (Ko\. 2276), ja de m'espée ne le quier atouchier (Cour. Louis 66 1), les enclost de mur de père (Chardry, S. Dorm. 1527), jouer des eches (FI. Bl. 1872) etc. et de même encore en franc, mod. frapper du pied, tuer d'un coup de pistolet, il ne

§ 462.-464- De INSTRUMENTAL $2^

sait que faire de son temps etc. Dans les autres langues, de prend moins souvent ce sens. Il est vrai que l'italien en offre des exemples comme traendo di ballestro (Sacch. 93), dette délia mano in sul letto (Lasca 197, 18), mais ce sont peut-être des gallicismes. De même l'ital. rispondere di sua bocca, franc, dire de bouche, esp. de la su boca compeçô de fablar (Cid 1456) pourrait tout au plus servir de point de départ à un emploi plus (S03) étendu du de instrumental, mais il n'y a pas de doute qu'on ait là tout d'abord un sens purement locatif. Cette observation s'applique aussi naturellement à l'a. -esp. de los sos ojos tan fuerte mientre llorando (Cid i), et sans doute à rwn vedie de los ojos mas que con el pulgar (Berceo, Sil. 597). Mais alors on trouve aussi avie la mano seca, la lengua embargada, Nin prendie de la mano ni podie fablar nada (éo6) et non podie de las manos travar (676), andar de sus pies (547), c.-à-d. en tout cas un acheminement vers le de instrumental qui pourrait bien se rattacher précisément à de boca, de ojos.

§ 463 . Pour indiquer la matière, les Romains se servaient de l'ablatif ou de ex, plus tard aussi de de, et ce de s'est maintenu jusqu'aujourd'hui : en ital. la croce fu fatta di ferro, en franc, la maison est bâtie de bois, en esp. los calxpnes son de lien:^o. Cette tournure persiste quand il s'agit d'exprimer le passage d'un état dans un autre : en ital. fare clamante amico, en a. -franc, de ta fille as fait ta tnere (Rich. 2056), en prov. guerra fai de vilan cortes (B. Born 22, 13), en esp. de senora hacer esclava et dès lors naturellement aussi en ital. divenir d'amante amico etc. A cet emploi se rattache ensuite l'ital. non sapea che fare del pane cVio gligettava (Pellico, Pris. 7) et autres locutions semblables.

§ 464. Enfin il reste encore à signaler les cas où de désigne originairement soit la matière, soit une partie d'un tout et de là en arrive à indiquer le moyen ; en réalité, il fait aussi une forte concurrence à cum (§ 461). A ce point de vue il faut surtout examiner les verbes signifiant « pourvoir, munir, aider », puis ceux qui ont le sens de « réjouir, affliger » etc. Mais, en tant qu'ils peuvent avoir un régime de chose et qu'ils ne l'introduisent par de que lorsqu'il s'y joint encore un régime de per-

sonne, ou bien en tant que ce de est clairement partitif, ces verbes ne doivent pas être rangés ici, car ils ont déjà été examinés p. 401 et 413 et il n'est pas toujours possible de dire à laquelle des diverses classes appartient chaque mot en particulier. C'est pourquoi il suffira aussi de n'en citer ici que quelques-uns. Il s'agit notamment des verbes roum. împlea (remplir), satura (rassasier), ital. empiere, gonfiare^ fornire, guarnire, bagnare, vestire, munire, cignere, soccorrere, pagare, (504) contentare, sazjare, franc, remplir, fournir, baigner, vêtir, munir, ceindre, secourir, payer, contenter, rassasier, esp. henchir, guarnecer, bahar, vestir, cehir, pagar etc.

§ 465. Per dans le rôle d'instrumental manque au roumain; dans les autres langues, on le trouve d'abord avec le participe en -t, puis avec les réfléchis, enfin aussi avec les verbes d'action ; il fait d'ailleurs une forte concurrence à de (§ 462) et même il le supplante souvent : cf. pour les deux premiers emplois en ital. intanto voce fu per me udita (Enf. 4, 'J^), fur Vossa mie per Ottavian sepolte (Purg. 7, 6), per la reina e per tutti fu un gran romore udito, che per le fanti e famigliari si faceva in cucina (Bocc, Dec, 6 pr.), en a. -franc, par cel saint home sont lor anemes salvedes (Alexis 121), dulce France ne seit par nus hunie (Roi. 1927), que ja par toi niert reconté (Ch. Lyon 5135), que ja par aus soit defandue la fontainne (6596), usage devenu toujours plus fréquent au cours des siècles, en esp. por malos mesiureros de tierra sodés echado (Cid 267), el mundo fué hecho por Dios etc. Puis aussi avec les verbes d'action : en ital. sperava per lui domeneddio dover molti miracoli dimostrare (Bocc, Dec 1,1), prendere per for^a, spegnere fuoco per fuacp, conoscere per teoria, saper e per udita etc., en a. -franc, ja par moi nus nel savra (Ch. Lyon 745), Deus del ciel li mandat par sun angle (Roi. 2319), , par la main d'un suen chapelain Prise a la dame de Landuc (Ch. Lyon ;27é8), par avisiun li ad anunciet une bataille (Roi. 2529), onques ne fist par Durandart Rolan:^ des Turs si grant essart (Ch. Lyon 3235 var.) et de même encore de nos jours je lui ai fait dire cela par mon ami, écrire par sa main; ensuite on le rencontre avec une valeur plus abstraite et conséquemment dans un sens causal : en a. -franc. Franceis sunt mort par vostre legerie (Roi.

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