‹ Grammaire des langues romanes;Chapitre 165 sur 269 · ADVERBES DÉ LIEU · texte numérisé non relu

ADVERBES DÉ LIEU

latin et du roman au point de vue des formes, il est à noter que le chiffre des formations nouvelles est beaucoup plus élevé que pour les prépositions et que la source de ces formations nouvelles se trouve dans les substantifs, adjectifs, pronoms employés seuls ou joints à des prépositions, mais guère (autant que la chose est connue jusqu'à présent) dans les conjonctions, si l'on fiiit abstraction de qiiando (quelquefois, p. loo), qu'on ne peut pas d'ailleurs considérer sans plus comme une conjonction. Quant à examiner spécialement ces procédés de formation, nous pouvons d'autant mieux nous en dispenser ici que la partie la plus essentielle de ce sujet a déjà été traitée au t. II, § 619 sqq.

a. Les Adverbes de Lieu

§ 475. Les adverbes n'ont naturellement pas échappé au phénomène déjà indiqué p. 486 de la disparition de termes distincts pour rendre « où » et « vers où », et il en est résulté une certaine simplification. Mais d'autre part il se présente en quantité considérable des différences entre les termes qui traduisent « ici » et « là ». A ce propos, il faut tout d'abord citer le lat. hic et ibi, tous deux conservés, mais presque uniquement sous la forme atone, remplissant au point de vue du sens toutes lès fonctions que servent à exprimer les locatifs ad et in et jusque dans une cer- (511) taine mesure remplaçant même dans ses fonctions le datif (p. 83 et 415) : en a.-ital. /, franc, y, prov. /, a.-esp. hi (l'esp. mod. n'a plus que hay), a. -port. /;/ et en ital. vi, peut-être aussi le lomb. ge, sarde bi (Rem. au § 65). L'ital. m, étranger au langage familier actuel, est cependant encore usité dans la langue littéraire et jadis était très répandu : il est issu de ibi avec la voyelle du qui que nous allons avoir à citer. Partout hic a cédé la place à des formes renforcées qui correspondent exactement à celles que nous avons observées chez le démonstratif (II, § 564). A côté de hic on rencontre déjà en latin hac, sans qu'il se soit développé entre eux une différence de sens bien déterminée, et en roman aussi presque partout ces deux formes s'emploient concurremment sans différence marquée dans la signification; seul le roumain se contente de aid, aicea, en transylv. aci, le premier remontant sans doute à hicce. Ailleurs donc on trouve

en sard, igiïe (cf. igusto = ital. questo), h.-eng. ko, b.-eng. kwi, ka, ital. qui, qua et à l'atone ci, franc, ici, cà, esp. aqiii, acâ, port, aqid, câ. Au tosc. ci correspond dans presque tout le Nord de l'Italie îsa, ca et de même en h.-eng. asô. Inversement le vieux français, à côté de ci et ici, connaît également iqiii, enqiii. Comme autre forme se rattachant à hic, il faut encore citer l'esp.-port. ahi, où l'on doit voir hic avec Va de aqui, acâ, de même que l'a.-gén. coci doit son initiale à colà-et que le roum. încoace s'est constitué sous l'influence de încolô. Quant à la signification, il fout observer que la forme en -a est en somme plus générale, plus indéterminée, mais peut-être aussi d'accentuation plus faible, ainsi que le prouvent notamment le franc, çà à côté de ici et le port, cà à. côté de aqui. En engadin, la différence consiste en ce que qui se rapporte à l'endroit où se trouve celui qui parle, ka à l'endroit où se trouve celui à qui l'on s'adresse : cf. ve sii kwi sii (viens ici au-dessus), auquel on répond par ne posse ir sii ka sii. De môme, en espagnol et en portugais, ahi désigne le lieu où se trouve celui qui parle, aqui celui où l'action s'accomplit et où se trouve la personne interpellée. — Pour marquer une opposition manifeste avec hic etc., on se sert en latin et en roman des adverbes tirés du thème ///- : illic, illàc, illûc, qui ont persisté tous trois, les formes en -/ et en -a réparties un peu autrement qu'avec hic et le radical étant parfois renforcé de la même manière qu'avec lui : cf. en macéd. auA, h.-eng. allô, lo, b.-eng. la, ital. li, là, cola, sard. iguddae, franc, là, esp. alli, alla, acullâ, port, alli, la, plus (512) anciennement aussi alâ, acolâ, en outre en macéd. auâtse, ital. lici, qui renvoient à illace, illice. Enfin illoc a souvent adopté la voyelle tonique de loco; parfois il présente aussi à l'initiale cet i- qui en français apparaît surtout chez les démonstratifs (II, p. 646) : cf. en sic. ddoku, calabr. dduoku, napol. lloke, abruzz. loke, a. -mil. illo, illoga, a. -franc, iluec, ilueqnes, puis aussi en a. -franc, iciluec et la forme correspondante en a. -pad. livelô, invelô (inve de ibi), ensuite en roum. acolô. En ce qui concerne la signification, il est à noter que les formes macédoniennes désignent le lieu où se trouve celui qui parle : vin auà (je suis venu ici), tandis que acolô et le macéd. aklotse veulent dire « là. Là-même ». En italien, en espagnol et en

§475 •-477- J^h inde 533

portugais, il existe entre la forme en -/ et celle en -a la même différence qu'avec qui : // etc. est plus précis, là plus général. Cette différence est particulièrement claire en portugais, où câ, là ne servent souvent qu'à attirer l'attention et surtout fréquemment dans eu câ (moi de mon côté) : eu câ emlendo (Gomes de Amorim, Am. Patr. 36), qtiem sahe là do que é capa^ uma mite d' estas (65). Enfin isticy istac ne se sont maintenus qu'en italien sous la forme costi, costà, se rapprochant par leur sens de cotesto etc. (p. 95).

En ce qui concerne les formes en -i et en -a et spécialement en ce qui concerne l'opposition entre ci et là, H. Schuchardt, Zs. XV, 1 1 9, fait cette observation : « Lorsqu'on a constaté en combien de langues du monde le démonstratif de proximité est caractérisé par la voyelle plus claire, celui d'éloignement par la voyelle plus sourde et comment même les formes port, aqui, acd et ait, aid, conformément à cela, modifient leur signification dans les parlers créoles, on verra dans ci et là un cas de sélection ». — Je n'arrive pas à déterminer avec certitude l'origine de l'obw. ktc, hgu, orthographié lau, eau, où AscoLi (Arch. Glott. I, 10) voit qua ibi; mais il manque un exemple identique de la vocalisation de b. H. Schuchardt, Ùber einige Fàlle des bediugten Lautwandels, p. 42, avait pensé à illoc etc., ce qui d'ailleurs, au point de vue phonétique, ne présente pas moins de difficultés.

§ 476. Les adverbes de lieu peuvent aussi être unis à la préposition de lieu. Si l'ital. in qua (de ce côté-ci), in là (de ce côté-là), in giù, in su etc. expriment le mouvement, la direction au lieu de la simple situation dans un lieu, et si l'obw. neu, h.-eng. innô, b.-eng. na (de ce côté-ci), frioul. inna (de ce côté-là) et aussi le vén. inà de inhcu: présentent la (515) même signification, en revanche le comasque rustique inoga (là), milan, inoga, logoud. inoge, carapid. imtoi (ici), qui remontent tous à in hoc, le logoud. innie, campid. inni (ici) de inibi, le logoud. inkue, campid. inguni (ici; cf. igî'ie § 475), le logoud. inkuddae, campid. ingoi (là) montrent la combinaison nouvelle entièrement confondue dans sa signification avec l'ancienne.

§ 477. Des adverbes qui marquent le lieu « d'où » l'on vient, l'italien en a conservé le plus grand nombre : quindi, quinci, costinci, d'ailleurs influencés tous trois dans leur voyelle par qui.

On rencontre aussi le simple indi, surtout dans les premiers temps : poder di partir s' indi a tutti toile (Enf. 23, 57), indi nihan iratto co H suoi conforti (Purg. 23, 124) etc. En roumain, tinde (issu de inde, voy. p. 83) se trouve au sens de « là, làmême » : cum ajnnse tapa la u^a grajduluï, unde ninchea^à (Basme 77, 3 : quand la cavale arriva à la sortie de l'écurie, là elle hennit). On emploie beaucoup plus souvent inde comme adverbe-pronominal atone dans toutes les fonctions qui, lorsqu'elles sont toniques, sont exprimées par de et un nom ou un pronom ; ajoutons cependant que, lorsqu'il se rapporte à une personne, son emploi est quelque peu limité (cf. p. 82). C'est ainsi donc qu'on trouve en eng. and, ital. ne, franc, en, prov. ne, a.-esp. et a. -port. e7ide. On comprend facilement cet emploi, en vertu duquel cette particule de lieu exprime même des rapports plus ou moins abstraits : en franc, je nen sais rien et, pour montrer qu'il sert à rappeler le régime ou bien aussi, conformément à l'usage étudié p. 441 des pronomsrégimes atones, à l'annoncer, pas n'est besoin de citer d'autres exemples. Mais, en revanche, il faut signaler un emploi qui se rattache à son tour à la toute première signification locative. Inde s'ajoute d'abord aux verbes de mouvement pour indiquer le point de départ de ce mouvement, son commencement, puis il arrive par degrés à exprimer l'idée d'éloignement : en ital. andarsene, venirsene, tornarsene, uscirsene, fuggirsene, dont l'analogie a déterminé starsene, ensuite elle si partiranno e voi ve ne potrete scendere e tornarvene a casa (Bocc, Dec. 8, 7) et aussi portarne (emporter), mandarne (envoyer) etc. Le français va beaucoup plus loin dans cet emploi : cf. d'abord le franc, s'en aller, s'enfuir, dans lequel en par suite d'une confusion avec le préfixe en (de fn) s'est fusionné avec le verbe, s'en venir, (514) ensuite emporter, emmener etc. (II, § 608); mais surtout l'ancienne langue ne se borne pas à dire aussi en eissir, en eschaper, en repairier et autr. sembl. : elle unit d'ordinaire en à tous les verbes possibles pour indiquer d'une manière absolument générale un rapport avec autre chose qui a été pensé ou dit, sans que ce rapport puisse être clairement reconnu, ou pour exprimer le commencement d'une action. C'est ainsi qu'il est particulièrement fréquent avec les verbes signifiant « adresser

la parole » : deii, en apelent andui parfitement : E reis celestes (Alexis 5), quant ele ot piece iUiec esté, a sa cumpaigne en a parlé (M. de France, Fabl, 9, 15) etc. Plus tard se produit une certaine limitation ; la langue actuelle n'a conservé que des locutions relativement peu nombreuses, mais dans lesquelles alors, grâce notamment aux prescriptions de Vaugelas, l'emploi de en est strictement requis : cf. s'en tenir à, n'en pouvoir pins, en venir aux mains, aux reproches, je ni en rapporte à vous, il ne sait où il en est, il n'en est pas ainsi, en vouloir, en avoir à qqn, fen ai fini, je nen crois que mes propres yeux, il m'en a donné à garder, c'en est tout ainsi de moi etc. et dans lesquelles il est naturellement difficile de déterminer si en contient plutôt sa signification locative ou relative ou partitive. Le prov. ne s'emploie d'une manière analogue.

§ 478. Pour rendre l'idée « d'où », on a coutume d'unir de aux adverbes marquant la situation dans un lieu : en roum. de acolo, de aci, dincoace, en ital. di qui, di II, di costl, di qua, di là, en franc, d'ici, de là, en esp. de ahi, de aqui, de alU, en port, d'ahi, d'aqui, d'alli. Sont à noter les formes composées avec inde : en macéd. dinde, avec le sens « de ce côté- Là », en obw. davent « loin » : figend ira sin cavaigl eis el jus ord il marcau diias miglias davent (Barham 262, 39 : le faisant aller à cheval il est sorti du hameau deux milles loin), ira davend (s'en aller), convertir ne trer davenda da nossa legge e dils deleigs carnals el (Barlaam 259, 8 : le convertir et tirer loin de notre loi et des plaisirs charnels), de Veniescha davent po in mai survegnir nagina aua fresca (C. Mem. 159, 33 : de Venise ne peut plus arriver aucune eau fraîche), in eremit, che steva oig uras daven (Barlaam 295, 31 : un ermite, qui se trouvait huit heures loin). A côté de davent figure avec le même sens navend, qui s'est formé soit par assimilation, soit par un mélange avec ///. Vient ensuite I'rsp. dende : entames se mndô el Cid al piierto de (515) Alucant, Dent corre myo Cid a Huesca (Cid 951), pasô à Berberia para traer dende nuevas gentes, emploi aujourd'hui considéré comme vieilli. Le vieux portugais aussi connaît dende.

§ 479. Si à l'origine inde indique la direction vers celui qui parle et par conséquent répond à la question « d'où », il a

cependant au cours des temps affaibli sa signification en ce sens qu'il ne retient plus que l'idée du mouvement, de l'éloignement et que le rapport avec celui qui parle est laissé de côté. C'est ainsi que l'ital. andarsene, le franc, s'en aller ont pris directement leur sens actuel. Mais en même temps 1' italien et le RHÉTiauE possèdent encore un adverbe spécial qui exprime l'éloignement, à savoir en ital. via, obw. vi, eng. via, provenant du substantif latin via : en ital. andar via, portar via, gettar via, cacciar via etc. L'obw. vi a quelque peu modifié sa valeur : vi e nau signifie « çà et là », de lau d'envi (Barlaam 291, 41 : loin de là), ira vinavon (293, 7 : aller de là en avant), /mj5 dada per terra vi (Oct. 299, 15 : qu'elle fût tombée par terre) et aussi fressi ella per terra via (301, 32 : qu'il la frappât contre terre) et autr. locutions sembl. ; via devient ensuite aussi préposition de direction (voy. p. 494). Le tyrol. ia s'emploie de la même façon : cf. ia e ca te so pic ht très se straogeola (Stories i, 543 : çà et là dans son petit lit toujours elle se roulait), odes sun chiaval blanc cavalir sporoman Travers i Plans a sura Vega ia de sbof (2, 5 : oyez sur un cheval blanc un cavalier s'éloigner en hâte à travers Plans et sur l'eau de ce côté-là avec élan) etc. Jusqu'à un certain point donc via a remplacé le lat. porro, qui a continué de vivre dans l'a.franç. et prov. por, surtout dans la locution a. -franc, geter par, traire por, prov. getar par : tost en unescala salhi e puget en ima bestor, e pueys gitet Vescala por (Appel, C. 5, 312), puis en s'appuyant pour le sens sur foris, de sorte que geler, getar por et geter, getar fors sont presque identiques, ce qui alors a pour résultat en vieux français, par analogie avec fuers : fors (I, p. 541), de faire naître aussi puer : por.

§ 480. Les ADVERBES DE LIEU RELATIFS, qui indiquent un (516) point par rapport à ce qui l'entoure ou à celui qui parle et sont en général identiques ou du moins apparentés aux prépositions, se sont assez bien conservés, sauf naturellement qu'ici aussi les distinctions entre « où » et « vers où » ont disparu; il en résulte que, pour intra et intro, il n'a persisté qu'une seule forme, qui est la dernière, sans compter qu'elle a encore été souvent éliminée par intus : cf. en roum. în lontru ou

Page 1