‹ Grammaire des langues romanes;Chapitre 167 sur 269 · ADVERBES DE LIEU DANS LES GRISONS · texte numérisé non relu

ADVERBES DE LIEU DANS LES GRISONS

UN ADVERBE DE LIEU POUR FORMER UNE LOCUTION FIXE est

certes propre à toutes les langues romanes (cf. les exemples qui ont été invoqués p. 409 pour correr sopra et autr. locutions sembl.), mais dans les Grisons elle est si largement répandue qu'on peut presque avec certitude songer à une influence allemande : cf. el ha pria si (ail. ûbernommen) il scgmradi (Barlaam 287, 26 : il s'est chargé du pouvoir), /a// vi tel hitcca tener serrans en pli (ail. eingeschlossen) (287, 31 : je ne veux plus te tenir enfermé), cl ha faig dar en (ail. angeben) en scret (288, 2 : il s'est fiiit déclarer par écrit), ch'el fussi parlius ora (ail. ausgeteilt) (6, qu'il fût partagé), aschia ha Giosafat terniess ara (ail. ausgeschickt) per qnindish dils emprinis bar uns (11, ainsi a Josafat envoyé après quinze des premiers barons), che ragiseschi ora (ail. ausrotte) el (30, que je le déracine), gVauter di ha Giosafat faig dar ora (ail. austeilen) ///// // sca~i (290, 9 : l'autre jour Josafat a fait distribuer tout le trésor), ed ha faig ruinar e better entiiorn (ail. umwerfen) tutt ils îempels (12, et il a fait ruiner et renverser tous les temples) et de même legger ora (ail. auswiihlen, élire), laschar //Vr(all. zulassen, permettre), laschar sura (ail. ûberlassen, céder), destadar ora (ail. aufwecken, éveiller), prender si (ail. ûbernehmen, se charger de) et quantité d'autres locutions. Les parlers tyroliens étendent presque aussi loin cet usage.

b. Les Adverbes de Temps

§ 483. Avec les adverbes de temps, les modifications de forme aussi bien que de sens sont beaucoup plus considérables qu'avec ceux de lieu. Les plus fréquents de tous, comme nnnCy inox, statini, adhuc, saepe, quondam , diu etc., ont disparu sans laisser de traces; d'autres, comme tune, aliquando, traînent une existence pénible. Néanmoins les langues modernes sont plutôt plus riches en adverbes de temps que le latin ; il est vrai qu'il ne taut pas ici perdre de vue que, parmi les formations nouvelles, il s'en trouve qui remontent jusque dans la période latine et que, si elles ne sont pas attestées, c'est peut-être uniquement par l'effet du hasard. Cette observation s'applique p. ex. à *dunque, qui a donné naissance à l'ital. dunque, franc.

donc et qui, par rapport au dune uniquement attesté en latin par les inscriptions, mais comme *dunque inconnu au reste de la littérature, se comporte comme atque, neque vis-à-vis de ac, nec etc. Ici aussi l'on peut distinguer entre adverbes absolus et relatifs, c.-à-d. entre ceux qui désignent un moment en soi et ceux qui le désignent par rapport à un autre moment. Ces derniers sont étroitement apparentés aux conjonctions qui servent à unir les propositions; souvent même ils ont passé tout ('519) simplement aux conjonctions. Néanmoins, comme ils se présentent cependant encore le plus souvent dans des propositions relativement indépendantes, on pourra ici déjà les étudier en général. Au reste, il faut renoncer à énumérer complètement tous les adverbes et locutions adverbiales et à exposer toutes les nuances de signification ; on doit se borner à traiter les points qui sont d'une importance générale, notamment ce qui permet de reconnaître dans quel sens s'opèrent les changements de signification.

Cf. W. Zeitlin, Die aUfraniôsischen Adverhien der Zeit, Zs. VI, 256-289 et VII, 1-22.

§ 484. La coïncidence d'une action avec renonciation de cette môme action s'exprime en latin au moyen des adverbes nunc ou modo; le dernier indiquait à l'origine un moment suivant ou précédant immédiatement, mais de bonne heure il prit une signification identique à celle du premier et même détermina peut-être aussi sa disparition. Et, en réalité, nunc est presque entièrement inconnu en roman, tandis que modo sous la forme mo était, surtout autrefois, répandu dans l'Italie entière ; mais de nos jours il paraît, même dans les patois, être rare avec cet emploi; cependant il est encore aujourd'hui d'un emploi tout à fait courant dans la forme renforcée eccumôdo devenue en macéd. amô, istr. acmô, avec l'accentuation eccûmodo en valaq. acûm, abrégé en acû, enfin dans un croisement entre acû et amô d'où est sorti acmû, ami'i. Les termes qui ont remplacé nunc ont pour origine des manières de voir diverses. Il y a tout d'abord ceux qui se rattachent au lat. hora. Bien que dans l'esp.port. agora l'on reconnaisse directement hàc hôra et qu'il ne soit pas absolument interdit de tirer V^.-ts^.^ahora de agora^ cet

§484- 4^5- Nunc, jam 541

ahora peut cependant aussi provenir de ad horam, comme c'est indubitablement le cas pour le prov. aora et les formes abrégées a. -franc, or, ore, ores, prov. ar, ara, aras (I, p. 147). Il y a complète identité de sens entre or et le prov. er, era, eras, qui se retrouve avec une autre valeur, celle de « aussi, encore », dans l'obw. er, eng. eir, mais il est possible que ces formes n'aient aucune espèce de rapport avec or, ar (cf. § ^95). Ensuite on rencontre le simple hora devenu en ital. ora, esp.port. hora. C'est à hac hora que fait penser l'a.-esp. essora : de missa era exido essora el rrey Alfonsso (Cid 13 16), lequel nous conduit à l'a. -ital. issa, que Dante p. ex. (Enf. 23, 7) emploie dans le même sens que ma et quij sous cette forme issa, a persisté jusqu'aujourd'hui notamment en lombard; mais en même temps déjà chez Bonvesin l'on a ista et de nos jours (520) la forme plus pleine insîora, avec l'w dont il a été question au 1. 1, § 588. Si en lombard i peut se justifier par sa position à la proclise, en revanche en toscan il est aussi peu expliqué que Vil, uo dans les synonymes obw. usse, eng. uosse. Enfin nous avons une forme plus jeune que les précédentes dans l'a. -franc. asteur(e), astur(e), contraction de a ceste heure. En second lieu, le sens de coïncidence dans le temps dérive du sens de succession immédiate, c.-à-d. que les mots qui originairement signifient « également, immédiatement », sont utilisés pour rendre « maintenant », tels en tosc. avale {aequale^, adesso (p. 545), franc, maintenant, qui est ainsi employé depuis le XIII'' siècle. On trouve isolément le port, por emquanto (pour le moment). Sur jam au sens de nunc, voy. § 485.

Sur issa, ussa, cf. aussi Ascou, Arch. Glott. VII, 533.

§ 485. Le rapport entre un moment donné et les circonstances qui l'ont immédiatement précédé ou suivi se rend en latin comme aussi dans le roman primitif au moyen de jam : cf. en a. -franc, en ceste terre ad estet ja set an:{ (Roi. 2736). Puis cette signification se spécialise bientôt pour exprimer qu'une chose arrive contrairement à notre attente, c.-à-d. qu'un événement se produit plus tôt que nous ne l'attendions : cf. en a. -franc, comantl fet ele, quant vaudra Mes sire Ivainsl Cean:(^ est ja (Ch. Lyon 1898). Il s'agit ici de la simple continuation

d'un emploi déjcà latin, qui reparaît aussi dans les autres langues; mais le rapport avec un moment antérieur ou postérieur, rapport qui était à l'origine le point essentiel, peut alors reculer à l'arrière-plan et le rapport avec le moment déterminé de renonciation apparaître comme le plus important, ce qui rapproche jam de nunc et même l'identifie presque avec lui : ainsi en a. -franc, ja aurons la bataille (Cour. Louis 902), mitlt bêle enor i avroi:( ja Quant sanz^ bataille s'an ira Cil gui si vos a asaillie (Ch. Lyon 6571), surtout donc avec le verbe au futur, en esp. ya me exco de ticrra (Cid 155), ya he variado de opinion (J. Valera, Com. Mend. 152). Mais à l'inverse il se peut aussi que le rapport avec le passé prédomine à tel point que le rapport avec le présent disparaisse presque entièrement : en ital. già (jadis). A côté de ja se présente en France à partir du (521) xiii^ siècle desja pour marquer tout d'abord le futur immédiat : Fame sui si ne nie puis taire Ains voil desja tout reveler (Rose 19419), avec insistance particulière sur le point de départ, puis s'introduisant petit à petit entièrement à la place de ja. De même on dit en ital. di già à côté de già.

§ 486. Indiquer un moment déterminé dans le passé ou LE FUTUR, telle est la fonction de tune ou dune (p. 539). Au premier correspond l'esp. entonces, estonces et entonce, a, -port. entom : quer que eu niaior pesar nom podesse veer de que entom verei (Denis 89), de nos jours entào] le second a particulièrement bien conservé son ancienne valeur en vieux français, où l'on rencontre aussi les formes idonCy adonc : cf. sain:(^ Innocen:{ ert idonc apostolies (Alexis 61) et ainsi jusqu'en plein xvi^ siècle ; on a de même en prov. non a aver ni amie ni parent e dune apellala mort (Boèce 128), tandis qu'en italien dmque s'emploie dès l'origine pour unir des propositions (§ 558). En fait de formations nouvelles, la plus importante est l'ital. allora, a.franç. lors : Batelt la reine de France ki lores ert de grant puissance (Rou I, 340) et aussi en moyen français, où se rencontre notamment la locution puis lors, mais de nos jours on ne trouve plus que dès lors et pour lors, qui a d'ailleurs été éliminé par alors 'y l'a. -esp. aussi avait allora. Enfin la France du moyen âge est seule à posséder une locution formée avec iantum (tant) :

en a. -franc. â( tant, prov. aZ» /a;z^, qui signifie « en ce momentlà, alors » : ai ant as vus Giienes e Blanchandrins (Rol. 413), et encore ne cessa point atant li dis messires Hues de enorter le roi (Froissart, Chron. 2, 24), encore en usage au xvi^ siècle, en prov. ab aitant venc I cavalier denan l' emperador ÇAppel, C. 118, 79), formes généralement employées toutes deux par rapport à un événement qui précède immédiatement, de sorte qu'il faut plutôt les considérer comme des conjonctions. — Une place à part est occupée par le tando, tandn, tannu qui est si largement répandu en Sardaigne, en Sicile, au Sud de l'Italie et qui a manifestement été formé sur le modèle de quando.

§ 487. Pour indiquer un moment indéterminé, l'on emploie aliquando ou, quand il s'agit d'un rapport avec le passé ou avec le futur, olim et quondam. Tous trois sont inconnus en roman dans les propositions affirmatives, Aliquando a été remplacé par le simple quando, surtout dans les locutions consacrées (p. 100) et aussi en roumain par oare când, când va, qui repré- (522) sentent une locution lat. *volet quando (II, p. 649). Les équivalents les plus usuels sont les locutions formées avec dies : en ital. un giorno, franc, un jour, esp. un dia et un tiempo, port. alguni dia ou avec « fois » : en roum. 0 data, obw. ina gada, ital. una volta, franc, une fois, esp. una ve^^, surtout lorsqu'il s'agit d'un moment du passé, enfin en eng. intsabura (je ne sais à quelle heure). Le passé est encore indiqué plus clairement dans le roum. alte date, ital. altre volte, franc, mod. autrefois, jadis, qui paraît se décomposer en ja a dis, ou dans l'ital. peraddietro, franc, ci-devant, prov. sai en reire. Jam aussi présente ce sens, notamment en italien et en vieux français : en a. -franc. Saul kija estoit li esh\ nostre seignur (IV Livr. 20), bien qu'il puisse également annoncer un futur : de deu le dreiturier Seit confondu'^ et nior::^ Qui ira ja cest message noncier (Cour. Louis 366). Lorsqu'à l'idée d'indétermination s'adjoint celle de répétition, de nouveau l'on se sert de locutions analogues : cf. en ital. alla voila, franc, parfois, port, à ve^es et autr. sembl. Mérite peut-être encore une mention l'obw. enduras, qui doit proprement signifier « aux heures ». Sur le prov. anc (jamais), a. -franc. ai)ic, voy. § 495.

§ 488. Une ACTION PASSÉE PAR RAPPORT À UNE AUTRE était

exprimée en latin par ante, antea et l'est de même en roman par ante ou inante, en tant d'ailleurs que ces mots ont persisté (p- 537)- À cet effet, l'italien se sert de an^^i, le vieux français de ain:{, ainçois et, quand il s'agit d'un rapport avec un passé tout à fait immédiat, de orains : je cuidai bien de vos orains que ce fust mes sire Gauvains (Durm. 5849), le prov. de an^, anceis. Ces particules aussi, le français les a perdues plus tard et les a remplacées par d'autres expressions plus claires, comme auparavant, tout à l'heure etc. En italien, si an^i se rattache de quelque manière à ante, il reste encore à trouver une interprétation pour ce testé qui, dans les premiers temps surtout, par analogie avec giti : giuso, su : suso, présente aussi la forme secondaire tesleso. Enfin l'ital. pria est issu du lat. prius, mais il a adopté la voyelle finale de poscia (§ 489).

§ 489. L'idée opposée à ante, antea est marquée par post et POSTEA, employés pour indiquer la suite. Ces adverbes aussi (523) ont persisté : en roum. apoî, dupa, ital. poi, poscia, franc, puis, prov. poissa, esp. despues, port, despois. À côté de ces formes, il s'en présente alors encore toute espèce d'autres. D'abord, surtout pour exprimer une suite absolument immédiate, on peut rencontrer un renforcement de magis : en roum. mat apoî, en ital. oraniai, ormai et plus clairement encore en français moderne avec indication du point de départ : désormais, bien que les premiers temps aient aussi connu le simple mais : Or seras mais Looys provendiers (Cour. Louis 11 03) ou hui mais, locution où par conséquent l'idée exprimée par hodie s'est entièrement perdue : que hui mes nule rien contasse (Ch. Lyon 146) et avec les deux termes dans l'ordre inverse : dame, dit la maistresse, arons nous mes hui pes (Br. Mont. 108 1), de même en ital. omai, qui ne provient pas de ormai, mais de oimai, en prov, oiniais : s'oimais laiss'en fat Richart, pos en sa prei^on es, lor esquern en far an Engles (Appel, C. 69, 30), puis souvent pour indiquer une complète simultanéité : d'aquest avet:(^ assat:( ausit, que lor mesatge an furmit, e laissem los oimais estar (j^ , i). Mais on dit aussi, par une tournure plus explicite, en roum. de aci înainte, ital. da qui innan^i, franc, mod. dorénavant et de même aussi en obw. de lau d'envi ;

§ 489- 490- ^^^^^ ET post, statim et ilico temporels 545

aschi ei la kaisera de lau d'envl stada cum ruatis (Oct. 313, 40 : ainsi l'impératrice a dorénavant été en repos). Que Tital. appresso, franc, après, autrefois aussi empres, en après soient employés comme adverbes de temps, le fait n'est pas autrement étonnant; il faut mentionner seulement la locution puis fréquente dans les derniers temps du vieux français. Mais après, une remarque est due encore à l'a.-gén. lantor : pocho tempo andera apresso e poa me veyrey e lantor si ve allegrarey (Testi lig. 30, 29), où l'on doit probablement voir en réalité la intorno, donc encore une fois une idée de lieu. Et finalement se présente aussi l'esp. liœgo pour indiquer une action qui se rattache immédiatement à une autre : fincava la tienda e luego descavalgava (Cid 57), â el mismo cortaron la lengua y le ataron luego por los cuatro ramos â otro tantos caballos (J. Valera, Com. Mend. 24).

§ 490. Pour rendre l'idée d'une action immédiate s'offrent à nous, dans statim et ilico, des adverbes de lieu semblables aux expressions allemandes « stehenden Fusses », « auf derStelle ». Tous deux se sont perdus en roman, mais ils ont été remplacés en partie par des termes entièrement analogues : en roum. de loc, dans les dialectes aussi dolok, a.-ital. loco, a. -franc, lues, esp. luego, port, logo, puis en franc, mod. sur-le-champ et, (524) formes un peu différentes, en ital. immantenente, en franc. maintenant, en a. -franc, aussi de maintenant. D'autres formes proviennent de l'idée de mouvement : en roum, reapede, ital. ratto, a. -franc, tost : m:( enl fou la getterent corn arde tost (Eul. 19), errant, erramment, chalt pas, en es le pas, de prim saut, isnelement, delivrement, en prov. baten et aussi en a. -franc, via^, prov. viat:( de vivacius. À des idées de temps se rattachent l'a. -franc, tempre, temprement, en es l'heure, le franc, mod. tout à Vheure, l'esp. à la hora, l'ital. in sulV istante, le franc, à Vinstant, puis l'ital. adesso, a. -franc, ades, prov. ades, a. -esp. adieso, où l'on doit sans doute voir ad ipsum, ad id ipsuni tempus, pourvu qu'on admette seulement que la voyelle a été influencée par ad pressum (p. 545). C'est dans une autre direction que nous conduit l'a. -franc, sempres, prov. sempre, desempre, le premier souvent réuni à de maintenant. L'idée

Meyer-Lubke, Grammaire III. 3;

d'action immédiate est ici un développement de celle de permanence, de 'réalisation subite chaque fois que la chose est possible ou nécessaire, et par conséquent de chose accomplie sans retard. Il en est de même pour l'a. -franc, entresait, prov. a trasag, qui d'abord veut dire « sans entrave, sans plus » et par conséquent peut ensuite, appliqué au temps, indiquer l'accomplissement immédiat d'une action. Il ne faut pas entendre autrement l'a. -franc, a estrous, prov. ad estros, proprement « vers l'extérieur, sans réserve ». Plusieurs formes sont d'étymologie obscure, telles l'a. -franc, manois, de manois, le prov. mânes, demanes, ancsé, dessé. A l'idée « aussitôt » se rattache étroitement celle de « bientôt » ; souvent même un seul et même mot sert pour toutes deux. Dans le franc, tôt, bientôt, ital. tosto, nous voyons l'idée de temps se développer de celle de mouvement rapide; il en est de même dans l'ital. subito, cetto, esp.port. cedo etc.

DiEZ a conjecturé que le prov. -se vient du lat. semper, hypothèse que P. Meyer appuie pour le sens, Rom. XIV, 579; A. Thomas y cherche setnely Rom. XIV, 577; toutefois les deux hypothèses soulèvent de graves difficultés phonétiques. Pour exin, on comprend mieux mwrfe, que propose G. Grôber, Mise. fil. ling. 44.

§ 491. Le lat. SEMPER s'est conservé, sans modification de sens, dans l'ital. sempre, prov. sempre, esp. siempre, port, sempre, tandis que l'a. -franc, sempres ne se rencontre ainsi que dans les plus anciens monuments; plus tard, il a été introduit dans une autre catégorie (§ 490). En vieux français, on l'a remplacé par odes : une teche en son mer manoit Tek que ades H sambloit (525) Quil ne pouoit trop honnorer Les bons (Cléom. 133), qui montre, comme la forme française du Nord-Est adies : Robiers, ki moût s'est travillies Por le loi Dieu et essillies ki adies a esté entiers (Aniel 409), qu'il est identique à Yades dont il a été question p. 545, de sorte donc que nous avons ici l'inverse du développement de sens qui peut être observé dans semper en vieux français. Le provençal emploie dans ce cas jassé, avec le se déjà examiné au §490. Une création caractéristique apparaît dans le roum. tot de auna, obw. adina, puis avec un autre sens dans l'esp. aun (aussi, encore), qu'on pourrait peut-être ramener

§ 491- 492. Semper, saepe, denuo 547

à ad unum, ad una et qui aurait par conséquent signifié d'abord « tout d'un coup, aussitôt, à présent ». Indépendamment de ces formes apparaissent ici aussi des substantifs sans article comme en ital. ognora, ognotta, tutto di, tutto tempo, tutta via, en a. -franc. tou:(jour:^, tou^^ dis, tou^ iems, en franc, mod. toujours, en esp. toda or a, todo dia, toda via et autres semblables.

§ 492. La répétition s'exprime au moyen de saepe, denuo ou bien à l'aide du préfixe re. Par l'emploi de saepe, l'on indique la répétition sans avoir égard à l'accomplissement antérieur de l'action; par celui de denuo et plus encore de re, l'on attire surtout l'attention sur cet accomplissement. Saepe est à son tour entière-, ment inconnu en roman. Sa place a été prise par l'obw. savents, ital. sovente, franc, souvent, prov. soen, où l'on reconnaît le lat. subinde, qui présente déjà cette signification, puis aussi par l'a. -franc, souventes foi:(^ et autr. expressions sembl. (voy. p. 178). Viennent ensuite l'ital. spesso (épais) et les formes équivalentes en roum. ades, adesea, adese ori, tirées du lat. densus. Avec une acception différente à son tour on a le tyrol. gonot de l'a.h.-allem. ginôt, proprement « exactement », et avec le même sens l'esp. à menudo, port, a miude; il y a enfin l'ital. tnolte volte, esp. muchas ve:(es, port, muitas vexes. A la place de denuo s'est introduit tantôt l'ital. di nuovo, franc, de nouveau, esp. de nuevo, port, de novo, qui lui est absolument identique, tantôt le substantif caput, qui signifie « commencement » : en ital. da capo, franc, derechef, obw. darkau, frioul, darkea, vén. derekao. Re s'est maintenu comme préfixe et il a, surtout en vieux français, ainsi que nous l'avons montré en détail au t. II, § 613, largement développé sa signification. Ici nous devons seulement observer que ce re du vieux français, avec son correspondant ar, er en vieux portugais, a passé complètement dans la classe des adverbes et que, si parfois il conserve encore son ancienne fonction, c'est uniquement quand il se présente immédiatement devant le verbe : cf. en a. -port, er sabe mui bem (Denis 78), quant' eu, fremosa mha senhor, de vos receei (526) a veer, muit'er sei que nào ei poder de rn agora gùardar (82) etc., tout à fait avec la diversité d'emplois du vieux français re. — Pour finir, on peut encore mentionner l'obw. puspei, propre-

ment post pedem : nies segner ei comparius denier els puspei (Bar- Iciam 270, 30 : notre seigneur est apparu au milieu d'eux). Sur le port, ar, er, cf. J. Cornu, Rom. IX, 580-589.

c. Les Adverbes de Manière

§ 493. Avec la classe des adverbes de manière encore plus qu'avec les autres classes, la syntaxe doit se limiter aux phénomènes les plus généraux et principalement n'examiner que les changements de fonction. En effet, les sources d'où découlent les formations nouvelles qui ont remplacé les éléments latins, .sont ici particulièrement variées. Le passage du préfixe au rôle d'adverbe, tel que nous l'avons indiqué au § 492 pour l'a. -franc. re, port, ar, se représente encore pour l'a. -franc, par (§ 494) et commence à se montrer légèrement dans l'a. -franc, entre, en ce sens qu'à côté de si se sont entre assailli l'on peut aussi dire si s'entre sont as'ailli et même si s'entre sont entre assailli (Mér. 708). Mais ensuite il y a jusqu'à des formes verbales qui peuvent s'immobiHser dans un emploi adverbial, comme on le voit par le roum. poate, franc, peut-être, esp. qui:(à de qui sabe (peut-être). D'autre part, ainsi que nous l'avons déjà montré pp. 248 et 448, la déhmitation n'est pas toujours bien tranchée entre l'adverbe et l'adjectif. Cette observation s'applique notamment aussi aux noms de nombre absolus et prépositionnels, spécialement à « premier » et « d'abord » : cf. l'obw. emprim (en premier lieu), puis aussi comme davos (p. 249) avec fonction d'adjectif : sigl' emprim gi (Alig 14, au premier jour), le roum. d'ântâiû (p. 276) et inversement l'a. -franc, premiers comme adverbe dans des cas où l'on aurait pu tout aussi bien employer l'adjectif: premiers a parlé l'ainsnée (Rom. Past. 2, 24, 9), mais tot premiers l'orent Breiun Trestot en lor possessiun (Brut M. 73) à côté de Bretims ki premerains la tindrent (69), particulièrement à l'Ouest : cf. en port, foi ella a que primeiro seniiu a necessidade de par termo a esta situaçào (Diniz, Pup. 203). On n'interprétera pas autrement l'ital. di molto, si fréquent surtout dans les premiers temps et qui apparaît trop souvent pour qu'on puisse y voir simplement le (527) di molto partitif (§ 366} : cf. e incomincio allegare di molto belle

Page 1