Copulation
§ 504. Comme nous l'avons montré p. 433, la préposition DE sert dans une mesure assez considérable à joindre l'infinitif au verbe personnel. En revanche, de se présente d'autant plus rarement avec les compléments adverbiaux. On peut à la rigueur ranger ici l'ital. finire di, franc, achever, esp. -port, acabar de et cf. aussi en roum. deaca au încetat monarhul de a suspina (Gaster 2, 52, 25 : depuis que le monarque a cessé de soupirer), tournures où de relatif a presque adopté la valeur instrumentale (cf. p. 522), bien que cependant il soit également susceptible d'une autre interprétation (p. 433). Mais, ce qui est remarquable, ce sont des cas comme le franc, ne pense point mentir de dire que (Commines 15, 9), fêtais une bonne fille de retourner à Lourdes (Zola, Lourdes 67), qu est-ce qu'il nous veut de nous examiner comme ça (Daudet, Tart. Alp. 244), l'esp. en esto llegô Sancho y de ver à los dos en aquel traje no pudo tener la
risa (D. Quich. r, 27), le port, eu no set como me passa vingar milhor d'elles ca de os matar (Graal 123), où de relatif se présente avec une valeur très générale, indéterminée.
§ 505. Beaucoup plus fréquente est la copulation de l'infinitif au moyen de ad. Les acceptions assez variées de cette tournure peuvent facilement se ramener aux deux catégories fondamentales représentées par ad : la proximité dans l'espace et le but, d'où il résulte alors que la première exprime les circonstances concomitantes, la seconde l'intention. Ainsi on lit en ital. a lavorare dovreste essere (Serc. 350), a stregghiare cavalli lo fate stare (359), en a. -franc. // s'esleechat sicutne gaian:( a curre sa veie (P. O. 18, 6), tel presse ont a Herout ocire ke jo ne sai ki rocist dire (Rou 3, 8859), en franc, mad. il passe cette nuit à se promener (Daudet, Jack 198), où à se rapproche beaucoup du sens instrumental, en port, os tmços da lavoura estavam todos a olhar para cima (Diniz, Pup. 12e), puis aussi viu a lua a sumirse (128). De l'idée de circonstances concomitantes s'est ensuite dégagée facilement celle de condition, ce qui arrive surtout, mais nullement d'une manière exclusive, lorsque l'infinitif est accompagné d'une négation : en ital. a dirti il vero, (542) non ne so nulla; la cosa è facile a saperla fare ; fareste meglio a tacere; a voler esaminare queslo, è necessario ricorrere a quelle repubbliche le quali sono state lungamente libère (Mach., Disc. I, 6) et aussi questo è ruba, a volerlo tollere (Nov. 31), en franc, à vous entendre, on croit que vous ave^ raison; cette fête, à vous dire, était séduisante ; du reste, à ne considérer cette démarche que sous son rapport politique, elle était imprudente, en esp. sabia hacer una jaula de pàjaros, que solamente à hacerlas pudiera ganar la vida (D. Quich. 2, 38), â no saber que es de gentiles hombres espaholes, el temor de perder mi honestidad me hubiera quitado la vida (Nov. ej. 291), en port, a nâo ser a ti, a quem queres que eu va dar ioda esta ami^ade (Diniz, Pup. 36). Nous voyons encore une autre nuance du sens locatif apparaître dans l'ital. fareste bene a non vi ritrovar più aile nostre cène (Lasca 35), qui rappelle Vad instrumental, ainsi qu'on l'a vu par un exemple français, cet emploi se présentant d'ailleurs assez souvent précisément dans cette langue : cf. // conçut quil
§ 505 • 506. INFINITIF AVEC od ET pfO 565
aurait plus d'avantage à combattre le ridicule qu'à s'attaquer au vice (Victor Hugo, M.) etc. Enfin, pour terminer, on peut mentionner l'emploi absolu de l'infinitif portugais qui s'observe dans que é is so? diT^ia José das Bornas , meio a rir meio despeitado (Diniz, Pup. 1 5 3), por tantas ve^es e a sorrir tenho dado passos na vida, que fa^em receiar os mais audaces (209) etc., où Va avec l'infinitif prend la place du gérondif. — Enfin I'inten- TiON et le BUT se trouvent exprimés par ad suivi d'un infinitif tout d'abord avec les verbes de mouvement : cf. pour l'italien § 331, puis en a. -franc, de ces qui aled furent a escurre la preie ad David (IV Livr. 117), en esp. vino la a veer (Berceo, Sil. 331), entra una mannana a la missa decir (346), a dubdar non te muevas (213) et cet usage est aujourd'hui tout à fait général : alx^ad à oirme la cabe:(a (C, D.), â no volver huyen las horas; il est plus rare avec d'autres verbes : en ital. si ferma in un boschetto a mangiare un po di pane (Manzoni, Pr. Sp. 33), corne si fa ad arrampicarsi (Verga, Vita Campi 22), en a. -franc, od ces ki al herneis guarder remeindrunt (IV Livr. 117), tre:^ an:( mist a faire sun palais (267), pur ço le ju^ a pendre e a mûrir e sun cors metre el camp pur les mastins (Roi. 3831), conjurad le pople que tant n'entendirent a mangier cum sei de lur enemis vengier (IV Livr, 48).
§ 506. La préposition la plus apte à exprimer le but, l'in- (543) tention et la cause est pro, en roumain spre : {i t-a dat poruncà cà sà-i deschi:(à toate tronurile eu hatne spre a-{i alege fiul sdû (Basme 3, 23 : et il lui a donné l'ordre qu'il lui ouvre toutes les garde-robes pour que son fils fit son choix), fratiî tât n'aû putut sa facà nimic spre a aduce acea pasàre (296, 34 : tes frères n'ont rien pu faire pour apporter cet oiseau), en ital. l'ombra d'un trono è grande per coprir delitti, per vincere con gloria 0 morire sen:(a vergogna presero le armi, lo so di certo per averlo sentito dire io, puis aussi dans un sens concessif : poco eravam iti, Che il suon deW acqua n'era si vicino Che per parlar saremmo appena uditi (Enf. 16, 91), bien que, pour indiquer le but, on se serve aussi de da : aspettate d'esser quindici 0 venti da condurmi via insieme (Manzoni, Pr. Sp. 29), en a. -franc, /er^, paien, pur la presse derumpre (Roi. 1500), en France irai pur
566 CHAPITRE m : la proposition § 506. 507.
Carie guerreier (2681) et ainsi très souvent et surtout, conformément aux observations formulées p. 519 à propos du nom, après certains verbes de mouvement, puis aussi pour bien ferir Vemperere nus aimet (Roi. 1092), ensuite avec un singulier déplacement de sens : nel consentissent pour les membres couper (Enf, Og. 2616), où l'on voit que Tinfinitif avec/)OMr renferme la conséquence du refus exprimé par le verbe personnel. Pour rOuEST, il y a deux formes à considérer, por et para. Comme la dernière contient ad dans sa seconde partie, le but et par conséquent l'intention finale se trouve rendus par là d'une manière plus précisé, tandis que le simple por indique d'une façon plus générale l'intention et la cause : cf. en esp. no lo querie nul hombre por derecho julgar Por tu dormir con ella nos aqui lo lidiar (Alex. 445), entraron en Estremadura por ser tierra rica (Nov. ej. 27), por salvar las aimas dejaron los poblados (Berceo, Sil. 60), metien bien so estudio por mucho li onrar (S. Mill. 307), mais non vos pidré gran cosa por a vos me la dar (Hita 561), iban por a oirlas las yentes aguisadas (Berceo, Sil. 558), teniela el buen mne non pora cavalgar mas pora a los me^quinos lenna acarrearo (S. Mill. 272), mais aussi avec une valeur causale : para ir luenga jornada Y a me duele la rodilla (Baena 65), en port, até agora tinha ra^âo para nào me importar com ellas por me nào julgar culpada (Diniz, Pup. 175), dà graças a Deus por te nào haver abandonado a tua boa estrella (196), nom vollo digo por me (S44) hi ajudardes (Graal 85), e por esto veeo deos a sa capella que nom fexera elle por entrarem hi pecadores (113), mais ja^^ia para finar (Rom. XI, 389), enviar pera me trajerem um freire (XI, 360), eu nào trabalhei para a perder (Diniz, Pup. 175), basta ser pedido teu para elle 0 approvar (Diniz, Pup. 42) etc.
§ 507. On ne fait qu'un usage restreint de per instrumental : cf. p. ex. en a. -franc, cument purrad il a sun seignur plasir miel^ que par no:^ testes trencher (IV Livr. 112) et de même encore plus tard la chambrière emporta la punition par en avoir congié (Hept. 9) et aujourd'hui encore commencer et finir par^ puis à la suite d'une confusion entre par et pour (p. 518) : arrière ne Van puet chacier Por ferir ne por menacier Mes sire Yvains (Ch. Lyon 4539) quand je vi que por proier ne por prometre juel ne la porroie plaixier (Rom. Past. 2, 17, 36) etc.
§ 508. 509. INFINITIF PRÉPOSITIONNEL 567
§ 508. In aussi est peu usité : il a même entièrement disparu en français moderne (p. 561); dans les autres langues, il sert à désigner les circonstances au milieu desquelles s'accomplit une action : en ital. questa ee la reina Eliabell, la quale ee morta in parturire figliuolo (Trist. ricc. 6, 8), in cost dire s'al^b (Manzoni, Pr. Sp. 38), en a. -franc, en quel chose amende jiivencel s sa veie? En guarder les tues paroles (P. O. 118, 9 pour traduire in custodiendo^, si a teus qui larrons les claimment, Qui en amer vont faunoiant (Ch. Lyon 2730, var.); en espagnol, il est un peu plus répandu même avec l'idée de but : en fer a Dtos servicio metie toda femencia (Berceo, Sil. 326), tenie en requirirlas el oio bien abierto (22), disteme de mantener en amar e obedecer (C. Baena 54), ^/ modo que tenie en guardarlas (Nov. ej. 191) et aussi en semejar fijo al padre non es cosa tan nueva (Hita 705), en port, em caer quebroulhe a lança (Graal 69), es niuito boa em nào me abandonares (Diniz, Pup. 42), que escrupulos podes ter em mandar ensinar teus filhos (4) etc.
§ 509. En ce qui concerne les prépositions dont il n'a pas encore été question, il y a peu de chose à dire. Partout on emploie sine, même en roumain : atuncï {i fiul tmpàratulut fàrà a mai xàbovi nid 0 clipà scoase palo^ul (Basme 261, 9 : alors aussi le fils du roi, sans plus tarder même un instant, tira le (545) glaive) et même emploi dans les autres langues. Une mention revient au port, sancto Deus, se eram jâ altas horas e tu sem chegares (Diniz, Pup. 165). Le terme opposé cum est usité en italien au sens instrumental, mais pas très souvent; en revanche, il est assez répandu en espagnol : cf. templôse esta fnria con pensar de poner aquella misma noche por obra lo que puse (D. Quich. I, 28), el quiere enganarte con hacer que no le tengas por denionio (i, 47), con mirarte he suspendido el furor que me incitaba (dlderon ap. C, D.), puis au sens conditionnel : qiœ à cada uno quedase su hacienda cou pagar cierto tributo (C, D.), enfin avec valeur adversative, surtout dans con ser^: decia mucho bien del gigante Morgante porque con ser de aquella generacion gigantesca, que todos son sober bios e descomedidos, el solo era afable y bien criado (D. Quich. i, i); il en est de même du port. com. Viennent ensuite les prépositions de temps ante.
post, usque ad : en franc, avant de partir, après être parti, jusqu'à mourir et aussi jusqu'au xvr siècle avant partir; les mêmes locutions se retrouvent dans les langues-sœurs, même en roumain ; le vieux français avait aussi ains : assaillir fait ains la tierce passer (Gar. i, 198). Finalement, on peut encore mentionner l'a. -franc, je te defenc sour les membres coper (H. Bord. 3723) et, dans un autre sens, l'esp. sohre ser culpado todavia es insolente.
§ 510. Pour finir, une remarque est encore à faire : c'est
qu'EN VIEUX FRANÇAIS Ct EN PROVENÇAL, Q.UAND LA PREPO- SITION, surtout pour, sans, de, est séparée de l'infinitif par un nom, a se présente devant l'infinitif : cf. en a. -franc, les atendent pour eus a detranchier (Aiol 4676), san^^ nous a parjurer (Enf. Og. 4345), de traïson a faire n'est pas la vielle lente (Berte 2300) ; de même en prov. en ben a far non tardet pauc ni gaire (Dern, Troub. 42, 20), de ben a far tant cant n'aura vigor (43, 57) etc. Ce phénomène, qui est naturellement tout à fait distinct du para espagnol, pourrait s'expliquer de la manière suivante : en vertu de l'accentuation de la phrase en vieux français, la préposition et le mot suivant n'ont qu'un seul et même accent, ce qui détache alors à son tour la préposition de l'infinitif, avec lequel à proprement parler elle se trouve dans le rapport le plus étroit. Et alors comme, abstraction faite des cas (546) dont il a été question p. 562, l'infinitif n'est pas employé seul en vieux français, on lui adjoint la préposition la plus générale dans sa signification.
§511. Jusqu'à quel point I'infinitif adverbial peut-il avoir UN SUJET qui ne se trouve pas en relation étroite avec le verbe personnel? Cette question est déjà résolue par les exemples des paragraphes qui précèdent. Tandis que le français moderne et en général aussi l'italien moderne n'admettent la construction infinitive que si le sujet de l'infinitif est sujet ou régime .de toute la phrase ou si celui qui parle ne se fait aucune idée de ce sujet, plus anciennement ces langues et encore aujourd'hui l'espagnol et le portugais se comportent beaucoup plus librement. Indépendamment des exemples déjà mentionnés à l'occasion, cf. en a. -franc, ce vousis soufrir Por le tuen pœple
§ 511. 512. SUJET DE l'infinitif ADVERBIAL 569
a raençon venir (Alise. 984), lors por revenir sa color Le comancierent a beignier (Érec 5220), // vous donna le pierre sans vous moustier cheïr (B. Seb. 12, 383). Quand le sujet est un pronom, il va de soi qu'à l'Ouest il se trouve au cas-sujet, donc au nominatif. Mais en vieux français, où beaucoup de noms distinguent à l'instar du latin l'accusatif du nominatif, c'est l'accusatif qui se présente : nous aroit amené maint nobile serjent Pour Garin et Doon estre hors de tourment (Gaufr. 5401), costume estait de commencier quascun lo sien mestier (Brut M. 3544). Comme les tournures en question n'ont pas de modèles directs, mais qu'elles ont en partie au moins pris la place de constructions gérondives, voici comment pourra s'expliquer l'emploi du cas oblique : dans la disposition première des termes, en vertu de laquelle il précède l'infinitif ou le gérondif et par conséquent se trouve immédiatement après la préposition, le nom adopte la forme qu'en d'autres cas il revêt toujours après les prépositions.
Cf. d'autres exemples du vieux français chez A. Tobler, Beitr. I, 73-77 et A. Stimming, Zs. X, S 34-5 36.