‹ Grammaire des langues romanes;Chapitre 185 sur 269 · I-~533- JUXTAPOSITION DE PROPOSITIONS COMPLETES · texte numérisé non relu

I-~533- JUXTAPOSITION DE PROPOSITIONS COMPLETES

fiche, joua le jeu de son grand homme, acheta lui aussi pour son compte (Argent 215), // nest pas très adroit de ses mains, ne sera jamais non plus quun médiocre ouvrier (Coppée, Coupable 168), mais l'enfant, toujours rudoyé, maltraité parfois, vivait dans la terreur, avait à chaque brusque appel de son soi-disant père un sursaut de tout le corps, levait le bras comme pour parer un coup (no), puis avec une idée plus marquée d'opposition : elle ne V avait plus quitté, l'avait sauvé (Zoh, Lourdes 147) etc.

§ 532. Très souvent on a la juxtaposition de deux impéra- (574) TIFS dont le premier exprime d'une façon tout à fait générale une exhortation à agir, tandis que le second indique d'une manière plus précise l'action qu'il s'agit d'accomplir : en ital. va dormi (Sacch. 54), a.-vén. co cala la pecunia un xprno, vate provedi pur d'un altro forno (Calmo 268) etc., ce qui d'une part nous conduit à l'a. -franc, va, diva discuté p. 588 et d'autre part nous rappelle ire avec l'infinitif (§ 324); d'ailleurs, en Italie précisément, il existe en même temps une tournure formée par copulation qui est encore plus fréquente (§ 548).

§ 533. Une mention spéciale peut encore être accordée ici à ce qui se passe à Lecce. L'Apulie appartient à ces régions qui ont fortement restreint l'emploi de l'infinitif (p. 27), ce qui alors a pour résultat une certaine prédilection en faveur de la juxtaposition : cf. enu te preu (je viens, je te prie), sta benu te serku reparu (je suis venu, près de toi je cherche secours), lu ba troa (elle va, elle le cherche), puis jiu putia se la skunta (elle ne pouvait pas, elle l'oublie), pentsau armenu se piggya suku de stu re (elle pensa au moins, elle joue un tour à ce roi), ulia t'entulisu st'autru pernuettsu (je voulais, je te joue cet autre tour) et même te faci aprire li arrisi sentsa te nde kuri (tu te laisses berner sans que tu en aies cure). Si les derniers exemples appartiennent peut-être au § 537, ils peuvent cependant, à cause de leur connexité avec les autres, être plutôt étudiés en même temps ici. Au fond, il s'agit évidemment partout du remplacement de l'infinitif par la construction avec un verbe personnel, et cela sans aucun intermédiaire, que la seconde action soit alors censée suivre immédiatement la première ou bien qu'elle fasse, par rapport à elle, office de régime. Parfois on

dirait qu'ensuite, d'une façon toute mécanique, la construction avec l'infinitif de la langue écrite s'est transformée en la tournure personnelle du patois, comme dans l'exemple avec sentsa.

Voy. dans l'Arch. Glott. XIV, 461, des exemples correspondants empruntés à des chants populaires de la Terre d'Otrante.

§ 534. Nous devons aussi faire connaître brièvement un emploi parallèle à celui du redoublement (§ 133). On s'en sert principalement pour produire un eifet de style : cf. de nou- (575) veau, disparu, il roulait, il roulait, dans la nuit noire, on ne savait où, là-bas. . . Sans conducteur, au milieu des ténèbres, en bête aveugle et sourde quon aurait lâchée parmi la mort, elle roulait, elle roulait (Zola, Bête humaine 415) etc. et autres cas semblables. Mais, au point de vue de la grammaire aussi, il existe un redoublement intéressant, qui appartient au parler populaire de différentes régions : c'est celui p. ex. qui se rencontre dans le roum. si se luarà la luptà; {i lupte-se {i lupte-se, pînàce amînddi obosirà (Basme 263, 18 : et ils se mirent à lutter; et on lutta et on lutta jusqu'à ce que tous deux furent fatigués), se luarà decî dupa dira sângeluî // merse, merse pînàce esirà la pustietate (24, 7 : ils se mirent donc à suivre la trace du sang, et il alla, il alla jusqu'à ce qu'ils sortirent dans le désert) et ainsi souvent dans les contes, ou en lecc. pentsau e pentsa pentsa, li passa nu pikka lu elenu de lu kore (elle y pensa, et elle pense, elle pense, lui passa un peu le venin du cœur). Dans l'exemple tiré de Zola, la durée est exprimée par la répétition : de même dans ces phrases aussi réside l'idée de durée; mais la particularité grammaticale consiste en ce que le verbe répété ne revêt pas la forme exigée par le contexte, c.-à-d. une fois la 3^ pers. plur., l'autre fois le parfait, mais bien la forme relativement indifférente de la troisième personne du singulier et, parfois du moins, celle du présent. Il y aura eu, du moins à l'origine, une pause et un affaiblissement de l'intonation devant le verbe redoublé. Le narrateur dit : « ils luttèrent », et alors il exprime la durée de la lutte en répétant à mi-voix et pour lui-même l'idée verbale sans tenir compte des circonstances particulières de l'action, tout en conservant cependant une forme personnelle, qui est plus expressive.

Page 1