‹ Grammaire des langues romanes;Chapitre 186 sur 269 · II. Propositions partielles · texte numérisé non relu

II. Propositions partielles

§ 535. Mais, un phénomène infiniment plus important que ceux-là, c'est la juxtaposition de propositions partielles à des propositions verbales. À toutes les époques et dans toutes les langues, il est possible de juxtaposer aux propositions verbales, sans aucun intermédiaire, des propositions-sujets, des propositions-régimes, puis aussi des temporelles et des conditionnelles, plus rarement des relatives, donc de dire : « c'est vrai, il pleut », « je vois, il vient » etc., et c'est surtout dans le discours ému ou négligé qu'on y recourt avec une certaine prédilection. Toutefois (376) ce serait un tort de vouloir les refuser à des langues littéraires raffinées, car précisément le provençal accuse cette même prédilection pour voil venga (je veux qu'il vienne) et autr. locutions sembl. (§ 537), et notamment les tournures conditionnelles de ce genre sont, même en français moderne, d'un usage courant.

§ 536. Parmi les propositions-sujets, il faut distinguer deux classes différentes. Dans le franc, mod. // est vrai, je partirai demain et d'une manière plus évidente encore dans l'interrogation est-ce que c'est vrai, tu partiras demain, il se trouve deux communications, dont l'une se rapporte à quelque chose d'exprimé antérieurement et dont elle confirme l'exactitude, tandis que la seconde le répète ou le précise et contient bien, par conséquent, le sujet de la première, non toutefois parce que ce sujet n'est pas encore formulé, mais parce qu'il demande à être expliqué. Ici prennent place notamment des interrogations comme n'est-ce pas, tu viendras demain? La seconde classe au contraire est constituée par des cas où le sujet n'est réellement exprimé que dans la proposition partielle. En italien, méritent surtout une mention parère, sembrare, convenire et autr. verbes sembl. : guarda quel grande che viene e per dolor non par lagrime spanda (Enf. 18, 83), la coniente^^a che appariva ne risultasse alla nostra vita (Leop. 162), ei sembrava non avesse altro spasso che di andare randagia per le vie degli orti (Verga, Vita Campi 105), converrà ci determiniamo a vivere per sognare (Leop., V.), ^ necessario supplisca la industria (Mach., Hist. 2.

43), en a. -franc, il piiet bien estre en celle eve a esté (Jourd. 2290), put cel estre tis conseil^ te dune que (IV Livr. 40 S), ce H fu vis tant eust gaaignié (Jourd. 1338), bien parut la dedans niaufé i conversais sent (R. Mont. 349, 27), en prov. aissim coven tal cort fassam (Flam. 118), bem fora miel^ estes desposa (11 08), en esp. gran locura séria, por salvar una cosa sin provecho condenàsenios à vos e à vuestro amador (Amadis 5 a), sera bien nos entremos en esta venta (D. Quich. i, 26), parece no ha perdido la gracia del bautismo (Caballero, Nov. 69), se conoce no es del oficio (70). Ici se rattache aussi naturellement à l'origine le roum. poate : poate m'as fi îndiiplecat (il se peut que je serais persuadé; cf. poate sa fie adevàrat ceea ce spuî tu (Basme 17, il se peut que ce soit vrai ce que tu dis) et le franc, peut-être, qui tous deux sont ensuite devenus des adverbes.

(577) § 537- P^^us fréquentes encore sont les propositions-régimes. Ici aussi, de la même manière qu'avec les propositionssujets, on peut distinguer deux classes, bien qu'il soit moins facile de tracer entre elles une délimitation. Il est peutêtre préférable d'examiner à part les phrases dans lesquelles la proposition verbale est intercalée. On en trouve partout des exemples; seul le français moderne, dans sa fixité, repousse presque entièrement cette construction tout à fait populaire. En roumain, nous n'avons en somme à nous occuper que des propositions interrogatives subordonnées, lesquelles ne se distinguent alors en aucune façon des interrogations indépendantes : cf. nu sjiû ■:{ilele mis rele Orî ma bat faptele mêle; nu più locu mi este reû Orï ma bat Dumne^eu (Doine 414, 4 : je ne sais pas si mes jours sont mauvais ou si mes actions me frappent; je ne sais pas si ma position est mauvaise ou si le Seigneur-Dieu me frappe). Pour les autres langues, cf. en obw. jau sai schon il kaiser vegn questa notg bucca tiers ella (Oct. 301, 2 : je sais déjà que l'empereur ne vient pas cette nuit chez elle), en eng. nus vulain chieramaing aruver, vus ns vôglias atadler (Sus. 3 : nous voulons chèrement prier que vous nous vouliez écouter), en ital. voi vedete questa é una bella e ben fornita camera (Lasca 197, 12), ne pur lasceràgli uccelli la possano vedere (Arioste, Supp. i, 3), temendo no l mio dir gli fusse grave

§ 537- JUXTAPOSITION DE PROPOSITIONS-REGIMES 6oi

(Enf. 3, 80), pregandolo glielo dicesse (Bocc, Dec. 5, 9), impose ad tmo per im fiasco andasse del vin di CistiÇBocc, Dec. 6, 2), tournure fort en usage dans les premiers temps, de nos jours encore avec volere, pregare, en a. -franc, or veit li patriarches Deus i fait vertu^ (Voyage Charlemagne 196), or sai ge bien ge nai mais mis amis (A. A. 2578), quant Renaus entendi Carles le laidoia (R. Mont. 51, 33), et si vos mandet reis Marsilies li ber De Valgalife nel devex pas blasmer (Rol. 680), garde:( de nos ne torne^ le corage(^G<^6), je criem mon veu ne m'aient fait fauser (Alise. 857), ne vosist por Orliens ne li fust avenu (R. Mont. 134, 17), ne puis laissier nel die (Voyage Charlemage 683), ne puis muer nel plaigfie (Roi. 834) et alors aussi niule cose non la pouret onques pleier, la polie sempre non amast lo deo menestier (Eul. 9), en outre avec ce antécédent de la subordonnée : veit ce ne porra pas durer (Ben., Chron. 2, 20124) ^^ aujourd'hui p. ex. encore avec crois-moi, croye^rtnoi : crois-moi, il ne vivra plus longtemps; vous save/(^, il est très gentil; je V avoue, je suis battu, ce dernier cas prenant à cause de son /' une place à part, en prov. sol disses tan daus part lo comte la deman (Flam. 218), ni feira semblan foss iratz^ (7 39)) ^^ reina non volgra jes Li cort:{ (578) duret ancar u mes. Car be ' s cuja certananun Le reis am Flamencha (987), deus vos gart non aguas mal (827), del senhor de Mirandol no crei ogan se revel (B. Born. 28, 27), en esp. veo con gusto estas ya adelantando los trabajos (Caballero, Nov. 19), habian pedido le al^ase el destierro (Trueba, H. Cid 9), encargandoles tuviesen cuenta cou regalarle (D. Quich. 2, i), temo les haya sucedido mala ventura (Trueba, H. Cid 57), fréquemment surtout dans les propositions relatives : la cual causa te suplico me digas (Nov. ej. 50), el placer que me dices te ha causado mi carta (Caballero, Nov. 24), un caballero que se conocia era sacerdote (3), el Dios por quien dice va à pelear (Trueba, H. Cid 34) etc. Il en est de même en portugais. La simple juxtaposition est particulièrement usitée quand la proposition verbale est intercalée dans ou vient après la subordonnée : cf. en ital. voi stessi serbate, prego, ai pros péri successi (Tasse, Jér. 5, 91), en a. -franc, pour sa mere combatre Vestovra que Von acuse a tort, bien le sait on piecha (Doon 3440), nous serons je cuit mort (3394) et de même encore en franc, mod. /'a/ pu, vous le save^, vous laisser échap-

per; mon père, il m'en souvient, m'assura votre :(êle, où dans les deux cas la proposition-régime est annoncée par un pronom, en prov. tardius sera, so ' m cug, mos blat^ (Flam. 4679), en esp. tû estoy seguro dirias de ella la que diras de las iglesias viejas (Caballero, Nov. 20). A cette classe appartient aussi l'a. -franc. ESPOIR (j'espère) : ja lessames pas par paresse, espoir, que nos ne nos levâmes (Ch. Lyon 80), puis il s'est entièrement immobilisé comme adverbe avec le sens de « peut-être » : por dieu, puciele, or vous taisiei Qu'espoir a foie vos tenroit Aucuns qui vous escouteroit (Viol. 164), qu£r aussi morust il espoir en chest esté (Doon 96). Enfin, le verbe déclaratif ou interrogatif qui introduit ou qui suit le discours direct ou l'interrogation directe ou qui s'y trouve intercalé, ce verbe au fond n'est pas non plus autre chose que la proposition verbale dont dépend une propositionrégime. Finalement, comme on le montrera au § 575, le roum. voîîl sa via (je veux venir), rog sa vit (je demande que tu viennes) rentre aussi dans^cette catégorie.

§ 538. Ensuite il faut citer les propositions d'intensité. L'italien primitif offre p. ex. // pitt tosto potê, alla camera dei calonaci se nandà (Serc. 41), en a. -milan, al plu tu poi, compriva la toa necessitate (Bonv., N 162), tournure peut-être créée par analogie avec celles qui doivent être examinées au § 539. (S79) Ailleurs, en vieux français et en provençal, on emploie la simple juxtaposition quand, répondant à une des formes tant, si, tel, plus dans la proposition verbale, la proposition partielle exprime soit une comparaison, soit la suite, la conséquence : cf. en a. -franc, a tel tristor atornat son talent One puis cel di nés contint liedement (Alexis 28), de nos pechie^ so?nes si encombrét La dreite veie nos font tresoblider (124), il l'aiment tant ne li faldrunt nient (Roi. 397), tant atendi de lui sont esloignie:( (Ot'mel 1939), en prov. ella ' s tan bella relux ent lo pala^ (Boèce 162), tan li plac No • s pot tener que noil preses La ma (Flam. 279) et en a.-franç. /)/mj le doutent ne fait heron l'ostour (Enf. Ogier 5314), plus te redoutent ne fait oue faucon ne que ne fait grue l'alerion (5983), ce dernier exemple étant surtout remarquable en ce qu'avec la seconde comparaison, plus éloignée, il présente que, en prov. mais am ieu la mia fole^a non fas lo sieu sen (Flam.

§ 538- 539- JUXTAPOSITION DE PROPOSITIONS d'iNTENSITÉ 603

1238), tnelhs conoissem beutat de domna non fahx vos (556), plus bellas son non es aurs fis (1142) etc. Sans doute, au xvi^ siècle déjà, on ne peut plus rencontrer ces deux formes; toutefois il se pourrait que la première fût encore aujourd'hui courante dans la langue du peuple ; cf. dans les chants populaires : elle y chante si clairement tout le monde Veiitende (Rom. VII, 60), cest d'une fille tant amoureuse Son père Va mis dans la tour, pour lui empêcher de faire Vamour (82), elle est si belle ne savent pas qui la donner (VI, 428) etc.

§ 539. On rencontre des propositions relatives simplement juxtaposées en italien et, sous une forme un peu différente, en vieux français et en provençal. L'italien primitif (mais le fait ne se produit plus que rarement chez Boccace) peut notamment après quello employer ou omettre che tout à son gré : cf. abbia quel vuole (Sacch. 64), e quello voleté di me si fate (Sere. 358), quello vi place faro (353), quello li dira farai (325), io fard quello mi metterete in mano (359), ensuite a colui per la sua bontà avea guadagnato non donasti niente, e a colui per la sua follia avea perduto tut to donasti Voro (Nov. 20), disegnato quello gli parea (Sacch. G/i^,fanne quello ti pare (Arioste, Cass. 5, 5), dicendo che per quel giuramento aveva fatto di non abbandonare il Consolo era obbligata a seguirlo (Mach., Disc, i, 13). Si Machiavel surtout manifeste une très grande prédilection pour cette construction, les écrivains postérieurs semblent (s8o) entièrement l'éviter; c'est seulement Massimo d'Azeglio qui recommence à l'employer assez souvent, mais cependant sans trouver d'imitateurs, bien qu'elle soit franchement toscane : cf. f arête di tne quello vi place (Giuliani, Del. i, 267), rifarlo di quello avea speso (439), ensuite un peu différemment dans les chants populaires toscans : verra per essa un di non ci sarai (Tom. 362, 23), quando sarà quel glorioso di anderemo dal prête di dire si (Tigri i, 466). Il y a complète identité avec les exemples de l'italien littéraire dans I'engadin Ig spill nus vulains far (Sus. 8 : le jeu que nous voulons faire), /'/wprumischiun tii vainst cun me a faer, Poust eir cun Ig fatt saimper salvaer (138 : la promesse que tu vas me faire, tu peux en fait toujours l'accomplir). Le point de départ de cette

tournure qui plus tard s'étendit mécaniquement à d'autres cas, doit sans doute être cherché dans des cas où la proposition partielle venait en premier lieu : quello vi place fard (ce qui vous plaît, je le ferai). De même, l'exemple tiré du Novellino et les cas modernes empruntés aux chants populaires sont encore faciles à comprendre et montrent quels sont les types qui peuvent avoir servi de modèles.

§ 540. En VIEUX FRANÇAIS et en provençal, on ne trouve de tournures analogues que pour les exemples qui passent dans la classe des propositions temporelles, comme nous en avons ci-dessus signalé des cas dans les chants populaires : cf. en a. -franc, se cel enfant faisons morir, uns j or s venra Nos sires s'en repentira (Rich. 566), jusqu'à celé hore ses pères Fait trovée (Jourd. 3356), amis Raynaut, fai ja vëu cel jor, se passisoi:^ selon mon père tor, dolan:( fuissie^, se ne parlasse a vos (R. Past. I, i, i'Ç),ja mais niert jor:(^ de tei ri aie dolor (Roi. 2901). Mais ensuite on rencontre en outre mais or morrons de faim comme leu, na rapine (R. Mont. 347, ro) et tout particulièrement quand la proposition verbale est négative : ni vint enfers de nul enfermetét, Quant il l'apelet, sempres naiet santét (Alexis 12), ni a paien ne ' l prist ne ne ' l adort (Roi. 854), ni at celui ri ait poor de sa vie (Aim. Narb. 1089), ja mais niert hum, plus voleniiers le serve (Roi. 2254), dedans la ville na home remasu As murs ne soient por desfendre venu (R. Cambr. 1445), où l'on remarquera le pluriel du verbe ainsi que dans les cas qui seront signalés au § 627, en tote France nat plus bel bacheler Ne mieus sëust une pierre jeter (Alise. 3391), je ne cuit k'ains nus hom vëist nul si bien lit ne (581) tant vausist (Cléom. 3047), plus rarement lorsqu'elle est affirmative : tel i ara ferai dolent (Trist. i, éi). Le caractère commun à tous ces cas, c'est que soit grâce à la négation, soit par quelque autre moyen l'attention est si fortement attirée sur le terme antécédent que l'on ne juge pas nécessaire d'y insister une seconde fois par l'emploi d'un mot spécial, que ce terme ainsi mis en relief demeure encore si exclusivement fixé dans notre mémoire et celle des auditeurs qu'on y rapporte sans plus, et rien qu'à lui, la suite de la phrase. Le phénomène apparaît ensuite dans les imprécations : mal ait, por ceu vos arait

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