II. Propositions partielles 1. Les Conjonctions
§ 562. Le rapport des conjonctions romanes avec celles du latin est de nature très spéciale. Précisément quelques-unes de celles qui étaient le plus importantes et le plus répandues en latin ont disparu sans laisser de traces, ainsi ut et cum; parmi (607) celles qui ont persisté, il en est qui ont gardé presque intacte leur sphère d'activité, tandis que d'autres l'ont restreinte dans une mesure très considérable. Si l'on fait abstraction des pronoms relatifs, qu'on peut en effet ranger aussi parmi les conjonctions et que nous aurons à examiner en détail dans les § 612 sqq., les adverbes relatifs ubi et unde se sont conservés à peu près dans la même proportion que les adverbes interrogatifs
correspondants, naturellement aussi avec des transferts analogues de l'idée de mouvement à celle de repos (p. 531) : ainsi en roum. unde, anciennement et aujourd'hui dans les dialectes iue, obw. nua, ital. ofe, franc, où, a. -franc, aussi ont, esp. onde, port, onde pour indiquer le repos et en roum. de unde, obw. nunder, ital, donde, a. -franc, dont, franc, mod. dont et d'où, esp. -port, de donde pour marquer le mouvement. En ancien espagnol, ado est tout à fait fréquent et a pour correspondant addove dans les patois du Sud de l'Italie (cf. § 43 1). Ont également persisté quando : en roum. când, ital. quando, franc. quand, esp. cuando, port, quando, xnaÀs en obw. kure ke(^^ 565), Q.UOMODO : en roum. cum, ital. corne, franc, comme, esp. -port, como, SI avec une voyelle surprenante (I, p, 539) : en a, -roum, se, aujourd'hui sa, ital, se, a. -franc, se, franc, mod. si, prov. se, esp. si, port, se, dumikterim : en ital, primitif domentre, aujourd'hui mentre, a, -franc, dementreÇs^, endementre qm, prov, domentre que, domens 'que, a.-esip. demientras, esp. mod. mientras, port, mentres, quare: en franc, car, a. -franc, aussi çw^r, prov., a. -esp. et a. -port, car, quasi : en ital. quasi, prov. cais que.
§ 563. Parmi celles dont il nous reste à parler, c'est la conjonction représentant le lat. ut et quod qui occupe la place la plus importante. Dans les langues littéraires, on a que : en ital, che, franc,, esp. et port, que. À côté de que, dans de nombreux emplois propres aux dialectes et plus anciennement aussi aux langues littéraires de l'Ouest se place ca, conservé jusqu'à nos jours dans le roum. cà, ca, enfin sur un espace étroitement Hmité eu. En ce qui concerne l'emploi respectif de ces trois formes et l'origine de que, voici ce que l'on peut observer. Comme nous l'avons dit, c'est eu dont la sphère d'action est la plus restreinte. Il se rencontre surtout dans la Terre d'Otrante : cf. à Lecce ieu nu su de la frankata ku mme le surkyu (je ne suis pas de telle nature que je l'avale), tutti te H nkummi sentsa ku te rrunki (tu prends tout sur toi sans que tu tombes dessous), mo ci ai ku mangi (à présent tu dois manger), en tarent, no veno ku ti (608) cerke vinnette (je ne viens pas pour te chercher vengeance), ti preye ku nimi mpare ce faci tune ku sueffre quid ci ii kapisk ka ti facini a teie (je te prie que tu m'enseignes ce que tu fais pour
§ 563. Cu, ca, que 633
que tu souffres ce que j'entends qu'ils te font à toi), à Muro Leccese : iddra skarmanata sentsa ku pottsa avire quarke konsiilatsione, H venne a mente ku basa e ku se seita alli pedi de lu re ku agga gustitsia (celle-là irritée sans qu'elle puisse avoir quelque consolation, il lui vint à l'esprit qu'elle aille et qu'elle se jette aux pieds du roi pour qu'elle ait justice), à Brindisi lu rrei no ss' inkarikava ku vvendeka Vuffesi di la genti (le roi ne se chargeait pas qu'il vengeât les offenses des gens), voggyu ku saccu komu li suffri (je veux que je sache comment tu les souffres), quest a ci aggu ricivuta, Diu lu sapi, ci iu ku ttuttu lu kori no tti la dava ku tti la kariki (celle-ci que j'ai reçue, Dieu le sait que moi avec tout mon cœur je te la donnerais pour que tu t'en charges), kumintsau di sta sinura ku wéndaka tutti li mmali criantsi (il commença avec cette dame à venger toutes les incongruités) etc. A ce eu moderne correspond co dans le document de 960 : sao ko kelle terre per kelle fini que ki contene trenta ami le posset te parte sancti benedicti (Kom. XX, 386) et de même dans celui de 964 (ibid. 389). Toutefois on constate entre eux cette différence que ku aujourd'hui ne se présente plus guère que là où la langue écrite et les patois limitrophes emploient l'infinitif; mais de là s'ensuit uniquement que ku, dans les cas où il avait à côté de lui ke ou ka temporel ou locatif, a peu à peu été supplanté par ce ke ou ka et qu'en revanche il s'est maintenu là où il n'a pas eu pareille concurrence à subir. Sur le terme qui lui correspond exactement en Calabre : mu, mi, voy. § 569. — Plus considérable est l'extension géographique prise par ca, lequel est un produit de la fusion de quant et quia. Il se rencontre en ancien espagnol et en ancien portugais, puis en Corse, en Sardaigne, en Sicile et dans tout le Sud de l'Italie, Rome y compris, mais non en Toscane et beaucoup plus rarement en vieux lombard. Étant donné qu'il tire son origine d'un mot à finale vocalique, les consonnes initiales qui suivent ca ne sont pas redoublées. Partout ailleurs et parfois aussi dans le domaine de cu et ca, on trouve que à côté de cu et ca : en ital. che, franc., esp. et port, que; dans les premiers temps, devant les voyelles on trouve aussi en ital. ched, a. -franc, qued, prov. que::^, en itahen avec redoublement de la consonne suivante. Dans ce qued, on peut reconnaître le quid latin, qui par le (^°9)
procédé qui doit être exposé dans la suite a pris peu à peu la place de quod, après que celui-ci de son côté eut éliminé l'ancien ut. Une circonstance qui facilita cette substitution de quid à quod, laquelle ne paraît avoir eu lieu que peu de temps avant l'apparition des plus anciens monuments du roman, c'est que quia, avant l'époque où se produisit la contraction en qua, avait perdu son -a devant les voyelles et par conséquent était devenu qui : cf. p, ex. au vi'' siècle deinde confidenter petit, ne a mandatis dei appellatur, qui eum toto corde perquirat (S. Hilaire de Poitiers 372, 12), idea itaqueet in mandatis omnibus dirigifur, qui ea super terrena desideria diligit (105, 17). Ce qui, qui se confondait souvent avec quod, pourrait même avoir survécu dans bien des emplois du que roman.
Cf. J. Jeanjaquet, Recherches sur T origine de la conjonction « que » et des formes romanes équivalentes, 1894. C'est à lui que revient le mérite d'avoir reconnu et démontré la parenté de ca et quia. Pour que, il s'en tient à l'identité avec le relatif, mais il y voit non quid, mais quem (cf. § 613). La dérivation de que — quia est établie par G. Rydberg, Zur Geschichte des fran^ôsischen g (II, 357-379). Comme il y démontre que Vi fermé, qui explique le changement du lat. ille en le franc, il, donc la forme Hlj, s'est produit devant les voyelles, on attend aussi pour qui tiré de quia un i fermé, donc en a.-franç. qui; la réduplication des consonnes en italien demeure également inexpliquée. Indépendamment de l'interprétation donnée dans le texte, il ne serait pas absolument impossible que, de même que ut a été remplacé par quod et celui-ci par qui(d), ce dernier l'ait été par qued à une époque encore plus récente, de sorte donc que le qued roman serait dans un rapport aussi peu direct avec le qui moyen-latin que celui-ci avec le quod postclassique et celui-ci avec le ut du latin classique ; toutefois cette explication est moins vraisemblable, et cela parce que, si l'on en juge par les textes en moyen latin, il ne s'est pas produit une élimination aussi complète de quod par quia. À part la difficulté de rendre compte de 1'/, on pourrait se contenter pour le que roman d'admettre un croisement entre qui de quia et quod.
§ 564. Le domaine où s'emploie que est très étendu et surtout, ainsi que nous le montrerons en détail ci-dessous, il ne (610) cesse de s'étendre toujours davantage. Mais ici déjà peut être examiné un phénomène tout à fait caractéristique qui se présente en MOLDAVE et en gascon. Dans les chants moldaves apparaît souvent cà immédiatement devant le verbe de proposi-
§5^4' j2^ AVEC LES PROPOSITIONS COMPLÈTES 635
tions complètes, pourvu qu'on ait affaire à une enumeration : mamafuinios l'au gâtit {i la drum cà l'au pornit . . . Una poarta-i deschidea, Unan casa mi-l vira, Una gàinà-i frigea, Una masa cà-i ptinea (Cânt. Moid. 297 : la mère Ta bien paré et en chemin l'a mis; l'une lui ouvrait la porte, l'une le conduisait par la maison, l'une lui rôtissait une poule, l'une lui mettait la table), stdian la maicà niergea {i pe Vidrà co cerea (362, Stoian allait trouver la mère et demandait après Vidra), Voicû bea benchetue^te. De gréa cale se gàteste Si la drum cà se porne^te {i eu cîuma sa 'ntîlne^te (308 : Voicu boit, banquette, se prépare pour un chemin difficile et se met en route et se rencontre avec la peste), facolo cà stnt treî caî (309, et là sont trois chevaux), mîneci albe sufleca, Pânea cà-mi-o fràmînta, în cuptior cà mi-o punea, {i la car mi-o ducea, Stoian dupa boi niergea (302 : elle retroussait ses manches blanches, me pétrissait le pain, me le mettait dans le four et me le portait au char; St. allait derrière les bœufs) etc. Et le gascon actuel, dans les propositions complètes qui sont affirmatives, fait en général précéder de que chaque verbe à l'indicatif et au subjonctif: cf. p. ex. en béarn. u homt quabé diis hilhs; Ion mey youen que di^ou au son pay : lou me pay da-me lous bees qui debi abe per la mio part. E et quus he lou partatye deu sou bee (Luch. 256) etc. et déjà dans un document de 1387 : Perarnaut que s'en es exit de Vostau, tandis que dans les propositions imperatives, dans les négatives et dans les partielles on ne rencontre pas ce que : cf. lou me pay y da-me lous bees qui debt abe per la mio part; pourtat lou biste la sua priimerô raubô etc. Dans le moldave, voici comment il faut peut-être envisager la chose : lorsqu'une phrase contient deux propositions partielles de même espèce, c.-à-d. introduites par la même conjonction, ou quand la conjonction que est séparée du verbe par l'intercalation d'un groupe de mots, que peut être répété devant la seconde proposition ou devant le verbe (cf. § 654); et ainsi que a pu ensuite aussi s'introduire abusivement dans les enumerations et se placer immédiatement avant le verbe quand la première proposition était une proposition complète. Une extension plus considérable encore de cet emploi abusif se présente en gascon, à (611) moins que (hypothèse qui ne paraît pas être vraisemblable) on n'ait affaire à une influence ibérico-basque ou que peut-être le
que ne soit aucunement la conjonction, mais l'adverbe relatif, auquel cas nous aurions alors une extension de la tournure dont il sera question au § 660.
On s'explique encore moins un que introduisant en espagnol le discours direct, notamment la réponse : cf. senor, respondiô Sancho, que el relirarse no es huîr ni cl esperar es cordtira, quando el peligro sohrepuja à la esperan^a (D. Quich. i, 23); cf. d'autres exemples chez A. ToBLER, Beitr. i, 218.
§ 565. Un autre emploi où se manifeste la faveur dont jouit auE, c'est sa combinaison avec certaines des autres conjonctions citées p. 632, sans que la signification de ces conjonctions en soit modifiée d'aucune façon. C'est ainsi qu'on trouve tout à fait couramment en sursilvain nu he, 7tue he, hire ke, kur ke (écrits nu ca, nua ca, cur ca, cura cd) au lieu des simples nue (où), hire (quand) : cf. nu ca jau vom, pudeits vus hucca vegnir (Alig 105 : où je vais, vous ne pouvez pas venir), cura ca la fiasta da Paschgias fo nautier (i, quand la fête de Pâques fut arrivée) etc. D'une manière absolument identique, cf. en italien onde che : quel mio Firen^uola primo ehbe a fare gran quistione con questo Arrago, onde che io ripresi le parole in defensione del nuovo maestro (Cellini 27), dove che : si butta in terra, dove che un di quelli arrovellati disse (33), en a.-vén. parete vegnir dala parte deV isola 0 ch'el'iera stadi cou la nave (Brand. 15 1 2), puis solo che : te ne puoi certificare adesso adesso, solo che tu voglia torre questa sulla mano (Leop. 13 1), quasi che à côté du simple quasi : quasi che ella volesse celare tutto Vinterno stra:(io (Serao, A. A. 155), quanta che : di te mi dole, di me guata quanlo che me ne fiede la donna mia traversa (G. Cavalcanti, Sonn. 14, 9), mentre che à côté de mentre. Si nous passons au français, l'ancienne locution dementres que ne rentre pas à proprement parler dans cette catégorie, c2ly dementres est un adverbe; pareillement la locution actuelle 7néme que : c'est moi qui portais les lettres à son hôtel, même que fy suis allé hier (Belot, Affolée d'amour 22) est d'une composition un peu différente, car même n'est pas à vrai dire une conjonction; mais l'ancienne langue, elle, connaît ou que, (612) surtout au sens temporel (§ 597). Le provençal cais que se rapprocherait plutôt de l'a. -franc, dementres que que de l'ital. quasi que, car cais tout seul est adverbe; en espagnol, il faut remar-
§ 565- 5 6^- CONJONCTIONS AVEC qilC 637
quer quanta que : rretovo dellos quanio que fue algo (Cid m), prisieron Cebola e quanto que es y adelant (1150) etc., en outre tanto mâs agradecidas cuanto que tan apreciables eran para ellos las salutaciones (Trueba, H. Cid 6) et sino que : el estudanlillo no es de esos que . . . sino que es un caballero (J. Valera, Com. Mend. 112). — Il n'est pas certain que le port, desde muito que te queria fa^er esta pergunta (Gomes de Amorim, Am. Patr. 24) doive se ranger également ici, car il pourrait bien aussi y avoir là un mélange avec ha muito que (§ 571).
§ 566. Ensuite on crée en grande quantité de nouvelles conjonctions au moyen de certaines prépositions qu'on fait SUIVRE DE que. Dans cette classe, il faut distinguer différents cas. Dans l'ital. poichê, franc, puisque, prov. pois que, esp. pues que, port, pois que, nous avons probablement une simple modification du lat. postquam; l'ital. posciachè viendrait de posteaquam et, comme poi etc. subsistait encore comme préposition, il était d'autant plus facile de former des conjonctions de sens apparenté comme l'ital. dacchè, finchè, franc, dès que, a. -port, ja ca (§ 587)- E.ll<^s entraînèrent les suivantes, plus éloignées par le sens : en ital. perché, seuT^a che, con che, seconda che, eccetto che, en franc, pour que, pendant que, selon que, excepté que, outre que et aussi chez Corneille et Molière encore cependant que, en esp. para que, sin que, hastaque, segân que. Des formes étonnantes sont en a. -franc, par coi à côté de par que, pour coi à côté de pour que, plus tard aussi de coi à côté de de que, car avec la dernière citée, la plus récente, on comprend bien pourquoi l'on a choisi, sur le modèle des relatifs (§ 581), une forme de la conjonction à voyelle pleine, mais non avec les deux premières; dès lors, il ne serait pas non plus admissible de faire remonter leur origine à une époque qui a précédé la séparation des formes atones et des toniques. Il est vraisemblable qu'on est simplement en présence de créations analogiques. Sur le modèle des différents cas où que interrogatif et coi alternaient entre eux, et notamment aussi sur le modèle de pour quoi, par coi dans la proposition interrogative subordonnée, on crée aussi à l'occasion, à côté de la conjonction pour que, par que, une forme pour quoi, par coi. Nous avons des formations différentes de ces dernières
(613) dans celles où figure 1' adverbe relatif que. Ici doivent d'abord être de nouveau citées certaines prépositions qui sont suivies du neutre du déterminatif et alors d'un relatif qui s'y rapporte : en obw. pertgei cheÇGtn. 62, 67 : parce que) correspondant pour la forme à l'ital. per quello che, en ita\. pe^vcchè, qui renferme encore l'ancien hoc, acciochè, percio che, in cio che, en franc, à ce que, de ce que, par ce que, jusqu'à ce que, en ce que, autrefois aussi avant ce que, devant ce que, des ce que, selon ce que, sans ce que encore tout à fait commun au xv* siècle, pour ce que encore chez Rabelais. Il arrive aussi que l'adverbe relatif s'ajoute à un adverbe issu d'un substantif : en ital. allorchè, franc, lorsque, en esp. luego que, port, logo que, en ital. affinché, (ranç. afin que etc. Une fois ces dernières formes créées, il était alors naturel de rattacher aussi dans tous les autres cas possibles un que à un adverbe, c.-à-d. de créer des locutions cornme l'ital. tosto che, subito che etc., pour lesquelles de nombreux exemples se rencontreront dans la suite.
§ 567. Un état de choses essentiellement différent se présente en roumain. On y dispose de quatre conjonctions, dont les fonctions ne sont pas toujours nettement délimitées vis-à-vis l'une de l'autre; ce sont ca, cà, sa et de. La première correspond à Vut latin de but et doit être identique à ca (comment) tiré du lat. quant, ainsi qu'on le montrera au § 590; elle peut aussi être unie encore à la préposition pentru pour signifier « afin que ». À côté de pentru ca, Ton ne s'explique pas entièrement deçà (dès que), plus tard aussi deaca ou bien avec assimilation daca, enfin deacà, dacâ. La plus ancienne accentuation, à moins que le mot ne fût absolument atone, pourrait avoir été deçà et, bien qu'on ne rencontre plus *poscâ dans les textes roumains conservés, l'ensemble doit peut-être s'expliquer par une assimilation à postquam. La deuxième forme, câ, proviendrait de quad : cf. dupa à côté de VïiîA. dopo, fârà Aq foras etautr. formes sembl. Ce cà se présente aussi après la préposition pentru, avec laquelle il signifie « pour ce que, parce que » et où l'on voit que l'idée contenue dans câ (parce que) est encore exprimée par la préposition synonyme de la même manière que dans pentru ca (pour que). Au contraire, dans deacà, dacà, il faut voir non
§ 567. 5^8. LES CONJONCTIONS ROUMAINES cu, cà, sâ, de 639
la conjonction cà, mais un affaiblissement de l'ancien a en à par suite du changement d'accentuation, et de vreame cà (depuis le temps que) dans son isolement se révèle clairement comme une assimilation à deacà. — La forme la plus remarquable est (614) sa, plus anciennement se, qui est donc évidemment le latin si y usité notamment dans les propositions dépendant de verbes qui expriment le désir : voïti sa ctnt (je veux chanter), rog sa tact (je prie que tu te taises), puis en général avecle subjonctif (p. 150). Le point de départ doit donc être cherché dans certaines propositions conditionnelles incomplètes : « si tu te taisais! je t'en prie ». Un phénomène plus étonnant est un transfert comme fiul împàratulm, în loc sa asculte rugàciuma, dete drumul ogarulul (Basme 296, 13 : le fils du roi, au lieu qu'il écoute la prière, lâcha le lévrier), qui s'explique sans doute en ce que la copulation avec sa est la moins étroite et par conséquent aussi celle qui se présente le plus facilement. Cf. encore § 570. Enfin de est la particule dont il a déjà été question p. 628. Un passage de l'adverbe relatif au rôle de conjonction, tel que nous l'avons signalé p. 636 pour les autres langues, se rencontre également en roumain, mais assez rarement. De vreame ce (au temps que) et îndaià ce (dès que) présentent des substantifs auxquels ce se rapporte; seul dupa ce (après que) fait exception : il ne paraît d'ailleurs pas se rencontrer dans les premiers temps, de sorte donc que ce n'est probablement qu'une formation erronée sur le modèle de de vreame ce.
§ 568. On peut se demander si des conjonctions peuvent aussi provenir d'adverbes ou d'autres mots sans aucun changement dans la forme. L'engadin siand se présente avec le sens de « parce que » : cf. siand tu eist freschel et morthel. Sûr la moart d'un ottar nun t cunfurter (Caton i : parce que tu es faible et mortel, sur la mort d'un autre ne compte pas), siand tu eist giuven, stô in peis gugiendt (Sulp. 16 : aussi longtemps que tu es jeune, reste debout volontiers), où l'on peut clairement reconnaître un croisement entre siand freschel et cura eist freschel etc. Le passage au rôle de conjonction est complet quand la première proposition renferme un verbe d'activité : siand Dieu t'ha craio Un niid infaunt, Schi saiast in tuolla puarthed pat^-
chiaint (Caton 3 : puisque Dieu t'a créé un enfant nu, sois en toute pauvreté patient). — L'ital. nientre, transformé dans les dialectes p. ex. à Grimaldi en intramente, l'esp. mientras n'entrent pas en ligne de compte, attendu qu'ils proviennent de dum interim et par conséquent sont dès le début des conjonctions; mentre che et autr. sembl. sont des formations secon- (615) daires (p. 6}6), mais peut-être faudrait-il citer la conjonction marquant le point d'aboutissement, p. ex. en roum. pânà ^(p. 291) : sta acolo pânà sa se gàteascà tnâncarea (Basme 296, 9 : il resta là jusqu'à ce qu'on préparât le repas) et de même en a.-lomb. ianfin tu e vivente facem H deo servisij concordievremente (Bonvesin E 63) à côté de aspegiaro tan fin ke l to tempo ha venir (128), en a. -franc, ne'l reconoissent usquil s'en seit ale;{ (Alexis 5 8), ne deve^ pas laissier Monflor, Jusqu'en aie:{ les murs fondu/^ (Thèbes 2891), en prov. tro : m'amor a perduda qui parlara d'aici avan, tro aiadigiot sontalan (Appel, C. 32), en catal. tro : no deu hom altra ocir tro sapia la veritat (7 Sages 573). Il est vraisemblable que, dans l'état de choses primitif, l'adverbe appartenait à la première proposition et que par conséquent, dans le premier exemple du vieux français, le sens était : « ils ne le reconnaissent pas aussi longtemps, il peut entretemps s'en être allé ». Il n'y a pas grande différence avec l'italien accib, qui est synonyme de accio che, mais ne présente pas la chute du che (voy. p. 606). Si ensuite l'a.-ital. poi, esp. pues apparaît parfois avec le sens de poichè, pues que : cf. en ital. e ppoi l'ebe veduto alo splendore delà luna, e disse (Trist. ricc. 74, 2), ici aussi poi doit toutefois être employé avec une valeur purement adverbiale : « et puis il le vit au clair de la lune et dit ». Des cas particulièrement frappants sont l'esp. segûn et l'ital. -esp. conforme : segûn dicen « selon qu'on dit »; toutefois cet emploi peut avoir sa source dans l'assimilation de 5(?^«w à cowo également observée p. 254.
§ 569. Très caractéristique est la conjonction mi dans certaines régions de la Sicile, p. ex. à Messine et dans la plus grande partie de la Calabre septentrionale; au Sud, on y dit mu. Ce mi, mu, que le verbe suit toujours au présent de l'indicatif, est employé à la place de l'infinitif : il introduit donc
§ 569- 570- ^^ CONJONCTION mi EN ITALIE 64I
notamment des propositions-régimes et des propositions indiquant un but : pinsau mi si îidi vae e mi si lana (Pap. 157 : elle pensa à y aller et à se plaindre), era sfacili mi si kucca u kurrivu (158, il était difficile de chasser le courroux), vi pregu mi mi dicite (158, je vous prie de me dire), ensuite aussi /)msau komii mi poti pungari la minkyunaria di stu re (159), yiri ddvanti 0 re mi nci kunta i so ra^uni (ibid., aller au-devant du roi pour lui conter ses raisons), non venu pe mu aspettu vinditta(^i6o, je ne viens pas parce que j'attends vengeance), H fu dittu ko kissu era lu stessu ka mi pista Vakkiva nta lu murtaru (164, il lui fut dit que c'était la même chose que broyer l'eau dans le (616) mortier), en catanz. komincau mu a bbisonu (il commença à être dans le besoin), nu ssihu kkyu ddinu mu sinu kyamatu fiyyu tue (je ne suis plus digne d'être appelé ton fils), en regg. vinisti mi mi vidi (Cant. regg. 7, i : tu es venu me voir), ensuite aussi pemmu, pemmi pour indiquer le but. Qiiant à dire ce qu'est à l'origine ce mi, mu, la chose est difficile. Dans son emploi, il est identique à l'apulien ku (p. 632) et jusqu'à un certain point au roum. sa, en ce sens qu'il se présente également dans les cas où les autres langues se servent de constructions infinitives; on rencontre même des combinaisons comme sentsa mu, prima mu etc. À moins qu'il ne s'agisse peut-être d'une conjonction non-latine, la forme qui se prêterait le mieux est (co)mo, dont V-o devrait se changer en u et qui conviendrait aussi pour le sens (cf. notamment pour la signification intentionnelle § 590). Dans mi, il faut peut-être voir une modification de mu sous l'influence de ki, forme qu'a revêtue dans ces régions l'ital. che.
L'hypothèse émise dans le Grundriss I, 551 et exposée également par J. Jeanjaquet, La conjonction que p. 28, hypothèse d'après laquelle mu serait issu de modo, n'est guère soutenable, pour la raison que tnodo se présente sous la forme mo dans les domaines de mu et qu'après tno l'initiale consonantique suivante devrait être redoublée.