TEMPS ET MODES DANS LES CONDITIONNELLES
§ 684. Une extrême variété et une extrême complication s'observent quant aux rapports des temps et des modes dans LES propositions CONDITIONNELLES. OÙ Ics choses se présentent encore dans l'état relativement le plus simple, c'est dans les phrases conditionnelles exprimant la réalité. La forme fondamentale, indicatif ou subjonctif d'imprécation, présent dans les deux propositions ou bien futur ou impératif dans la proposition verbale et présent dans la proposition partielle, est usitée à toutes les époques en latin et en roman et n'a besoin d'être attestée par aucun exemple. Que le futur dans les deux propositions soit rare en latin, cela se conçoit puisque la proposition avec si renferme dans tous les cas quelque chose qui, comparativement à la proposition verbale, se produit antérieurement, donc quelque chose qui se rapproche davantage du présent ou même qui est conçu en dehors de toute circonstance de temps. L'aversion du latin pour si avec le futur s'est (732) d'ailleurs généralement conservée aussi dans le roman et est devenue, surtout en français moderne, une règle rigoureuse. Mais d'un autre côté l'on trouve également, par suite d'une attraction grammaticale tout aussi compréhensible, en ital. aile qua poi se tu vorrai salire, Anima fia a cià di me più degna (Enf. i, 121), en a. -franc, se nous a Tornehrie poromes parvenir y Al fort roi Grasien . . . Par lui les porons bien de la mort garantir (Aiol 9278) et de même assez souvent encore au xvi^ siècle. Mais, lorsqu'une proposition conditionnelle n'est qu'un développement secondaire d'une autre proposition, alors le futur peut rester, ainsi avec quando conditionnel (p. 721) : cf. en a. -franc, quant Vavrés faite, Si le me baillerés (Vénus 305) ou dans les propositions relatives qui renferment une condition (p. 712) : cf. en a. -franc, tut par seit fel qui nés vait envaïr E recreanz^ qui les lerrat guarir (Roi. 2062) etc. — Les langues de I'Ouest occupent une place à part. Elles recourent à la forme issue du futur antérieur latin (II, § 310 et III, § 116) quand la proposition verbale se rapporte au futur, ainsi notamment quand la proposition verbale contient un futur ou un ordre, et telle est la règle aussi bien avec les pures propositions conditionnelles qu'avec les propositions relatives et même les propositions-régimes : cf. en esp. si no lo consiguiere, no sera
culpa niia; saïga lo que salière, le tengo de ayudar en cuanto pudiere, acomâdate donde quisieres etc., en port, se a valor tiverdes Igual ao rei que agora alevantastes, Desbaratareis tudo o que qui- Xerdes (Lus. 4, 18), se nom vierdes, nom vos terêi por homem bôo (Graal 55), créer vos bemos ende mais quando a vermos (20). D'une manière analogue, la même tournure s'emploie en vieux roumain.
§ 685. A côté du présent ou du futur dans la proposition verbale, on peut avoir dans la proposition partielle le présent DU SUBJONCTIF, donc une tournure où l'incertitude qui se trouve déjà renfermée dans la condition, où la simple possibilité est en outre également exprimée par le mode. Ici aussi le roman suit l'usage latin : cf. en ital. Vinvidia respira più liberamente quando una bella riputa^ione sia ?nacchiata (Manzoni, V.), en a. -franc, mis pères ne frad ne poi ne grant s'il ne niait mustré devant (IV Livr. 77), jV/ cumenst en jenvier E el fint en février, Nen iert pas de jenvier Ain:( serrât de février (Comp. 2303) etc.
(733) S 686- Plus grande est la complication dans les propositions
CONDITIONNELLES DE NON-RÉALITÉ, qui Ont comme types en latin si haberem darem quand elles se rapportent au présent, si habuissem dedissem quand elles se rapportent au passé. La première altération, qui remonte encore à l'époque latine, est une substitution du présent au passé : si habuissem dedissem prend la place de si haberem darem. Il y a là un changement de temps analogue à celui dont il a été question pp. 119, 120, 760 et que nous apprendrons à connaître encore mieux au §687. Le procédé psychologique a peut-être été partout le même. S'il est vrai que les plus-que-parfaits à l'origine expriment toujours un rapport avec une action passée qui en a précédé ou suivi une autre, ils ont pourtant, comme tous les temps du passé, le sens d'action accomplie ou mieux d'état qui résulte de l'accomplissement de l'action. Ainsi donc si tacuisses philosophus fuisses est dit tout d'abord en considération de ce que la personne interpellée ne s'est pas tue antérieurement. Mais, comme tacui signifie aussi « je suis silencieux », de même tacueram signifie « j'étais silencieux » et tacuissem « je serais silencieux ».