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TEMPS ET MODE DANS LA PHRASE CONDITIONNELLE

Or, quand celui qui parle veut indiquer une condition comme n'existant pas, il peut d'abord le faire en n'envisageant que l'action seule; mais, allant encore plus loin, il peut aussi prendre encore en considération l'état qui en résulterait. De même, à l'optatif, taceres signifierait « te tairais-tu » et tacuisses « serais-tu silencieux », Etant donnée l'émotion sous le coup de laquelle s'exprime la plupart du temps un désir devenu irréalisable ou bien une proposition conditionnelle de non-réalité, on s'explique facilement d'une part une exagération qui a pour effet d'anticiper déjà sur le résultat, de même qu'on s'explique d'autre part l'affaiblissement ultérieur de sens qui se produit surtout dans des tournures stéréotypées d'un usage fréquent comme potuissem, voluissem et autr. sembl. Si donc, pendant la période préhistorique du roman, si habuissem dedissem est usité dans un double sens, il n'y a — chose étonnante — parmi les langues romanes que le vieux français et le rhétique qui aient gardé cet état de choses : cf. pour le sens primitif en a. -franc, sed a met sole vels unefeiz^ parlasses, Ta lasse medre si la réconfortasses Qui si' si dolente, chiers fil^, bor i alasses (Alexis 90), ja si grant noise ne feissent, Se il de veir mort le veisient (Rou i, 652), qui dune oïst Munjoie demander, De vasselage li poust remembrer (Roi. 1181) et ainsi (734) durant toute la période du vieux français. En même temps, petit à petit on rencontre naturellement pour le passé la périphrase habituelle; mais cependant elle n'apparaît que graduellement. Durant la période de transition, il se présente d'ailleurs aussi des tournures mixtes comme l'a. -franc, se cist ne fust ale:(, ja ne revenist ça (Rou 2, 2072) et se me leust, si t'ousse guardet (Alix. 982), mais ensuite, bien qu'assez rarement encore à l'époque du vieux français : e si refussent ublié S'il escrit n'eussent esté (Kou i, 63); cette tournure devient fréquente au xiV' siècle, très recherchée au xvi'^ et même de nos jours encore : Minucius eût perdu toute son armée si Fabius ne fût accouru pour le sauver. Ensuite donc avec le sens d'un imparfait : en a. -franc, se tei ploust, ici ne volsisse estre (Alexis 41), de la joie asse:{ vos- contasse Se ma parole ni gastasse (Ch. Lyon 2393) et ainsi jusqu'en plein xvi^ siècle, où la construction, usitée depuis le xii^ siècle, avec des formes de l'indicatif (§ 688) a pris ensuite la prédominance exclusive. En dehors de

la France, on rencontre parfois aussi dans le vieil italien du Nord la tournure latine : cf. se voresse dormi, tu me dévisse desvegia (Testi lomb. lo, 3), et qu'il s'agisse ici d'une construction populaire, la chose ressort peut-être du fait que dans le domaine rhétique, depuis les sources du Rhin jusqu'en Frioul, la tournure latine a persisté partout, de même d'ailleurs qu'en vénitien l'élimination du futur antérieur par l'imparfait du subjonctif aura également eu son point de départ dans les propositions conditionnelles : cf. chez Calmo si no fosse le le\e, sassemo al monda tutti desriegolai (171) et autr. phrases sembl. Lorsqu'un usage analogue se présente dans les autres langues, il y s'agit probablement de latinismes : cf. en a.-esp. si dios por bien tuviese, el tal casa corne este alli fuese librado (R. Pal. 215) et dans la proposition relative : el que estovies de dentro, dévies seer seguro (Alex. 1362).

§ 687. Dans le type de phrase dont il vient d'être question, en dépit du changement de temps, le caractère latin s'est conservé; mais il se présente dans le latin postclassique déjà, puis partout et toujours en roman une conception entièrement nouvelle qui consiste à employer soit dans les deux propositions, soit dans une seule un temps de I'indicatif. Le type le plus ancien et le plus répandu est en roman si habuissem, dare (735) HABEBAM : en ital. se avessi, darei dès l'origine, a. -franc, s'eusse, dorreie, p. ex. se veissum Rollant ain:{ qu'il fust mor^, EnsembTod lui i durrium gran:( colps (Roi. 1804), pechiet fereit ki dune li fesist plus (240); il se rencontre également tout à l'origine en provençal et cà l'Ouest et pareillement dans le roumain, qui ne possède pas d'imparfait du subjonctif, avec l'indicatif dans la proposition partielle : de au vrut întru Sodom tarie ce au fost întru voi, firarà fiind pànà la :(ioa de astà^i (Math. II, 23 : si étaient arrivés à Sodome les prodiges qui sont arrivés chez vous, elle aurait subsisté jusqu'au jour d'aujourd'hui), en sarde avec l'ancien imparfait du subjonctif : dia mandigare se potere (je mangerais si je pouvais). Après ce que nous avons dit p. 758, il va de soi que la proposition partielle a pu, surtout dans les premiers temps, prendre aussi le sens du passé; il est à noter que l'observation s'applique aussi

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