TERMES QUI COMPLÈTENT LA NÉGATION
nuit non dormi (Flam. 3806), le port, nom possa eu (fal fa^er (Graal 40).
Cf. A. ToBLER, Beitràge, i, 46-51.
§ 695. Comme la particule négative, ainsi que nous l'avons dit p. 771, apparaît toujours à côté du verbe, il en résulte que, dans les cas où l'on y ajoute encore un pronom ou un adverbe négatifs, la négation a l'air d'être double. En réalité, il y a une tendance si prononcée à recourir précisément à ces adverbes ou pronoms quand le verbe est négatif que, dans les premiers temps du moins, des phrases comme l'esp. una hora nunca de amarse dejaron (Lemcke i, 88), nunca pasô un tiempo tan manna romeria (Alex. 2360) constituent des raretés. Mais il est à noter que les formes commençant par n particulièrement conti- (746) nuent à exprimer la négation avec tant de force que le verbe, lorsqu'elles le précèdent, peut se passer de la particule négative. À côté de V itzl. gente neuna non v arrivava (Nov. 55), a.-esp. nenguno non osava (Cid 21), de nulla otra casa el nmi avie ardura (Berceo, Sil. 18), port, nenhum 0 nom podia acordar (Graal 6), on rencontre en italien beaucoup plus souvent, déjà dans les premiers temps, nissun guardia face (Dante, Enf, 10, 9), nulla mancare a me, il sonimo délia beatitudine a tener reputava (Bocc, Fil. i) et c'est même aujourd'hui la seule tournure en usage; elle est tout à fait rare en prov. -.jamais a Ma ma via per neguna causa del mon me partes (B., D. 234, i); en revanche, elle est plus fréquente en esp. : vos nunqua en Carrion entrariedes jamas (Cid 2680), nunca mejor consejo tomaron en un dia (Alex. 2459), ninguna palabra creo et aussi nadie ha venido. Par analogie, on trouve ensuite aussi en ital. ti priego che mai ad alcuna persona dichi di avermi veduto (Bocc, Dec. 2, 7), mai altro che stregghiare cavalli vorria che faces se (Serc. 359), mai mi scostai da lui (Cellini 14), mai aveva seniito con tanta pietà la triste^Xf^ delV autunno morente e délie foglie che cadono (De Marchi, Giac. id. 215) etc. Au contraire, le français à toutes ses époques exige ne, sauf avec nunquam : cf. en a. -franc, el H enortet, dont Ici nonqîie chieli (Eu\. 13).
§ 6$6. Étant donné qu'en roman Ton dit généralement non venit nullus, peu à peu s'est alors développé le sentiment
que nullus signifiait non « aucun », mais « quelqu'un », et c'est ainsi d'ailleurs qu'en réalité nous trouvons plusieurs des adverbes et pronoms primitivement négatifs employés avec le sens indéfini. Sans doute, le franc, mod. à jamais dans des phrases comme ses lèvres, à jamais, avaient gardé le goût glacé du dernier baiser (Zola, Lourdes 30) ne peut guère être rangé ici, car jamais depuis l'origine est positif, mais bien l'esp.-port. nimca : resucitaron todos quantos nunca morioron (Alex. 1147), iodollos cavaleiros que nunca trouxerom armas (Graal 3), puis l'ital. ogni volta che niente sentite (Serc. 355), se il mio marito disse nulla (Sacch. 28), avec une fréquence particulière comme ici dans les propositions conditionnelles, a.-gén. ello si a tisan:(a com li soy discipuli, che quando nissum de lor ven de fora che elli lo saluam (Testi lig. 29, 44), l'a. -franc, nulle chose qui chaens soit Tot a vostre commant seroit (Durm. 4039), se nule beste la perneit, sis enemis mortels serreit (M. France, ¥a.h\. 11, 23), deables est cil C747) veirement, Que nés 0 perres se desfenl (Thèbes 1636), le prov. si m'escometde nulla ren, ades li respondrai ab ben (B., G. 247, 33), mot soven neis maniant era tirada en dieu (Appel, G. 119, 44), l'esp. si se vuelve nulla otra civera (Berceo, Missa 173), séria yo deseal se le ocultase nada de lo que siento (J. Valera, Gom. Mend. 155), le port, se ninguem fora etc. dans les cas apparentés à la négation et dont il a été question p. 773,
§ 697. Mais alors peut aussi se produire le développement inverse, à savoir que les particules expletives expriment la NÉGATION et que non disparaisse entièrement. Abstraction faite de l'ital. mai devant le verbe, construction qui a sa raison d'être spéciale (p. 778), ce sont des exclamations et des réponses qui semblent se présenter d'abord : en franc, plus de larmes ! croyei^ donc votre cœur et jamais votre esprit, ou bien dans les réponses : avcT^vous été en Amérique 1 famais ; qu est-ce que vous ave^^ vu ? Rien; qui est venu ? Personne. Ici aussi nous sommes en présence d'un cas spécial. Dans les deux catégories, en effet, il s'agit au fond de propositions dépourvues de verbes, et il n'est que naturel que le ne combiné avec le verbe presque au point de constituer une forme unique, fasse aussi défaut. Mais en revanche il arrive, il est vrai, également que, dans des propositions entiè-
§ 697- 698. ABSENCE DE nou 779
rement correctes, le no affaibli par son absence d'accentuation en ne, n, soit à la fin complètement omis et qu'ainsi la négation soit uniquement exprimée par la particule expletive. Tel est notamment le cas dans le canton des Grisons, le Nord de l'Italie et dans nombre de patois du Nord et du Sud de la France : cf. en obw. ella stgiava mai ira enten baselgia (S. Ulr. (>(>, 12 : elle n'osait jamais aller dans l'église), bucca ma els peis sondern era els mauns (Alig 49 : non seulement les pieds, mais aussi les mains), schevan bucca silla fiasta (8, elles ne parlaient pas sur la fête) etc. En lombard, on peut se borner à noter que l'ordre actuel des mots dans ^s no (je ne peux pas) doit être issu d'un ordre plus ancien no pos-nô.
Mais, si l'on trouve avec la même valeur chez les classiques ave^vous pas et n'ave^-vous pas et si le même emploi se présente en vieux français déjà dans l'interrogation, il s'agit alors, ainsi que A. ScHULZE, Fragesatz 27 sq., l'enseigne à bon droit, d'une différence de conception, c.-à-d. que dans le premier cas il ne s'agit absolument pas d'une interrogation négative.
§ 698. Quand deux propositions négatives sont unies l'une à (748) l'autre ou qu'une proposition négative renferme deux membres unis au moyen de « et », le latin remplace et par nec. Aux observations faites là-dessus p. 255-260, il faut encore ajouter les suivantes. Quand deux membres de la proposition sont unis entre eux par nec, il va de soi que le verbe est accompagné de non : cf. en ital. lo imperadore ne sua gente non lo poteva vedere (Nov. 6), non resta nervo ne vena (Leop. r68), en a. -franc, li rets David ne Salomon not tal aigle (Thèbes 2951), que pour plueve ne pour gielee N'istera mais de celle pree (Rich. 1753), sans plus parler a uns ne a autres (Mon. Guill. pr. 2, 20), en prov. per quieu ni nulhs hom avinens ni savis non es aculhit^ (B., D. 146, 12), mas per metgias ni per art^ ni per her bas . . . non tengron pro (2229), en esp. de dia nin de noch non les diessen arebato (Cid 562), a rico nin a pobre non querie fer enganno (Berceo, Sil. 21), en port, sem stamenha nunca elle era noite nem dia (Graal 77). La même observation s'applique aussi à nec répété : cf. en roum. nici la prânx^, nici la cinà nu poate veni (ni au dîner, ni au souper il ne peut venir), en ital. non voleva ne consiglio ne ajuto, en esp. nin por sol nin por pluvia non fuie
a cubierto (Sil. 22). Au contraire, quand c'est deux verbes qui sont de la sorte unis entre eux, le simple nec avec le second est suffisant, sauf en français, et même avec d'autres mots il arrive parfois que le non soit supprimé : cf. en esp. puso la tabla encima tan junta e bien calafeteada que agua ni otra cosa allî podia entrar (Amadis 5 a), mais le procédé inverse se rencontre aussi, surtout dans la langue primitive : en ital. non li jece motto niente ne non fece rispondere (Nov. 9), en prov. ni no ' tn badalh ni no ' m sospir (Choix III, 438). En même temps, il faut encore examiner une signification particulière de nec, d'ailleurs déjà connue du latin. Il peut en effet s'employer non comme copulatif, mais seulement comme augmentatif. En ITALIEN, ce sens augmentatif est encore renforcé par Tadj onction de meno : cf. quasi niuno non chè il sapesse, ma ne suspicava (Bocc, Dec, 3, 8), non ci pensai, nemmen per sogno, en esp. no lo cono:(co ni de vista, ne port, nào quero ouvir nem uma palavra mais (Gomes de Amorim, Am. Patr. 68) et alors, avec un affaiblissement considérable, qui fait presque de nem l'équivalent de nàOy l'on dit aussi inspirava-W as um sentimento de mal fundado brio ; mas nem sempre era bastante a força do sen caracter C749) P^^^ briosamente as sustentar até ao fini (Diniz, Pup. 190), eu nem sei 0 que faça (105), parecia nem attender no que se estava di^endo (204) etc. Ce nec (pas même) sert en outre de base au roum. nici-un, a. -franc, ne-ul et autres formes mentionnées au t. II, § 568, ainsi qu'à l'a, -franc, neïs, prov. neis (pas même), qui ont ensuite adopté la signification de « même » (p. 778).
§ 699. Quand, de deux propositions complètes unies entre elles, la première est négative et la seconde adversative par rapport à elle, la plupart des langues se servent des particules adversatives dont il a été question p. 617. Le roumain fait exception avec ci : cf. eu nu am venit sa te întreb asta , ci daca al ce-va leacuri care sa nefacà sa avem copiî, sà-ml daî (Basme i, 22 : je ne suis pas venu pour te demander cela, mais pour que, si tu as des remèdes tels qu'ils fassent que nous ayons des enfants, tu me les donnes), blestemul pàrintilor pe care nu-i asculta, ci il tot necajia (4, 24 : la malédiction des parents qu'elle n'écouta pas, mais qu'elle négligea tout à fait), nu e
§ 699- 700- TOURNURES ADVERSATIVES 78 1
vina mea, ci-ïvina màîcuta-mea (Doine 35, 15^: ce n'est pas ma faute, mais c'est la faute de ma mère), puis aussi de-ar fi cucul voinicel, Fàce-l-a{ ibovnicel ; ci e cucul pàsàrea (551, 9 : si le coucou était brave, j'en ferais mon amant; mais le coucou est un oiseau). Au lieu de ce ci, les plus anciens textes présentent sans exception ce et, bien que ci apparaisse déjà depuis le milieu du xvii^ siècle, ce s'est cependant conservé jusqu'en plein xix^, de sorte qu'il ne peut subsister aucun doute sur l'identité de ce ci avec le ce relatif. Ui doit provenir de la combinaison particulièrement fréquente ci-i. Ce ce est le même que l'a. -franc, que dans des cas tels que or est il noieriT^ De ta cort quel soit mes dotée, Non ; que ta cort est escornée Don meillor chevalier dou mont (Mér. 1292). La même forme se présente aussi dans I'ancien espagnol avec ca : el uno es en parayso ca el otro non entra ala (Cid 350), besad las manos, ca los pies no (2028), el vos casa ca non yo (2204), as me buscado onrra non simple ca doblada (Mil. 61) ou en cat. car : ella no ' s pensava ges que axi li esdevengues, car bes cuydave ses faylir que ell degues anans mortr (7 Sages 1102). À l'origine donc, la raison d'être de cette tournure est que celui qui parle indique dans une seconde propo- (750) sition le motif de la négation exprimée dans la première, et la seule particularité en roumain est que le quid, qui d'ordinaire n'est jamais employé comme conjonction, mais toujours comme relatif, prend ici la place de cà Çquod^ ; mais en même temps il a si complètement échangé sa signification primitive contre la nouvelle qu'on n'arrive à induire celle-là que de la comparaison avec les langues-sœurs.
§ 700. Indépendamment de cela, I'espagnol recourt également aux termes qui expriment l'exclusion : cf. en todas sus camaras non a^en nunca flores Sinon espinas duras e cardos ponnidores (Alex. 2130), non queria casarse con una solamente sinon con très mugeres (Hita 179), yo no lo soy, sino un aficionado â la poesia (Nov. ej. 15) ou pour introduire une proposition : nofueron golpes sino que la peha' tenia muchos picos (D . Quich. i, 16). A l'espagnol sino correspond en ancien italien se no : non si riccordoe de la reiha Eliabella ne di suo reame né di suoi baroni sennoe de la damigiella chegli era davanti da se (Trist. ricc. 4, 7), en a.-
franc, se . . . non : onques ni pot antrer vilains Se dames non et chevalier ÇÉrec 6^ï}^, je nai mie mains de toi se plus «ow(Alisch. 707), exemples dans le premier desquels subsiste encore l'idée d'exclusion « mais seulement », tandis qu'elle a disparu dans le dernier, de même qu'en espagnol. En même temps, on trouve aussi l'esp. salvo : cf. taies caballeros non parecen regidores salvo lobos robadores (C. Baena 60 a), les non dexavan pulpa salvo coytas e dolores (60 a). La seconde idée est donc présentée comme si elle formait une espèce particulière du genre exprimé par le terme nié ou comme si l'on niait non un genre, mais l'ensemble des idées, comme si « non » précédait. — Pour le cas contraire, à savoir quand une énonciation affirmative est SUIVIE d'une enunciation adversative et négative, de nouveau l'espagnol seul possède une forme spéciale : cf. que cordero matasen maslo ca non cordera (Berceo, Missa 146), reina es honrrada que non pobre romera (Appoll. 275), demanda a bever agua que vino won (440) etc. Ici aussi le que introduit un motif.
§701. Déjà p. 620 nous avons fait observer que, dans les expressions employées pour marquer des rapports adversatifs, (75 0 les négations aussi jouent un certain rôle, et nous avons cité notamment le lat. nihilominus et ses correspondants romans. Ici peut dès lors encore être mentionné l'a. -franc, nequedent : cf. nekedent altrement puet l'om entendre Qoh 360, 15), s'ameen enfler grant painne a : Nequedent la gent forsenee Guident que el ciel soil montée (Mahomet 1895), neporquant : ne porent a terre venir Ne en Normendie revertir. E nepurquant si près se tindrent Ke en l'isle de Gesui vindrent (Rou 3 , 2775), et ne pourquant il cultivèrent nostre signur (IV Livr. 404), ne por iiec : mais ne por huec mes pedrc me desirret (Alexis 42), et ne por uec je nel di mie Solemant por son buen renom, mes por ce que Lunete a nom (Ch. Lyon 2412), enfin ne pour tant : isnellement le va li dus saisir Et non portant si fu il si laidis Qu'il ot senglant et la teste et le pis (Garin 2, 37, II). Dans cet emploi, abstraction complète étant faite de l'absence jusqu'à ce jour d'une explication satisfaisante pour la finale de nequedent, auquel correspond en prov. ne que dont, il y a deux particularités à relever, l'emploi de ne sans verbe et la signification. Il faut probablement prendre comme point de
§ yOI. 702. TOURNURES ADVERSATIVES 783
départ les cas où ne a le sens de nec, mais où le verbe est séparé de la conjonction par un complément adverbial : et lor manece de lor vie Ne por ce ne respondent mie (Chev. II esp. 2058 : et il les menace au sujet de leur vie et pour cela ils ne lui répondent pas du tout). S'il est vrai que le sens adversatif, comme dans les cas indiqués dans les § 596 sq., réside d'abord dans ^w c^, on a cependant pu méconnaître le véritable état de choses et considérer le ne, qui à l'origine était purement copulatif, comme se rattachant à por ce, chose qui était d'autant plus facile que l'expression renferme l'idée qu'on nie ce qu'on devait peut-être attendre. En ce qui concerne ne pour quant, quant pourrait comme en d'autres combinaisons (p. 100) être pris pour un indéfini.
§ 702. Au moyen de la négation peut également s'exprimer l'idée d'exclusion et de séparation. Il y a notamment deux tournures qui doivent ici être examinées : non magis ou non quam et non si non, mais en outre aussi certains croisements avec d'autres adverbes. En roumain, numaî est la forme usitée : cf. lepàdarea sufleteloru nece urulu nu va fi diintru voinumai cora- (Ti2) bia (Cod. Vor. 189, 7 : « aucun d'entre vous ne perdra la vie, à part le vaisseau » ; la version de 1688 présente ici afarà den corabie), aruncarà vraje si le se aràtâ câ eu bràbâtiîa nu vorii putea lua Troada nice eu sabita, numai eu hitlenia (C. B. i, 353, 32 : ils jetèrent le sort et il se montra que avec courage ils ne pourront prendre Troie ni avec le sabre, mais seulement avec ruse) etc. A ce nutnai correspond en eng. nunié, frioul. nomé, vén. nomé, lomb. noma, domà et en a. -franc, jo ne sai veirs nul hume, Ne mais Rollant, k'uncor en avrat hunte (Kol. 381), ne mais sol lui nus nen estort (Thèbes i8éo) et avec une proposition positive : tuit sunt ocis Ne mais seisante (Roi. 1689). En même temps, parfois aussi l'on trouve en vieux français ne . . . mais : tei que jo amoue si cume la mere son fil:^ qui nad mais un (IV Livr. 123), en outre ne . . . mais que : n^est gaires de possession mais que une hone maison (Barb. Méon II, 113, 4), Franceis se taisent ne mais que Guenelun (Roi. 217); toutefois la seconde tournure, à cause de son emploi moins fréquent, devra sans doute être regardée comme une formation secondaire. Et même, en se référant au
roumain et à l'italien septentrional et de plus en considérant que, dans le français lui-même, ne mais apparaît plus tôt que ne . . . mais, il peut rester douteux que ce dernier soit de formation primitive. Mais, relativement à ne mes ou bien donc, ainsi que nous pouvons dire, à non magis postclassique, il faut probablement partir du sens de « ne . . . plus », donc « avec courage et avec force ils ne pouvaient plus prendre Troie — avec ruse ». Donc une énonciation est niée par l'adjonction de non magis « ne . . . plus » jusque dans ses dernières conséquences, mais finalement toutefois se présente encore à la pensée de celui qui parle quelque chose qui pourrait en rendre possible la réalisation, et il l'ajoute d'abord sans doute sur un ton dubitatifinterrogatif ou sur le ton de satisfaction avec lequel on exprime la solution d'une difficulté, la découverte d'un moyen d'en sortir. Plus tard, il est vrai, comme on avait entièrement perdu de vue l'expression primitive et que l'intonation s'était modifiée, non magis a été rattaché au mot qui le suivait ou bien, en tout cas, la pause a été supprimée. En vieux français, dès l'origine on trouve aussi le simple ne . . . que, qui de nos jours a seul persisté et dont le que correspond sans doute au lat. quam « comme » : // ne fait que pleurer signifie donc « il ne fait rien (753) comme pleurer », avec la seule difference qu'en français le verbe nié se trouve sans régime. Quand le sujet en est séparé, dans les premiers temps on peut dire : c'uns seus jugieres n'est (B. Seb. 15, 1076), tandis que la langue moderne doit avoir recours à toute sorte de circonlocutions. Mais alors, un fait remarquable, c'est la suppression de ne aux xv^ et xvi^ siècles, où l'on a donc une influence exercée sur ne . . . que par seulement : a grand peine s'appereevoient-ils qu'il y eust jamais bien enchéri que le pain (Commines i , 8), et qui nous damne que le corps (Jodelle, Eugène i, 3). Pour le provençal, il pourra suffire de citer quelques exemples des différents emplois. Déjà dans le Boèce on trouve ne que : ni noit ni dia no fa^ que mal pensar (Boèce 90), ensuite donc ges autres vergiers non fai fulhar mars ni febriers mas vos (B. Born 16, i), ni mais us no m'agrada(}6, /[2) et alors aussi par une tournure plus explicite res de be noi falh mas quan niercés (P. R. de Toi. 16, 43) del tot lo • n tenh per enguanat mai quan de Johan ses terra (B. Born,
§ 702. 703- LOCUTIONS d'exclusion 785
14, 23). — Enfin l'on peut encore rappeler qu'un phénomène analogue à celui qui s'est opéré, à l'époque préhistorique déjà, avec ne . . . que commence à se produire en français moderne avec rien que : cf. si la petite Chésy lui demandait le Kohinor, il prendrait la mer pour aller le lui chercher, rien qu'à cause de cette ressemblance (Bourget, Id. trag. 121) etc.
§703. En même temps on trouve, conformément à ce qui se passe en latin avec nisi, une proposition conditionnelle négative sans verbe, et cela en vieux français et en provençal avec non accentué ou si non atone placés après le substantif : cf. en a. -franc, a venimeus et a felon Ne doit Van feire se mal non (Ch. Lyon 3358), puis dans les interrogations, où l'on a quelque peu méconnu la valeur de se . . . non : bergier, as tu se bien non? (Kom. Past. II, 21, 17); le français moderne dit encore, en modifiant la place des mots, si tion : cette montagne mystérieuse où Jésus ne daignait parler aux riches sinon pour foudroyer leur orgueil \ en moyen français, par analogie avec ne . . . que, on emploie parfois aussi ne . . . sinon que et de même en français moderne si ce n'est; en prov. ço no m'es pas bon que d'amor diga:( si ben non (Appel, C. 85, 9), en ital. ajuto non avea se non d'una sua donna (Cellini 167), puis au Nord par suite d'un croisement avec la tournure non magis : en vén. el no se vede si nome liberi, componidure e quinterni e carte scrite (Calmo 97), en esp. rubieron las jitanillas todas sino lo grande (754) que se quedô bajo (Nov. ej. 16), ensuite par une complète assimilation de sino à solo, laquelle entraîne la suppression de la négation : ha sido el parto tan secreto que le sabe sino Prcciosa y yo y otra persona (Nov. ej. 18), en port, nom attendeu se nom vos (Graal 25). En même temps on rencontre aussi, en espagnol, une forme son, qui doit être le produit d'une assimilation, et par suite d'un croisement entre otro ca, que et son on trouve aussi *sonca, soncas ou sonque.
Pour les § 702 et 703, cf. A. Tobler, Zs. XX, 581 à 591 ; sur les formes espagnoles, cf. C. Michaelis, Zs. IV, 602 sq. ; sur un type nào . . . nego, nào . . . nega synonyme de sinon, mais qui jusqu'à présent n'est attesté que chez Gil Vicente, voy. J. Cornu, Rom. XI, 89; J. Jeanjaquet, La conjmction que, p. 35. Ce dernier y voit ni quoi, ni quia sans se prononcer sur la nature de la voyelle tonique.
Meyer-Lùbke, Grammaire III. 50
§ 704. La négation de l'ordre, c'est-à-dire la défense, la RÉPULSION, présente par comparaison avec le latin une modification essentielle. Bien que ne ait été remplacé par non, l'ordre et la défense ne se distinguent pourtant pas simplement par l'adjonction ou l'omission d'une négation ; il serait plus exact de dire que, là où c'en est le cas, il s'est introduit des modifications dont une partie ne sont que postérieures. Nous trouvons en roman trois types, à savoir :
non cantes non cantare iA ^ non canta
non cantetis non cantatis non cantatis.
Le premier, déjà latin, est propre à toutes les périodes linguistiques de la péninsule iBÉRiauE : on dit encore actuellement en esp. no cantes, no canteis, en port, nâo cantes, nào canteis, et dans tous les temps cela s'est dit ainsi. Le provençal aussi suit cet usage pour le pluriel : vostre cor non tengas ciihert (Flam. 2) ; quant à savoir s'il le fait également pour le singulier, la question est douteuse ; enfin le vieil italien présente parfois des exemples comme non h crediate (Sevc. 12). Le second type est la forme habituelle en roumain, italien, rhéto-roman, vieux français et, pour la 2* pers. sing, au moins, en provençal : ainsi en roum. nu cîntà et nu cîntatt, eng. nun kanter et nun hanté, ital. non cantare et non cantate, a. -franc, tort ne luxure ne pechié (755) mener (Cour . Louis 65), ne te tamer (IV Livr. 17, ne t'etfraie pas), ne murmurer pas (Dial. an. rat. 16, 6). En vieux roumain et en engadin, il en est alors sorti une forme nouvelle qui est remarquable, c.-à-d. qu'à l'époque où -re n'était pas encore tombé, au singulier roum. nu *cîntare on donna comme pendant un plur. nu cîntareti : cf. nu mentiretî (Coà. Vor. 126, i : ne mentez pas), nu va teameretî (132, 11 : ne vous effrayez pas), forme à côté de laquelle déjà ou bien encore au xvi^ siècle on a également la forme plus courte nu adaugetî (Cod. Schei. 61, II) et qui disparaît au xvii^. Et l'on trouve absolument la même chose dans le bas-engadin, qui forme sa 2^ pers. plur. de l'impératif-prohibitif avec la désinence -arai, -irai et dit par conséquent nu tumarâi (ne craignez pas). Enfin le troisième type est celui du français moderne, qui manifestement, comme le prouve aussi l'histoire de la langue, est issu du second