NÉGATION DANS LES PROPOSITIONS-REGIMES
il n'en est pourtant pas moins vrai qu'ici aussi l'on doit considérer la tournure romane comme étant principalement la continuation de la tournure latine puisque, par exemple, l'usage suivi après défendre en français ou des propositions comme le franc. // ne faut pas dottier que ce royaume eût porté de très grandes affaires (Commines 4, i), l'esp. no podràn escusar que me ayan à leer attestent une tendance vers un développement analogue à celui que nous avons pu observer au § 705 avec les propositions-régimes dépendant des verbes marquant la crainte.
§ 707. De plus, il faut mentionner les propositions-sujets dont la proposition verbale indique qu'elles se sont presque accomplies, qu'il s'en est fallu de peu, donc qui en réalité ne sont pas arrivées à exécution ; ensuite on les trouve également après le représentant de vix, ainsi en ital. poco nianca, per poco è, presso è, puis appoco, appena : cf. en ital. per poco é che teco non mi risso (Enf. 30, 132), questo nostro bambino il quale appena non ha quattordici anni (Bocc, Dec. 4, 8), en franc, peu s'en faut qu'on ne m'ait trompé, en a. -franc, a bien petit que il ne pert le sens (Roi. 326), par poi que l'os ne fut tote perdue (Villeh. 18, 89), a paine que li langhe ne engieloit (H. Val. 13, 563) etc. et de même en provençal per pauc que wo . . . , en esp. apenas quel pobre viejo falla ningund amigo (Hita 1340), où il est vrai qu'on n'a pas une négation proprement dite.
§708. Dans les propositions temporelles relatives à un moment de la durée qui n'est pas encore arrivé, l'on emploie la négation, bien que le rapport de temps soit déjà exprimé dans la conjonction : « avant qu'il ne vînt » ou « jusqu'à ce qu'il vînt » équivaut à « tandis que, aussi longtemps qjj'il ne vint pas », et c'est ainsi que se forme alors la tournure usitée en roman et qui se trouve attestée par des exemples comme en roum. pânà a nu inséra, cîobanul se furise de fiul de boer (Basme 251, I : tant que le soir ne vint pas, le berger s'éloigna subrepticement du fils des Boyards), en obw. avon che ne fussi deter- (758) minau il Cusseigl (C. Mem. 211, 23 : avant que ne fût décidé le Conseil), en ital. né mai si voltô indietro fino a tanto che egli non fu arrivalo in casa il Pilucca (Lasca 185, 20), prima che
nulla parola di cidfacesse (Bocc, Dec. lo, 5), en franc, mod. je serai morte avant qu'il n'entre dans la chambre et de même en a.franç. avec ançois, en esp. non qutso el campo elli desamparar, Fasta que non exo ella à todo su pesar (Berceo, Sil. 416), matarni-é yo antes que nunca sea en supoder (F. G. 444), mais de nos jours avec antes que le plus souvent sans négation, en port. ataa que de vos non aja vingança (Graal 100) etc.
§ 709. De même, les propositions comparatives dont la proposition verbale n'est pas négative, présentent la négation, car ici aussi s'introduit l'idée que quelque chose n'est pas comme ce à quoi on le compare : cf. en ital. spendo più cV io non ho d'entrate (Nov. 36), giardino e pala:(^o facevano pensare più agli incantesimi di Armida che non alla sobrietà morale d'una famiglia di clericali (De Marchi, Giac. id. 42) et naturellement aussi Catella, per mostrarsi ben d'essere allra che ella non era, fecegli la /esta grande (Bocc, Dec. 5, 6), en a. -franc, et voist plus tost que Une siaut (Ch. Lyon 1835), plus blanche que nest noif ou gelée (B. Ant. 3099), ainT^ me hissasse un des iau:( treire Que hui mes nule rien contasse (Ch. Lyon 144), mais cependant aussi m/>/:( voeill mûrir qu entre paiens remaigne (R.o\. 2} ^6\ plus piteux au peuple et moins aspres a punir quil avoit esté (Commines 6, 12), en prov. sabia plus que nuls joglars (Flam. 1716) etc., en esp. blanca soys sehora mia masque no el rayo del sol (Silva 242), las infamias mejor es que se presuman y sospechen que no que se sepan de cierto (Nov. ej. 298), otros pahos que non los que tiene (10) et de même en portugais : os venlos mais que nunca impetuosos (Lus. 6, 37).
§ 710. Parmi les différentes propositions partielles négatives, on peut ici en examiner encore une. Une chose qui, d'après le contenu de la proposition complète, aurait dû arriver et en aurait été la conséquence, ne se produit pas, ce qui peut alors être exprimé d'une double façon. Ou bien la proposition partielle s'adjoint à la proposition complète au moyen d'un relatif et ce qui fait défaut, ce qui n'a pas lieu y est rattaché par la préposition de privation, c'est-à-dire par les représentants de (759) sine, ou bien aussi la proposition de conséquence est introduite par que et niée d'une façon générale par non. En ce qui
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concerne le premier cas, ce sont les langues de la France qui en présentent la plus ancienne forme : cf. en a. -franc, or les vueus rendre seiiT^ coke Qu'en aies prise ne donee (Thèbes 3519), en prov. tug naneron esfredat ses comjat quus no ' n prendia (B. Born 14, 35), ici toujours avec la négation, ou // rois, sanz^ ce que nul/^ ne l'en priait , nous dist (Joinv. ^23), dans les deux derniers cas avec l'indicatif déterminé par l'emploi de ne. En effet, quand celui qui parle exprime en outre la négation dans la proposition introduite par sans . . . que, il ne peut le faire que parce qu'il considère comme quelque chose de réel ce qui n'est pas arrivé, ce qui est exclu. En italien comme en français moderne s'est produite une tournure un peu différente en ce que la proposition introduite par que est directement rattachée à la préposition : sen:(a che, en franc, mod. sans que. Pour le second cas, cf. en ital. pensa non potere alcuna di quest e tre leggi più l'una che l'altra lodare, che il Saladino non avesse la sua inten^ione (Bocc, Dec. i, 3), en a. -franc. // ont fait roi en France d'un cuivert pautonier qu'a vous na vo pooir n'en pristrent ains congié (G. Bourg. 1098), merveilleus cous se donent qu'il ne s'espargnent mie (554), en franc, mod. un joueur décavé se brûlerait la cervelle à côté de lui que le coup de pistolet ne lui ferait point tourner la tête (Bourget, Id. trag. 20), en prov. Eneas aucis enaisi Dido ques banc non la f cri (Flam. 4612).
§ 711. Pour finir, on peut encore examiner un cas où le groupe de propositions est incomplet. Un non qui constitue le début d'une énonciation peut être suivi d'une proposition avec que et d'une proposition complète adversative. Comme proposition verbale gouvernant la proposition avec que^ celui qui parle a dans la pensée un verbe signifiant dire, croire. La première proposition renferme une chose qu'on attend, mais qui n'arrive pas ; la seconde contient ce qui arrive réellement, ce qui donne à non que la valeur d'une négation fortement intensive : cf. en ital. non che io faccia questo, ma se voi diceste che io dimorassi nel fuoco credendovi placer e, mi sarebhe diletto (Bocc, Dec. 10, 7), egli, non che si prendesse cura d' intrattenermi in alcun passatempo 0 di darmi alcuna comodità, per la contrario appena mi facesse somminîstrare il bisognevole a sostemrmi (Leop. 178).
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§ 712. Après avoir étudié dans ce qui précède, sinon tousles types de groupes de propositions qui se rencontrent, au moins tous ceux qui sont d'une certaine importance, il nous reste encore à rechercher quels sont les principes qui règlent l'ordre des mots pris en eux-mêmes. Mais ici il n'y a pas à tenir compte entre autres des tournures examinées dans les §§ 210 sqq., car ce n'est guère l'objet delà syntaxe d'établir quand p. ex. on dit jour et nuit, quand îiuit et jour. La raison principale qui détermine l'ordre des mots, c'est qu'on exprime d'abord ce qui constitue pour celui qui parle le point de départ d'une énonciation, ce qui lui est le mieux connu, le plus facile à saisir; c'est que le discours va du connu à l'inconnu et que par conséquent c'est la chose la plus importante ou du moins la plus récente qui occupe la dernière place. Mais cet ordre logique des mots est alors contrecarré par l'ordre grammatical, en vertu duquel certains groupes apparaissent disposés conformément à leurs rapports grammaticaux, ce qui leur assigne une place fixe ; il l'est ensuite aussi par l'accentuation respective des divers mots dans les propositions, en ce sens en effet que certains mots n'ont dans la proposition aucune individualité et que, par suite de l'amoindrissement de leur signification, ils s'attachent à un mot qui précède ou qui suit et par là prennent aussi une place fixe. La différence la plus importante entre l'ordre logique et l'ordre grammatical est que l'un jouit d'une entière liberté, donc peut changer d'après les circonstances, tandis que l'autre
reste assez invariable, de sorte qu'on distingue aussi entre ordre occasionnel et ordre usuel. Pour n'en donner qu'un exemple, c'est se conformer à l'ordre grammatical en roman (761) que de placer après le substantif un prédicat adjectif du régime : en ital. ha i capelli neri, franc. // a les cheveux noirs etc. (cf. les exemples cités p. 199); mais on peut aussi dire en ital. ho care le rirne del Petrarca (Leop. 134), en esp. tengo mala la memoria (Trueba, H. Cid 39) lorsqu'on veut mettre l'adjectif particulièrement en relief. Cela étant, l'histoire de l'ordre des mots dans une langue aurait proprement pour objet d'exposer la lutte entre les trois facteurs qui le régissent, lutte qui trouve toujours un aliment nouveau dans le fait que des constructions à l'origine purement logiques, occasionnelles, par suite de leur fréquent emploi, deviennent grammaticales, usuelles. Mais alors il n'est naturellement pas possible d'exposer chacune des différentes étapes parcourues, et même la grammaire devra s'interdire de s'arrêter à l'étude de l'ordre logique ; elle devra plutôt se borner à l'examen de l'ordre grammatical et à celui des phénomènes d'accentuation. Et même, en ce qui concerne ces derniers, il y a encore à faire une restriction. Le rythme dans la phrase, l'accentuation plus forte ou plus faible des divers mots et, ce qui en est le résultat, leur quantité, enfin les pauses entre les différents membres de la proposition à l'intérieur de celle-ci, voilà des choses qu'une grammaire historique ne peut pas exposer pour la raison déjà qu'elles ne sont pas fixées par l'écriture et que par conséquent pour les premiers temps elles échappent entièrement à notre connaissance. Et de plus, pour la langue vivante, il faudrait d'abord recueillir sur place, dans les pays romans, de nombreuses observations qui jusqu'à présent nous font presque entièrement défaut. Relativement à l'accentuation, ce qu'on peut indiquer ici, ce sont les phénomènes dont il est permis de constater l'influence dans la forme des mots ou dans leur disposition. En même temps que l'examen des mots atones, il y a donc lieu d'étudier ensuite les groupes fixes, à propos desquels on peut encore distinguer entre groupes inséparables et groupes iNDÉPLAÇABLES, c.-à-d. entre ceux qui n'admettent pas de troisième mot entre leurs deux éléments, mais en per-
mettent cependant l'interversion (ainsi ab ou ha et cah, mais non acF)y et ceux qui, tout en supportant une séparation, les maintiennent toutefois dans leur ordre (ainsi ah et aussi ach, mais non ha). Outre l'énumération et l'interprétation des (762) groupes, il y a naturellement aussi à examiner les exceptions apparentes et réelles. Ensuite doivent être pris en considération l'ordre des membres de la proposition au sein de celle-ci, la proposition interrogative, la négation et enfin l'ordre des groupes de propositions.
Les travaux sur l'ordre des mots en français sont assez nombreux. Outre ceux qui doivent être cités à la suite des divers paragraphes qui vont suivre, il faut signaler Le Coutre, De l'ordre des mots dans Cr es tien de Troyes, 1875 ; Krûger, ÏJher die Wortstelbinginder franlôsischen Prosaliteratur des XIII. Jahrh., 1876; H. Morf, Die Wortstellung ini altfranjosischen RolandsUed, Rom. Stud. Ill, 199-294 ; G. Marx, Ûber die Wortstellung bei Joinville, Frz. Stud. I, 315 a - ■ 360; J. ScHLiCKUM, Die Wortstellung in der altfraniôsischen Dich-
tung Aucassin tind Nicolette, Frz. Stud. Ill, 177-222; B. Vôlcker, ?Ji'-ijiiP^ ff^ortstellung in den àltesten fran^ôsischen Sprachdenkmàlern, Frz. Stud. Ill, 449-500 ; R. Philippsthal, Die Wortstellung in der fran- :(ôsischen Prosa des XVI. Jahrh., 1886. De plus, voy. encore Pape, Die Wortstellung in der proveni(alischen Prosalitteralur des XII. und XIII. Jahrh., 1885.