PLACE DES ADJECTIFS
§ 730. Autant donc adjectif et substantif peuvent difficile- (780) ment être séparés l'un de l'autre, autant est libre en latin déjà et non moins en roman leur position réciproque. Dans des circonstances en apparence identiques, tantôt l'un, tantôt l'autre mot a le premier rang, ainsi que le montrent clairement des formes stéréotypées comme celles qui ont été mentionnées au t. II, p. 628 ou des noms de lieux comme le franc. Villeneuve et Neuveville. Ici plus qu'avec n'importe quel autre des points qu'il nous reste à examiner de l'ordre des mots, la logique joue le rôle principal et se substitue à la grammaire. D'abord il faut sans doute partir du fait qu'un adjectif préposé au substantif forme avec lui une idée unique, du fait que l'on veut encore caractériser d'un côté le substantif qu'on est sur le point d'énoncer, sans que toutefois en ce faisant l'on pense à d'autres substantifs qui ne possèdent pas cette propriété, du fait que celle-ci se présente à notre esprit en même temps que le substantif. Au contraire, quand il est postposé au substantif, l'adjectif indique une propriété par laquelle' le substantif se distingue d'autres substantifs pour le reste identiques ; il l'individualise, tandis que devant le substantif il en complète l'idée. C'est ainsi qu'une ferme qu'on bâtissait quelque part pouvait être qualifiée de neuve ville, non par opposition à une ancienne ferme, mais parce que l'idée de nouveauté lui était en quelque sorte inhérente, alors qu'une '( villa » qui devait être mise en opposition avec une ancienne « villa » déji\ existante, était dénommée ville neuve. C'est ainsi qu'on dit Civita vecchia, Fourvière, Murviedro, Pontevedra et non vecchia Civita etc., parce que les localités en question ne reçurent leur épithète qu'à l'époque où elles furent mises en opposition avec de nouvelles localités de même nom, soit aussi lorsqu'elles se firent remarquer par leur ancienneté. Cette différence dans l'attitude de l'adjectif à l'égard du substantif se manifeste parfois dans sa forme et entre autres en ce que, dans le français, des adjectifs primitivement dépourvus de forme spéciale au féminin adoptèrent e quand ils suivaient le substantif plus tôt que lorsqu'ils le précédaient (II, p. 86); la différence de sens saute particulièrement aux yeux dans des cas tels que l'ital. corne se V avesse ritrovata dopo una lunga assen:(a,
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dopo un assenxfi lunga e c?o/oro^flf (Ferruggia, Fasc."279). Déjà de (781) ce que nous avons dit jusqu'ici résulte que la prédominance ou le recul d'une conception individualisatrice due à un groupement linguistique dans des périodes déterminées, à certaines tendances du style, à certains écrivains peut également entraîner un changement dans la place de Tadjectif. Mais à cette considération s'en ajoutent alors encore toute espèce d'autres. Il peut arriver que certains adjectifs, en vertu de leur signification, aient une préférence spéciale pour une place déterminée, qu'ils s'y rencontrent presque sans exception et que parfois, quand par cette dérogation à l'usage habituel on doit obtenir un effet spécial, ils se présentent ensuite dans une autre position. Cette considération nous amène alors aux procédés de la stylistique, au chiasme, tel qu'on l'a par exemple dans l'ital. la rumorosa hrigatella continuava le sue rapide scomparse e le sue comparse birichine (Ferruggia, Fasc. 97). Enfin le latin postclassique paraît avoir eu une prédilection décidée pour la préposition de l'adjectif au substantif, prédilection qui se manifeste même encore dans le vieux français et qui, dans le français de l'Est, non peut-être sans qu'il y ait eu influence de l'allemand, en est arrivée à se constituer en règle; dans le sursilvain aussi, elle prévaut d'une manière étonnante : cf. notamment in cordialissim amitg(C. Mem. 217, 20), questa tnorfala vetta (202, 15 : cette vie mortelle), tardida maw^egna et diabolica heresia e faulsa doclrina (216, 11 : honteux mensonge et diabolique hérésie et fausse doctrine), il tumaletg bun Vestg (216, 25 : le timoré, bon évêque), etc. — À l'inverse, le roumain a une préférence tout à fait marquée pour l'adjectif postposé au substantif : cf. um vechîû, fet frumos, împàrat mare y :(ioa bunà, foae ver de etc.; cf. encore les exemples mentionnés au t. II, p. 628, ensuite omul eel bun, puterea cea dumne^eascà (Gaster i, 71, 17) etc. (cf. § 158) et aussi //2/a cea mat mare (Basme 49, 25) à côté de cea mal frumoasâ împàràteasà (3, 3), cet mal frunwfi armàsariî (3, 7). Si biet (pauvre, malheureux) dans des cas tels que biata fatà (Doine 193, 4 : pauvre fille), biata maica (Varia 3, 20), bietul Pavlin (C. B. i, 367, 22) précède toujours le substantil et si sarac (pauvre) est hésitant, la cause s'en trouve encore une fois dans l'affaiblissement de la signification. Il est vrai qu'il se