LE GÉNITIF EN VIEUX FRANÇAIS ET EN PROVENÇAL
de sens avec le roumain saute immédiatement aux yeux; aussi, déjà pour cela, et pas seulement en se fondant sur ce qui est exposé au § 45, n'y aura-t-il pas d'erreur à admettre que les expressions françaises correspondantes représentent également pour la forme le datif possessif du latin; car, en fait, deu, roi, pedre etc. peuvent aussi bien représenter deo, régi, patri que deu, rege, pâtre. Il est vrai que le prov. lo filh sancta Maria ne représente pas phonétiquement le lat. sanctae Mariae; mais, comme les substantifs de la classe en -a étaient les seuls où le datif et l'accusatif ne fussent pas identiques, il est bien naturel que, pour eux aussi, l'accusatif ait assumé les fonctions (53) de datif, c.-à-d. p. ex, que sanct Mari ait été remplacé par saîKta Maria. Au surplus, cette tournure a de bonne heure déjà quelque chose de stéréotypé; de plus, dans les plus anciens textes, son emploi n'a rien de rigoureux, et elle disparaît presque entièrement au cours du xv^ siècle. Toutefois il est à remarquer que, vers 1520, l'éditeur Nyvert de Paris fait^encore une distinction entre le testament maître Fr. Villon et le recueil des repues franches de maître Fr. Villon : dans le premier cas Villon est l'auteur de l'ouvrage; dans le second il en est l'objet, le héros. Les derniers vestiges qu'on ait de cet emploi, ce sont les noms de maladies notés par Paré, mais dont la plupart doivent aujourd'hui avoir disparu : mal saint Main (gale), mal S. Vitus (danse de Saint Guy),// S. Fiacre (sarcome), le feu S. Antoine (le sphacèle, probablement érysipèle gangreneux), puis si Dieu plaist chez Montaigne, peut-être hôtel Dieu, fête Dieu, qui ont déjà été mentionnés II, § 546, ensuite Dieu merci, de par le roi (de la part du roi), la [fête] S. fean et autr. sembl. Ce doit être également ici qu'il faut signaler cette particularité du wallon de Mons qui ignore encore aujourd'hui l'emploi de de avec les noms propres : / fiyç Pipin (la fille de Philippine), el g^rnyé Kola (le grenier de Nicolas).
Cf. A. ToBLER, Beitràge I, 60 sq., qui observe avec raison que l'a. -franc, (ejï) hiver tems reproduit une tournure lat. hibernum tempus ou, tout au moins, hiberni tempus (locution qui s'est maintenue aussi fidèlement que tunae dies etc.) et que c'est seulement sur elle qu'a pris forme (en) esté tems. Sur gent paienour et les locutions semblables qui, contrairement à celles qui viennent d'être signalées, renferment un véritable génitif, v. Il, 5 7-
§ 43 . D'une manière encore plus frappante, les exemples correspondants de l'iTALiEN font l'impression de locutions pétrifiées. Dans les premiers temps surtout, on trouve la dio mercè (Bocc, Dec. 3, 9), qui est l'équivalent exact de l'a. -franc, la dieu merci (Ch. Lyon 5063) et qui pour ce motif pourrait bien être un emprunt au français, ensuite /)^r la Dio gracia, qui doit être plus ou moins un latinisme, puis encore aujourd'hui di notte tetnpo^ plus exactement même di notte tempore chez Giovanni Villani, où il n'y a pas de raison de voir autre chose que noctis tempus, noctis tempore, sans que rien non plus autorise l'hypothèse que J/ (54) appartient à notte, de telle sorte que di notte tempo serait l'équivalent de tempo di notte. Ici l'on a plutôt affaire à une survivance réelle du génitif latin, et le seul point douteux est de savoir si l'absence de l'-^ s'explique par le fait qu'à l'époque de la disparition de l'-^, la jonction des deux mots ne s'était pas encore accomplie ou si notte tempo est avec noctis tempus dans le même rapport que ragnatelo avec araneae telum (II, § 545). Il doit aussi se trouver de vrais génitifs dans la locution, inusitée aujourd'hui, formée par l'abréviation fi (^figUo) avec un nom propre \ fi Giovanni, fi Ridolfi etc. A ce phénomène se rattache le procédé de I'engadin qui consiste à désigner les enfants par le nom de leur père : una filgiajan Tumin (R. Chr. 117, une fille de J, T.), Chrastophlet filg Andrea Tass (121), la filgia Jachiam Caspar (io^\ un filg Jachiam Zuit (104) etc. Les locutions de l'ancien milanais // deo servisii (Bonvesin, E. 64), da deo parte (260), per deo amor (F. 58), doivent s'expliquer comme p^r la deo gracia.
Sur l'ital. in casa il medico et autr. sembl., v. § 125.
§ 44. Abstraction faite de ces restes plus ou moins figés de locutions latines, le roman a coutume d'indiquer presque toujours le rapport de dépendance entre deux substantifs au moyen de la préposition de; ainsi le lat. filia regis devient en eng. la fila del rai, en franc, la fille du roi, en esp. la hija del rey, en port, la filha do rei; folium rosae en r oum. fi)aie de trandafir, en eng. fôh da rôsa, en ital. fi)glio di rosa, en franc, feuille de rose, en esp. hoja de rosa, en port, folha de rosa. Comment la préposition latine est-elle arrivée à cet emploi? C'est ce qu'on