COMMENT ON A REMPLACÉ LE GENITIF LATIN
peut conjecturer avec quelque certitude. En latin, sa fonction essentielle est d'indiquer le lieu d'où quelque chose provient, le point d'où l'on envisage quelque chose, l'objet par rapport auquel on pense, dit ou fait quelque chose. Dans ce dernier sens, il a donc tout spécialement pour fonction de marquer, sans plus, une relation entre deux substantifs : filia de rege désigne « une fille par rapport à un roi ». Dans d'autres cas une des autres significations peut aussi se présenter à l'esprit. Celui qui, au lieu de donum patris, préfère dire donum de pâtre, désigne manifestement le donateur comme étant le point de départ de l'action ; dans fiîtihria de veste, au lieu de vestis, la. fimbria est une partie détachée du vêtement. Il est plus difficile de répondre à cette question : d'où provient (55) et de quand date cette nouvelle tournure? Pour la grande majorité des noms latins, pour ceux de la classe en -u et en -a, il n'y avait rien dans leur forme qui justifiât l'abandon du génitif et, dans les quelques cas où se produisit une fusion avec le nominatif, la langue pouvait facilement créer par analogie, sur le modèle des autres classes, un génitif muni d'une désinence bien caractérisée. Or, si cela n'est pas arrivé, il faut en chercher l'explication dans certaine tendance que manifeste toujours la langue à exprimer l'idée par une tournure explicite, et elle y arrive beaucoup plus efficacement par la préposition que par une désinence casuelle. Quant à déterminer la date de cet emploi, il est difficile d'arriver à rien de précis. En tous temps, les écrivains latins soigneux ont naturellement préféré le génitif et quand, chez Plante et d'autres, de paraît se rencontrer avec le sens d'un génitif, c'est peut-être qu'en réalité il s'agit d'exprimer un rapport différent de celui qui est rendu par le génitif. On peut tabler davantage sur les locutions traduites du grec : cf. dans la Vulgate de colentibus gentilibusque multîtudo magna (Act. 17, 4) = twv a£Po[jLév(i)v 'EaXyjvwv tzoXù xXfj6oç; quam de lege unam apicem cadere (Luc. 16, 17) = ri xoti v6[xou [x(av %tÇ)OL[ct.^ xeueîv, de sorte qu'on risque vraiment peu de se tromper en supposant que l'emploi de de pour le génitif était assez répandu déjà dans le parler populaire des premiers siècles de l'ère chrétienne. Quant à la question de savoir à quelle époque le génitif a complètement disparu de la langue vivante, elle ne
rentre pas dans le cadre d'une grammaire romane, vu qu'on ne trouve absolument aucune trace de son existence durant la période romane.
P. Clairin, Du génitif latin et de la préposition de, Paris 1880, a fourni quantité de matériaux précieux, sans toutefois aller au fond de la question. Quant à l'opinion de B. Bianchi, Arch. Glott. X, 305, 322, qui croit à la survivance du génitif en Italie jusque dans le ixe siècle, je la regarde comme non établie par les faits qu'il invoque et d'ailleurs aussi comme invraisemblable.
§ 45. Le DATIF est à l'origine un cas verbal qui indique à (56) quel individu s'adresse l'action : aussi s'emploie-t-il plus fréquemment avec des noms de personnes qu'avec des noms de choses. Là où, comme dans tribunus plebi à côté de tribuniis plebis, il sert à unir deux substantifs, il repose sur une tournure plus ancienne et plus explicite, ainsi qu'on le voit par des cas comme plebi creverant animi (Tite-Live 2, 27, 7) à côté de hostium opes animiqiie crevissent (Cicéron, Imp. Pomp. 45), in conspectum venerat hostibus (Hirtius 8, 27) à côté de in conspectum hostium veniimt (8, 29), obsaeptum plebi ad honor em iter (Tite- Live 4, 25 , 1 2) à côté de obsaeptum iter hostis credens (44, 8, 7). Or, des deux tournures, la langue populaire a préféré la tournure avec le datif et elle l'emploie même, comme dans la vieille expression tribunus plebi, là où le verbe n'est pas formulé; puis aussi, et c'est la chose importante, lorsque l'un des deux noms se présentait sous la forme du datif, elle les a placés immédiatement à côté l'un de l'autre, de sorte que peu à peu chez les noms de personnes le datif a pris tout à fait le rôle de gé nitif,comme c'est encore le cas dans le plus ancien roman (v. § 41 sq.). Abstraction faite de ce cas, le datif est donc purement verbal et surtout usité après les verbes signifiant donner ou prendre, écrire ou dire etc., et dans toute espèce de locutions où l'on doit marquer un rapport quelconque d'une personne avec une action; ou bien, il indique le but d'un acte, auquel cas le substantif est un nom de chose ou un terme abstrait : receptui cancre (sonner la retraite), auxilio venire (venir au secours), dono dare (donner en présent), d'où l'on arrive ensuite aussi à la juxtaposition de deux noms : locus hibernis (un endroit pour les quartiers d'hiver), signum receptui, honor templo et autr. sembl. La dis-