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COMMENT ON A REMPLACÉ LE DATIF LATIN

tinction faite plus haut entre les noms de personnes et ceux de choses a surtout sa raison d'être pour nous en ce qu'elle se prolonge jusque dans le roman. Comme les exemples cités p. 52 et 49 le montrent à l'évidence, beaucoup de noms de personnes au datif se retrouvent en roumain, en vieux français et en provençal, tandis que les noms de choses ne se présentent guère à ce cas qu'en roumain. Le principal moyen d'y suppléer est l'emploi de la préposition ad, qui marque originairement le but d'un mouvement et qui, par conséquent, pouvait facilement accompagner surtout des verbes comme mittere, scribere etc. lorsqu'il s'agissait de désigner une personne comme le but de l'action. Mais ensuite, tandis que s'effaçait la légère diffé- (S7) rence de sens qui existait entre mitto epistulam amico et mittoepistulam ad amicum, il en résultait la possibilité d'employer aussi d'abord dare ad et finalement dicere ad aliquem à côté de dare, dicere alicui; et puis, grâce sans doute en partie à quelque influence analogique, ad finit par assumer en général les fonctions du datif de personne, ce qui arriva d'autant plus facilement qu'il n'y avait pas d'union étroite et immédiate entre le nom et le verbe, comme on le voit clairement dans l'a, -franc, la roche Spin al deable (Thèb. 1873), fi^ esteit Ligurge al rei (2160), le prov, reis Corbarans de Per sa demandet Arloy, al cortes dogroman (Appel, C. 6, 3); cf. encore § 235. Quant au datif des noms de choses, son remplacement par des prépositions s'est opéré plus tôt et plus complètement par suite de la faculté qu'avait déjà le latin de rendre aussi par une préposition abstraite, pro (pour), l'idée abstraite que renferme ce datif; par conséquent, ce qui était nécessaire lorsque ad devait remplacer un datif de personne, à savoir le passage du rapport local au rapport figuré, n'était plus à faire. Pour le reste, chaque langue se tire ici d'affaire en partie par des procédés différents.

Cf. pour le latin G. Landgraf, Der Dativus commodi und der Dativtis finalis, Arch. lat. lex. VIII, 39-76.

§ 46. L'ablatif latin a comme cas une valeur de locatif ou bien, avec une extension un peu plus considérable, une valeur adverbiale; il résulte ainsi de la fusion de trois cas différents, l'ablatif primitif , l'ablatif locatif et l'ablatif instrumental, le pre-

éo CHAPITRE I : LES MOTS À FLEXION § 46.

mier désignant le point de départ, le second le lieu où l'on est, le troisième l'instrument et l'accompagnement. De très bonne heure et d'une façon très complète, les fonctions de l'ancien ablatif ont été reprises par des prépositions. On disait bien Athenis (en sortant d'Athènes), loco movere (emporter d'un lieu), excedere vita (sortir de la vie) ; mais cependant, en même temps, déjà le latin classique possède aussi ex. Ou bien, s'il est vrai qu'avec liberare, vacare, solvere, privare etc., avec liber, vacuus etc., le nom de la chose dont on délivre, dont on se détache, dont on prive etc. est mis à l'ablatif, d'autre part on constate ensuite dès l'origine, surtout lorsque le régime est un nom de personne, l'emploi simultané de ah, comme p. ex. dans liberare ah aliquo (délivrer de quelqu'un). — Le locatif se maintient un peu mieux. Si l'on fait complètement abstraction des noms de villes, (58) comme Romae (à Rome), Corinthi (à Corinthe), on voit surtout loco, locis s'employer fréquemment pour indiquer un lieu déjà mentionné, mais il sert uniquement à préciser davantage l'idée exprimée par le verbe, tandis qu'on a recours à in pour désigner un lieu placé dans certaines conditions : ainsi locis campestrihus suhsistehant signifie « ils faisaient halte dans des plaines », in l. c. = « ils faisaient halte lorsqu'ils trouvaient des plaines ». Il en est de même quand le locatif marque le temps : à côté de anno, die, tempore, extrema pueritia, on rencontre in pueritia, ceux-là désignant des moments déterminés, celui-ci étant une expression générale : les années de jeunesse et tout ce qui s'y rattache. Conséquemment, la préposition se présente partout où le substantif s'éloigne du sens purement local ou purement temporel, partout où il prend un sens un peu plus étendu, plus général, figuré, puis elle part de là pour élargir progressivement son emploi, sans arriver pourtant à une victoire complète. Déjà nous avons indiqué ci-dessus, p. 50, que certains types d'ablatifs de lieu et de temps avaient survécu sous la forme du cas oblique de l'ancien français ; nous pouvons maintenant dire, en appliquant l'observation à toutes les langues romanes, qu'on peut employer adverbialement sans préposition les termes désignant des moments déterminés et que cet emploi adverbial a sa source dans le locatif latin exprimé sans préposition. Il s'agit donc ici de cas tels que le roum. noaptea (de

§ ^6. LES DÉBRIS DE l'aBLATIF LATIN 6l

nuit), :(ioa (de jour), sara (au soir), duminica (le dimanche), acest an (cette année-ci) etc. ; l'ital. la notte, il giorno, stasera, sabato, quest' anno; l'esp. el dia, otro dia, la tarde, lunes, aqueste ano; le port, o dia etc. comme dans les autres langues. Enfin, pour ce qui concerne I'instrumental, c'est lui qu'on trouve dans des locutions comme armis cogère (forcer par les armes), equo vehi (aller à cheval), artibus instituere (instruire dans les arts), abundare aliqua re (avoir du superflu en quelque chose) et de là plenus a. re (rempli de quelque chose), talento emere (acheter pour un talent) et de même pour « estimer, mesurer, apprécier, coûter », puis aussi sans verbe : mea sententia, opinione (à mon avis). A ces emplois se rattache celui de l'instrumental pour désigner le motif et l'auteur de l'action : natura tu illi pater es consiliis ego, et enfin la manière : hune librum sunima diligentia legi. Ici aussi la multiplicité des sens devait précisément déterminer (59) de bonne heure l'introduction des prépositions : aussi constatonsnous en réalité que seuls certains mots ou des locutions stéréotypées ont pénétré en roman, et encore, si l'on fait abstraction des purs adverbes en -mente (II, § 620), ne les rencontre-t-on guère qu'en français (v. p. 50). Un seul fait mérite ici mention : c'est que l'italien et le français ont conservé sans préposition les indications de valeur avec les verbes exprimant un achat ou une évaluation : en ital. mercatai )0 soldi questo papero (Lasca 5 3), l'ho comprato venti lire, comperare gran pre:(;(o, franc. je rai acheté vingt francs ; en ital. vendere cento soldi, franc, vendre cent sous; il en est de même avec payer. Ces expressions étant les équivalents exacts des expressions latines correspondantes, il faut bien y voir la continuation directe de celles-ci, surtout que l'ancien français et le provençal les connaissent aussi. Finalement il faut encore mentionner le soi-disant ablatif absolu, c,-à-d. la locution composée d'un nom et d'un participe pour marquer d'abord un rapport de temps : en lat. quo facto prof ectus est, ital. cib fatto parti, franc, cela fait il partit, esp. esto hecho partie, port, isto feito partiu; cette formule absolue s'est donc maintenue; elle a même pris une très large extension (v. § 390). Si nous jetons encore un coup d'œil sur ce qui précède, nous constatons que, partout où il s'agit d'expressions vivantes, de nuances diverses de l'idée, les fonctions de l'ablatif sont reprises

par des prépositions et qu'en revanche les locutions consacrées, figées se sont maintenues et se présentent encore aujourd'hui sous la forme absolue. Ainsi, en tant que cas vivant, l'ablatif a disparu plus tôt encore que le datif.

A cette manière de voir on peut faire une objection. Si \& falto cité en dernier lieu représente directement un lat. facto, ne devrait-on pas alors, d'après I, § 308, attendre en sarde et dans les dialectes italiens du Centre /flf/o alors qu'en réalité on y dit fallu 7 Sans aucuti doute. Mais on peut admettre sans hésiter que l'identité de l'ablatif avec la forme normale du nom dans notte, sera etc. a aussi, dans les cas où s'offrait une différence, entraîné la disparition de celle-ci. Quant à l'époque où le phénomène s'est produit, on ne saurait pour le moment la déterminer.

(60) VI. Le Comparatif

§ 47. Comme nous l'avons déjà dit au t. II, § 65 et 66, le latin pulchrior est rendu en roman par une périphrase ^v te plus ou magis; parmi les anciens comparatifs, il n'y en a qu'un petit nombre, notamment ceux d'un emploi très fréquent : ntelior, pejor, minor, qui se soient conservés, surtout dans les langues littéraires, à l'exception du roumain. Les causes de cette disparition de l'ancien mode de composition des comparatifs ne peuvent pas, ici non plus, tenir à la nature de leur forme, puisque les comparatifs en -iore offrent presque toujours avec les positifs en -u ou -e une dissemblance nette et caractérisée. On ne peut pas davantage invoquer les modifications certes souvent très considérables que la consonne finale du thème a dû subir devant 1'/ du suffixe comparatif puisqu'on aurait pu facilement supprimer les divergences qui auraient dû se produire, par exemple, entre grato Qt*gragiore en italien, entre gret et *graisour en ancien français. La seule et unique raison se trouve plutôt dans la tendance à rendre l'expression plus circonstanciée et en même temps plus explicite, tendance qui a introduit d'abord dans la langue populaire plus ou magis bellus etc., et ces formations nouvelles auront petit à petit fait tomber les anciennes en désuétude. Les débuts de cette tendance remontent jusqu'à la latinité la plus reculée, et même la langue classique emploie constamment la

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