B. LES NOMS DE NOMBRE
§ 49, La sémasiologie doit pousser l'étude du sens des noms de nombre un peu plus loin que la morphologie. Cette dernière connaît les noms de nombre cardinaux, qui n'ont conservé en roman que de faibles traces de leur flexion latine (II, § 68-72), les ordinaux (II, § 561), auxquels s'ajoutent encore en latin les distribu tifs, les multiplicatifs et les proportionnels, que le roman, à de rares vestiges près, a délaissés (II, 562). En regard de ces « noms de nombre définis » se présentent alors les « indéfinis », c.-à-d. les termes « beaucoup », « peu », « quelques-uns », « tous » etc. qui, considérés dans leur forme, peuvent se ranger en partie dans la catégorie élastique des « pronoms indéfinis », mais qui, envisagés dans leur sens et aussi partiellement dans leur forme, se rattachent avec plus de raison aux noms de nombre. Il en résulte que nous avons à étudier le sens des noms de nombre cardinaux et leurs rapports avec les ordinaux, la façon dont on a suppléé les proportionnels latins, la signification des noms de quantité indéterminée.
§ 50. Les NOMS DE NOMBRE CARDINAUX s'emploient fréquemment DANS UN SENS FIGURÉ, c'est-à-dire qu'on se sert d'un nombre
§50. Unus AU PLURIEL 65
déterminé pour indiquer une quantité indéterminée, grande ou petite : ainsi, lorsqu'il s'agit d'un nombre restreint, on dit en ital. dir quattro parole, far qiiattro passi, en franc, à quatre pas d'ici, écrire quatre ligms etc. ; quand il s'agit d'un grand nombre, c'est cent qu'on emploie, comme en allemand, etc. Mais cet emploi figuré n'est pas du ressort de la grammaire; il relève plutôt de la stylistique et du dictionnaire. Nous avons montré (II, p. 653) que la locution duo aut très, en piém. dutrei, a pris le sens indéterminé de « quelques-uns » ; il faut y ajouter l'expression équivalente en macéd. ndao (de un-duo). En revanche, l'extension considérable de sens prise par unus mérite de fixer l'attention, d'autant plus qu'elle est. accompagnée d'une modification dans la forme. Comme unus sert à distinguer, dans un nombre quelconque d'individus, un seul d'entre eux sans que toutefois cet individu soit aucunement désigné d'une manière plus précise, on en arrive facilement à indiquer par là un individu quelconque, indéterminé, et rien qu'un, n'importe lequel; en d'autres termes, unus prend le sens de (65) aliquis et peut alors comme lui recevoir un pluriel. Mais il y a ici deux cas à distinguer. Si c'est un mot n'ayant que le pluriel qu'on doit employer avec cette valeur indéterminée, alors l'ancien français et l'ancien provençal ont l'habitude d'y joindre un au pluriel : ainsi en a. -franc, unes lettres, prov. unas letras (une épître), unas toalhas (une serviette), un mot dont les Leys (II, 92) disent expressément que, malgré sa forme plurielle, c'est un singulier par la signification; de même en esp. unas tijeras etc. Ajoutez-y ensuite l'a. -franc, avoit unes grandes joes et un grandisme nés plat et unes grans narines Jees et unes grosses lèvres plus rouges d'une carbounée et uns grans dens gaunes et lais (Auc. 24, 17), unes hueses etc., le prov. tis bels estivals (^hvn. 2208), l'esp. unos bragos, unos ^apatos, le port, unis braços, umas chinellas etc., où il s'agit d'objets compris dans une unité, surtout d'objets formant paire. L'autre cas est celui où l'on a un véritable pluriel, tel l'a. -franc, il sist en l'ombre d'uns pomiers (Partén. 2364), unes roches (Joinv, 314 e) qu'on pourrait à la rigueur traduire par « chaîne de rochers », il fièrent uns cous si grani (Mér. 4508); le prov. Guillems ren als non atendia mais si trobes unas fenestras (Flam. 1972); l'esp. unos arholes
Meyer-Lïibke, Grammaire III. $
D. Q.. I, 20), por unas gradas (Amadis lé b), tandis que unas voces (12 b) rappelle le voces qui ne s'emploie qu'au pluriel (p. 44) de même que le port, fingia ums ciumes (Diniz, Pup. 152) se rattache aussi à ciumes (p. 37). Enfin unus sert dans l'Est et l'Ouest à désigner une quantité indéterminée : en roum. sînt unele femei care 0 doresc (il y a quelques femmes qui le désirent), en esp. wios mercaderes, unas casas, en port, ums poucos de datilles (Rom. XI, 378), umas poucas de creanças (Diniz, Pup. 42). Dans tous les cas le sens de unus est celui du pronom indéfini, de aliquis et de ses représentants, mais il y a cette différence que l'idée d'unité y reste plus fortement attachée, comme au début des contes : en ital. un rè, franc. un roy etc. (un certain roi); on dit en ital. un Carlo Spadoni, en esp. un Alejandro, en port, un Vasco (un certain...). Cf. encore unus avec des noms de nombre au § 187, comme sujet indéterminé au § 92, comme article indéfini aux § 182 sqq.
§51. Si clairs et si simples que soient à première vue les rap- (64) ports entre les noms de nombre cardinaux et les ordinaux, on s'aperçoit toutefois, en y regardant de plus près, que les premiers ont envahi tantôt plus, tantôt moins le domaine des derniers. Sous ce rapport, c'est le roumain qui va le plus loin : à l'exception du représentant de primus, il a complètement abandonné les ordinaux et les a remplacés par les cardinaux accompagnés de l'article défini (v. II, § 561). Mais il y a aussi d'autres régions où le même phénomène se présente. Les anciens textes imprimés des Grisons donnent ilgs duas, las duas, ilgs très etc. pour « le, la deuxième, troisième » : cf. Papa Nicolaus ils tschun(C. Mem. 212), et même de nos jours, dans la vallée du Rhin notamment, cette tournure n'a pas disparu. Indépendamment de cela, dans toutes les langues romanes, au contraire du latin, le nombre cardinal est usité pour l'indication des heures, du millésime et du quantième du mois : en ital. aile tre, nell'anno mille ottocento novantotto, il dt sette di settembre, franc, à trois heures. Van mil huit cent quatre-vingt-on^e, le dix avril, esp. â las très, aho mil ocho cientos noventa y ocho, â très dias de mar:(o (mais il primo di settembre, le premier avril, el primero abriï); avec les noms des princes : en franc. Louis quatorze, esp. Leon trece, mais