LES CAS CHEZ LES PRONOMS ACCENTUES
lieu, conformément à ce que nous avons observé chez le nom (78) la persistance assez prolongée du datif, la disparition précoce du génitif. Les trois cas sont ensuite réduits presque partout et de bonne heure à deux, le cas sujet et le cas régime, celui-ci étant exprimé tantôt par l'ancien datif, tantôt par l'ancien accusatif. Ce procédé inégal des diverses langues est déjà remarquable; mais il est encore plus étonnant qu'une seule et même langue adopte pour les différentes personnes des cas différents : cf. en franc, moi de l'ace, me X côté de lui venant du dat. illui. Peutêtre faut-il admettre que, là où le dat. lui avait persisté à côté de l'ace, el, le premier fut préféré à cause de sa plus grande sonorité, à moins que d'autres influences n'aient à leur tour maintenu el, comme c'est le cas en provençal. En ce qui concerne le rapport de mï et me, on pourrait dire qu'il se manifesta dans beaucoup de langues un besoin de distinguer aussi dans le langage la catégorie de l'animé de celle de l'inanimé, et cette distinction pouvait s'introduire plus facilement et plus nettement aux première et deuxième personnes, qui en toutes circonstances désignent effectivement des êtres vivants. Or grammaticalement cette distinction fut exprimée de la manière suivante : la personne fut considérée non comme atteinte par une action, mais seulement comme intéressée dans une action; c'est pourquoi l'on choisit non pas la forme de l'accusatif comme cas du régime, mais celle du datif comme cas de l'intérêt. Cependant, tandis que l'italien du Nord, le picard etc. bornaient cette différenciation au pronom, l'espagnol l'étendit aussi au nom (v. § 351). Mais pourquoi le picard se séparet-il en ceci du français central? C'est ce qu'on ne peut guère dire avec certitude. Le développement ultérieur est encore plus remarquable, à savoir l'attribution à l'accusatif des fonctions du nominatif dans la majeure partie de la France et dans l'Italie septentrionale. Naturellement on ne peut ni comparer avec ce phénomène ceux qui se produisent chez le nom, ni se prévaloir de ce fait qu'au pluriel également on ne rencontre qu'une seule forme pour les deux cas. L'extension géographique du phénomène fait penser à une influence gauloise, et en réalité les langues celtiques encore vivantes présentent notamment une tournure absolument conforme au franc, cest
Meyer- LiiBKE, Grammaire III. 6
moi. Mais précisément c'est à peine si cest moi se trouve déjà (79) en vieux français, et d'autre part on dit aussi en italien io non sono te, sans que cependant pour cela ie soit d'ailleurs passé au nominatif.
Cf. encore § 325. L'opinion qui attribue me pour^^o à une influence celtique, a été soutenue particulièrement par C. Nigra et Ascoli (v. Arch. Glott. XI, 438).
§ 64. Par rapport aux cas des pronoms atones, il n'y a rien de plus à remarquer ici; mais c'est bien le lieu d'observer que certains adverbes peuvent prendre la place des pronoms. Quelques-uns d'entre eux : en ital. ne et ci (nous), vi (vous) ont déjà été signalés II, § 82; sur les formes dialectales, v. II, § 83. En ce qui concerne la signification, voici ce qu'il y a à dire : le lat. iNDE=en ital. ne, prov. -franc, en, a.-esp. jusqu'au xv= siècle ende et dende, a. -port, ende remplace d'abord un pronom dans tous les cas qui sont exprimés par la préposition de, comme d'ailleurs en bas latin déjà inde pouvait s'employer pour ex illo, ex illis et pour le génitif partitif : on a donc en ital. che te ne pare di questo, ne ho abbastan:(a, en franc, j'en suis content, je m'en souviens, en prov. ja per plug que m'en nmeva (Appel, C. 12, 5), tan bo essemple en laiset entre nos (Boèce 32), en esp. fallaria ende asa:( (Patr. 387 b, 47), ca avien ende sabor (Cid 3547), so bien end certero (Berceo, Sil. 753), en port, vos em je\ tam sabedor (Denis 308); ou bien, lorsqu'il s'agit de personnes, de nos jours il exprime en général un rapport partitif, mais autrefois son emploi était plus étendu : en ital. che noia mi da costei, liber iamocene, en a. -franc. noT^ sommez^ vostre, faire en poe:( a vo talent (A. A. 3004), franc, mod. je ne puis faire mieux que d'en faire ma femme (Mol., É. d. F. 808), en prov. tros qu ' en veie l'orguel crcsie abaissar ÇAppcl, C. i, 13), en a.-esp. Hyo las caso a vuestras fîjas con vuesiro amor : al Criador plega que ayades ende sabor (2999). Mais l'italien va plus loin et se sert aussi de ne pour exprimer n'importe quel autre rapport relatif à la première personne du pluriel : lo salire omai ne parrà gioco (Purg. 2, 66) signifie « la montée désormais nous paraîtra un jeu », et par un emploi analogue le pisan remplace gli, le, loro par ni. La façon dont ce changement de signification s'est accompli, est difficile à déterminer. Peut-être le pisan représente-t-il un état