LE NOM
qu'ils restent immuablement fixes. En ce qui concerne le premier, il a été montré (II, § 58-63) que le roman a hérité du latin toute une série d'adjectifs à genres non distingués; sans (7) doute, plusieurs langues montrent une propension évidente à introduire aussi parmi eux la distinction entre les genres, mais en français c'est précisément aussi la tendance inverse qui apparaît, à savoir, quand la différence phonétique entre les deux genres est trop considérable, d'y introduire une assimilation qui supprime toute distinction : franc, mod. louche m., f. à côté de l'a. -franc, lois, lousche. En ce qui a rapport au second point, qu'un substantif puisse ou non s'unir directement à un autre, c'est uniquement une affaire d'habitude, qui tient aux usages de la langue; en soi il est très possible que, dans des conditions déterminées, un individu néglige la modification formelle; alors, s'il est en cela imité par d'autres, c.-à-d. si une tournure occasionnelle devient habituelle, la limite est de nouveau franchie. Ainsi, p. ex., lorsque Fogazzaro parle d'un lavoro cane (Picc. Mondo 49), il n'est pas douteux que lavoro dicane serait l'expression strictement grammaticale; mais l'écrivain se contente de juxtaposer simplement les deux idées, et par là cane acquiert, dans l'expression et dans la pensée, la valeur d'un adjectif (cf. là-dessus le § 120 sqq). Enfin, en ce qui concerne la différence psychologique entre adjectif et substantif, il faut dire que, étant même donnée une expression qui évoque originairement un ensemble d'idées, l'une d'elles en particulier peut en être détachée et être prise seule en considération; inversement, une expression qui ne contient qu'une seule idée, peut en recevoir d'autres qu'on lui attribue, qui la complètent, sans que le terme linguistique nécessaire à leur expression soit réellement revêtu de la forme d'un mot spécial : cf. d'une part l'exemple cité plus haut lavoro cane (un travail de chien), d'autre part le franc, la capitale 2iM sens de la ville capitale et autr. sembl. Il s'ensuit donc qu'une grammaire historique surtout, plus encore que celle d'une seule époque, doit aussi relever toutes sortes d'exemples d'adjectifs devenus substantifs et de substantifs devenus adjectifs, question qui a déjà été traitée II, § 391, 394. Des mots qui se prêtent avec une facilité toute particulière à ce transfert d'une classe dans Tautre, ce sont ceux qui désignent
des personnes, comme le tranç. voisin et la ville voisine, ami et une maison amie; on peut même se demander s'ils n'ont pas été (8) primitivement de purs adjectifs, auxquels a été adjoint un substantif comme homme, femme et autr. sembL, mais avec lesquels le substantif, étant donné qu'il s'entendait de lui-même, pouvait plus facilement et d'une manière plus générale qu'en d'autres cas être supprimé, ce qui semble rapprocher les mots en question des substantifs. Aussi les a-t-on nommés non sans raison Substantifs attributifs ou tout simplement Substantifs-Adjectifs (Cf. § I20sqq.).
§ 6. Le latin distingue dans le nom trois accidents : genre, nombre et cas. Le genre, à part quelques exceptions, n'a qu'une valeur formelle : c'est pourquoi il a pu être étudié presqu'en entier dans II, § 58 sqq., 362 sqq.; il ne prendra qu'une place restreinte dans l'étude de la construction (§ 132, 224); dans celle de la signification, il n'y a pas lieu de s'en occuper davantage. Quant aux cas, on peut avec autant de raison les étudier ici déjà que dans la syntaxe proprement dite, et s'il est vrai qu'il faudrait plutôt chercher dans cette dernière partie leur véritable place, ils seront cependant soumis ici à discussion, parce que leur développement historique, c.-à-d. la manière dont le système à cinq cas du latin se comporte dans sa signification vis-à-vis du cas unique du roman, ressort de ce chapitre. C'est ici que doit se placer tout entière l'étude du nombre. Mais les langues modernes ont encore introduit une distinction nouvelle dans l'emploi du substantif, à savoir la séparation de la forme absolue père d'avec la forme déterminée le père et l'indéterminée un père, et en fait on ne peut pas nier qu'en roumain particulièrement, parce que l'article y suit le substantif (la remarque est moins absolue pour les autres langues), l'article a beaucoup d'analogie avec les éléments flexionnels; il n'est même pas loin de pouvoir être considéré comme tel. D'autre part le choix entre les trois formes, notamment entre l'absolue et la déterminée, dépend très souvent de la position syntaxique du mot. On dit en franc. Dieu, mais le bon Dieu; la paix, mais paix et miséricorde; en roum. omul (l'homme, cas sujet), mais pre om (cas régime) ; toutefois l'article reparaît dans bre omul ce cunosc