V. Les Pronoms Démonstratifs
§ 80. Parmi les trois pronoms démonstratifs latins, hic a complètement disparu; illeet iste, bien qu'Usaient persisté, ont subi des altérations de sens fondamentales. Il s'y est joint un troisième pronom, ipse, qui a considérablement restreint sa fonction de pronom d'identité et même y a souvent tout à fait renoncé; ajoutez-y les formes renforcées : en roum. acel, ital. aquello, a. -franc, cil, esp. aquelle etc., qui sont mentionnées au t. II, § 564. Parmi les changements de signification, le plus important est la réduction complète de ille et partielle de ipse au rôle de pronom personnel de la troisième personne (§ 68 sqq.) et d'article (§ 142). La place de hic a généralement été usurpée par iste et ses composés, celle de ille par la forme renforcée c-ille, celle de iste par cotesto en italien, ese en espagnol, esse en portugais. Puis, plus tard, le français a fait abandon complet de cel et, à partir du xiv^ siècle à peu près, il a eu recours à une tournure nouvelle et compliquée, c'est-à-
dire qu'il a rendu hic par ce . . . ci, celui-ci, ille par ce . . . là, celui-là. Telle est aussi la situation, non seulement dans les patois de la France, mais aussi dans ceux du Nord de l'Italie, dans le romain et d'autres. Dans le détail, voici quel est l'état des choses.
§ 81. C'est ille qui a perdu le plus de sa force démonstrative, (93) et c'est seulement dans un nombre restreint de locutions plus ou moins consacrées et dans le rôle de déterminatif qu'il présente encore un vestige de sa valeur intégrale de jadis. Ainsi l'on dit en ital. la notte (Lasca 196, 26 : cette nuit-là), entre Vanno (De Marchi, Giac. id. 5 1 : cette année-ci, au bout de l'an), en franc, de la sorte, de la façon, pour le coup, à la fois etc., en esp. à la sa^on (en ce moment même), à la vex (cette fois, en même temps) : un leniblor que à la ve^ era cruel y agradable (Trueba, H. Cid 106); il faut également citer ici l'a. -esp. délia part e délia pora las vistas se adohavan (Cid 1965, de même 2079). Puis, ainsi que nous le disions, il s'emploie comme démonstratif, et alors il y a trois cas à distinguer. En effet, ou bien le pronom représente soit un mot déjà exprimé, mais dont par paresse ou pour des considérations d'ordre esthétique on évite la répétition, soit un mot non-exprimé d'aucune taçon, mais facile à suppléer, ou bien il sert d'appui à un pronom relatif : cf. en roum. istoria Aretusil si a împàratuluï Iraklie tatàl sâu, a lui ferotokrit si a lut Pe:(ostrat taialuî sâu bi:(iriolul (Gaster II, 178, i : l'histoire d'Aréthuse et celle de l'empereur Héraclius, son père, etc.), calul sâû {i al amiculut sâu (son cheval et celui de son ami) etc. ; en a. -franc. Li rois . . . fist trois seireman^ antiers rame Uterpandragon son père et la son fil et la sa mere (Ch. Lyon 661, il jura par l'âme de son père et par celle de son fils et celle de sa mère), tournure aujourd'hui hors d'usage; en esp. cuyo resplandor al del mismo sol escurecia (D. Q.. I, 16) et sous une forme un peu différente : se imagina que la hija del ventero la era del sehor del castillo (ibid., il s'imagina que la fille de l'aubergiste était celle du seigneur du château); en port, saudades da terra, dafamilia e as da sua pequena Guida (Diniz, Pup. 24) etc. Le deuxième cas est plus rare : cf. en eng. ails da Zuot:^ (R. Chr. 24 : à ceux de Zuotz), en a. -franc. // Evruin (S. Lég. 20, les gens d'É.), les Fromont Qourd. 1059),
§ 8l. 82. îlle ET Ipse COMME DÉMONSTRATIFS 97
en esp. los del mio Cid et aussi el de la triste figura, en port. ouve medo que nom fosse dos do sen linhagem (Graal 49). Le troisième cas à son tour a son principal domaine à l'Ouest; toutefois cf. aussi en ital. vivere nel modo che, en franc, mod. encore chez Molière il est bienheureux qui peut avoir dix mille ecus che:( soi (Av. I, 4), en esp. en el tiempo que estàn mas secas las esperan:^as (Nov. ej. 46), en port. 0 reitor foi um dos que mais se imporlou com a preoccupaçào do nosso homem (Diniz, Pup. 3) et (94) autr. sembl. Comme on le voit, l'italien ne connaît presque pas cette fonction de ille.
§ 82. C'est en roumain, en sursilvain et en provençal que ipse a le mieux conservé son sens latin : cf. II, p. 648 et le prov. eps H Satan (Boèce 18), el es d'aquel eis parven (B., C. 82, 13), per si eys (Appel, C. 42, i6)etc., puis l'adv. eissamen (de même). L'ancien français n'en offre que de rares vestiges : en es le pas (aussitôt), en es cel an (cette année-là), en es l'heure (sur l'heure) et quelques autres (v. § 137). Quant aux points de contact de ipse avec le pronom personnel en roumain et en italien, ils ont été signalés aux § 69 et 70. Il nous faut maintenant observer en outre que, en italien, esso peut recevoir des acceptions assez variées. Il s'écarte très peu de son sens primitif dans des locutions comme in essa arte (Cellini 31, dans cet art même), in esse opère taie (37, précisément dans de telles œuvres), io soglio prendere non piccola ammira:;ione considerando come tu ci abhi infuso tanta e si ferma e insa^jabile avidità del piacere, disgiunta dal quale la nostra vita . . . è cosa imperfetta ; e da altre parte abhi ordinato che Vuso di esso piacere sia quasi di tutte le cose uniane la più nociva aile for/^e e alla sanità del corpo (Leop. 17e) etc., où l'on voit que esso rappelle toujours quelque chose qui vient d'être énoncé. Le cas est un peu différent dans chi osserverà bene, vedrà che i nostri difetti e svantaggi non sotto ridicoli essi, ma lo studio che not ponghiamo per occultarli (Leop. 76 : celui qui observera bien verra que ce ne sont pas nos défauts et faiblesses en eux-mêmes qui sont ridicules, mais bien le soin que nous mettons à les cacher). Ici, comme on le voit, esso n'est pas bien éloigné de son sens originaire. — En espagnol et en portugais ese, esse est en général équivalent au latin iste; on a donc surtout
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recours à lui pour marquer un rapport avec la personne interpellée : esas frutas que dices, de sorte que son emploi est toujours permis quand l'écrivain s'adresse pour ainsi dire directement à son lecteur; c'est ce qui explique le fréquent usage qu'en font certains auteurs. Dans l'ancien espagnol pourtant, esse se rencontre aussi parfois avec une valeur determinative : valie mas essi pueblo que la avievecina (Berceo, Mil. 320).
(95) § 83. Iste a complètement assumé le rôle de hic, mais il n'a persisté jusqu'à nos jours que dans l'Est et l'Ouest. En roumain sa forme est ast, affaiblie en àst dans le parler populaire en Transylvanie; c'est ist en Moldavie, aistu en Macédoine. L'ancien ITALIEN (p. ex. chez Dante) fait encore de este un assez fréquent emploi, mais la langue littéraire y a renoncé sauf dans stamane et stasera, tandis que les parlers méridionaux le conservaient. L'ancien provençal aussi nous offre souvent est, lequel a persisté jusqu'aujourd'hui; en revanche, ist au Nord de la France demeure confiné dans les plus anciens monuments, surtout dans ceux de l'Ouest. En espagnol et en portugais, il permute avec ese, et l'un ou l'autre s'emploie suivant que le récit prend un tour plus général ou, comme cela résulte du § 82, suivant qu'il s'adresse plus spécialement au lecteur.
§ 84. Les formes renforcées appellent peu d'observations. Le roum. acel, ital. quello, a. -franc, cet, esp. et port, aquelle ont tout à fait repris les fonctions du latin ille, mais non sans en avoir souvent affaibli considérablement la valeur comme démonstratif: cf. en ital. quelli di Roma (les Romains), i Fiorentini avevano un esercito grosso in quel di Pisa (Mach., Disc. 3, 15), non era quella tutta la verità (Serao, Ad. Am. 106), conosceva assai bene la natura umana, quella cattiva e quella buona (102) etc.; en a. -franc, cels devant (Roi. 2976), franc, mod. ceux de Paris (les Parisiens), celles de ma naissance, et 'aussi je joins à ma lettre celle écrite par le prince; et cette tournure, malgré la réprobation unanime des grammairiens aux xvii'' et xviii^ sièc, se rencontre assez souvent. A tout prendre, il est vrai, au xv^ siècle déjà celui, ceux ne jouent plus qu'assez rarement le rôle d'adjectifs; celle se maintient plus longtemps et se rencontre encore souvent chez Rabelais; mais, au cours du xvi^ siècle, il se voit réduit
§ 84. 85- FORMES RENFORCÉES DE IIU ET IpSC 99
progressivement aux fonctions de déterminatif et, de nos jours, il ne s'emploie guère plus que devant le relatif. Nous avons montré (§71 et 142) que la forme renforcée de ilk finit aussi par devenir pronom personnel et article. — Au sujet des tormes renforcées de iste, c'est à peine s'il y a quelque observation importante à faire. Elles remplacent le latin hic, et il n'y a que le français moderne qui aille plus loin, qui se serve de ce, cet pour rendre aussi ille et qui, suivant une remarque déjà formulée au § 80, exprime les rapports de lieu non au moyen du (96) pronom, mais par des adverbes de lieu spéciaux. Il est à noter que l'iTALiEN, lorsque le possesseur se trouve à distance, emploie l'ancien génitif-datif des deux pronoms au sens possessif : le colei parole (Lasca 131, 75), nelle costoro lingue (Leop. 125) etc.