INDÉFINIS Q.UI, POUR LA FORME, SONT IDENTICIUES AUX INTERRO
GATIFS ET AUX RELATIFS. On sait qu'on dit en latin si quis (si quelqu'un) et autr. sembl.; cependant le roman ne semble pas en posséder de trace directe. Mais c'est bien ici qu'il faut ranger le roum. un ce (Busme 241), ital. un chê (quelque chose), puis l'ital. fermati tanto 0 quanto (Leop. 134), ne tanio ne quanto, taie e quale (tel et tel), ne taie ne quale (ni l'un ni Tautre), a. -franc, ne çou ne quoi (ni ceci ni cela, proprement : ni n'importe quoi), ne tant ne quant, toutes fois et quantes (C. N. N. 25), encore aujourd'hui par archaïsme toutes et quantes fois, esp. ovyeron se entrâmes ya quanto de apartar (Fern. Gonz. 647), el gran poder que el avia era muy luengo e muy ancho, e agora es mcogido en quanto (Buen. Prov, 4^, 20), fué de la triste:(a ya quanto amansado (Appoll. 187), cada quai buscaria armas para se armar (Hita 1555) etc., encore aujourd'hui unos cuantos (quelques-uns), port, um tanto ou quanto (Diniz, Pup. 30), et aussi en a. -port, avia ja quanto de pessar (Graal 8) etc. Ensuite il faut citer ici l'adverbe quando : en roum. din când in când (Basme 292, 24), en esp. andan aquestas tachas las virtudes enganando, peganse quando con ellas (R. Pal. 380), de cuando en
5 86. LES PRONOMS INDÉFINIS lOI
cuando, en port, de quando em quando et de ve^ em qiiando (de temps en temps). Comment faut-il expliquer cette concordance entre les deux catégories de mots ? Par une influence ultérieure et une extension de l'usage latin? Telle est bien l'interprétation qui se présente à l'esprit tout d'abord ; mais elle est contestable, pour la raison que l'emploi syntaxique en roman est tout autre qu'en latin : ici il est restreint aux propositions introduites par des conjonctions, et alors qnis etc. s'attache comme une enclitique à la conjonction; là il se borne ordinairement aux constructions dont le premier membre est un (98) démonstratif. Il s'agit donc d'un phénomène de création romane ou plutôt antéromane, et il y a deux façons de l'expliquer. Dans sa forme complète l'un des exemples précédemment cités serait à peu près nec tantum nec aliquanttim, tantum atit aliquantiim; mais comme, dans les propositions relatives, c'étaient tantum quantum, talis qualis, tot quot etc. qui se correspondaient, on adopta la forme la plus courte pour obtenir une tournure uniforme. Toutefois l'a. -franc, ne çou ne quoi ne s'accommode guère de cette explication, à moins qu'on ne veuille admettre qu'il a seulement été formé sur le modèle de ne tant ne quant. Aussi peut-être est-il plus vraisemblable qu'à l'origine on est en présence d'une proposition relative : « ni tant, ni autant qu'on veut, autant qu'on pense » ; seulement, cette proposition relative n'est marquée que par le pronom; étant donnée sa signification générale, elle n'est pas réellement exprimée ou bien l'on n'en a pas même pleinement conscience. C'est par là que le pronom, employé seul, finit par acquérir le sens d'un indéfini. Des cas comme le franc, mod. des gens tels quels montrent clairement la fonction primitive de quel dans ce genre de constructions. Sur chi . . . chi, quando . . . quando et autr. sembl., cf. encore le § 209.
Faut-il aussi ranger ici l'eng. quai dans des cas comme quai voûtas a savair fer dalg btjun Poarta grand iïthal da qtial saschun (Caton 2, 12 : savoir quelquefois faire le fou apporte souvent grand profit), da quai chiaiititn (4, j : de n'importe quel côté)? La réponse est douteuse. Certes, on pourrait expliquer par la nature atone de l'indéfini l'a à côté de \'e dans quel (lequel) ; néanmoins il paraît plus vraisemblable de voir dans quai un ital. qualche mal compris.
§ 87. Sur la signification et l'emploi des formes du neutre citées au t. II, § 98, voici à peu près ce qu'il y a à dire. Lorsqu'un pronom se rapporte à une proposition précédente ou suivante, ou bien quand il joue le rôle de sujet ou de régime d'un verbe prédicatif (§ 300), alors on choisit en général une forme différente de celle du masculin et du féminin, mais on peut adopter aussi celle du masculin, ce qui arrive ordinairement quand, en vertu du développement phonétique, les deux genres, distincts en latin, ont confondu leurs formes. Ainsi, dans le franc, êtes-vous mère} Je le suis, il n'est pas douteux que (99) Je ne soit, pour le sens et sans doute aussi pour la forme, le représentant d'un lat, illud ou illum employé comme neutre, comme aussi dans c'est la mère le c\ issu d'un plus ancien çou, provient du neutre ecce hoc. De plus amples détails sur ce point seront donnés aux§ 400 sqq. Autre exemple : l'ital. da perîutio, le franc, partout, surtout renferment aussi un neutre, ce que montre à l'évidence, pour surtout, la comparaison avec le port. sovra tudo; mais, comme ce tutto, tout ne se distingue pas du masculin, il serait oiseux d'introduire des distinctions empruntées à d'autres langues. Toutefois il faut bien accorder une mention spéciale en français à çou, ce. Dans l'ancien temps il semble parfois occuper la place d'un article neutre, notamment quand des expressions adverbiales désignant un lieu doivent être substantifiées : ce derrière va devant (Mér. 1102), plus souvent ce devant derrière, en outre ce dessus dessous, puis avec cen pour ce (I, p. 556) depuis le xiv*^ siècle : cen devant derrière, cen dessus dessous, aujourd'hui par erreur écrit sens, comme s'il s'agissait de sens = direction. Mais à tout prendre l'emploi de ce se restreint de plus en plus. S'il est vrai qu'en vieux français on pouvait l'employer n'importe où, et si de ce, pour ce, à ce etc. sont encore tout à fait habituels chez Rabelais, cependant au xvi'= siècle déjà, après les prépositions, il est éliminé par cela; il a aussi disparu dans des expressions absolues comme ce nonobstant, ce disant etc., où, l'on pouvait encore le rencontrer au xvi^ siècle; il ne continue à se maintenir comme régime que dans ce dit-on et autres formules parenthétiques, comme sujet dans cest, tandis qu'autrement il, le en position atone, cela et l'abréviation vulgaire ça en position tonique ont pris sa place.
§ Sy. 88. PRONOMS AU NEUTRE ET AU FEMININ I03
La forme ital. correspondante cid peut s'employer en général comme sujet, comme régime et après les prépositions; toutefois elle a dans questo un concurrent assez puissant. Les pronoms neutres de la péninsule ibériciue et des patois de I'Italie méridionale ne s'emploient non plus que dans les locutions mentionnées au début; mais, contrairement à ce que l'usage suivi en allemand et en latin pourrait donner à supposer, cet emploi ne s'étend pas aux adjectifs siibstantifiés : c'est ce que nous avons déjà montré p. 12 par un exemple portugais. La seule chose à noter, c'est que les noms de nombres indéterminés, comme l'esp. poco, mucho, sont employés neutralement : poco tengo, pero estoy contento con eso, et non con ese^ ou bien mucho me dijcron, pero apenas lo tengo présente et autr. sembl. Il est (100) vrai que, dans le premier exemple, on pourrait considérer eso comme représentant, non pas de poco, mais de tener poco; cependant cette explication ne convient plus au second : en réalité, mucho semble plutôt être ici traité comme un neutre.
Cf. pour l'espagnol Cuervo-Bello § 292-295 et la note 57. Il y cite la remarquable phrase que voici : solo traigo en mis aljorjas un poco de queso, tan dura que pueden descalabrar con ello à un gigante (D. Quich. 2, 13). On peut ici rapporter ello à poco; mais on peut également y voir, et peut-être avec plus de fondement, une tendance à distinguer entre êtres personnels et choses, c.-à-d. entre êtres où le sexe est ou n'est pas exprimé par une forme spéciale, et cette distinction se serait produite en premier lieu avec les prépositions. Il en serait résulté un con ello dans le même rapport avec con elle qu'en allemand « damit » avec « mit ihm ».
§ 88. Souvent aussi un sujet ou un régime, dont celui qui parle ne se fait aucune idée déterminée, est représenté par un PRONOM FÉMININ, et alors on ne peut pas toujours démêler avec certitude si la forme originaire est un neutre pluriel ou bien si causa, res ou un substantif analogue est sous-entendu. C'est le ROUMAIN qui pousse le plus loin cet emploi : en effet, il dit non seulement el a :(is 0 (il a dit cela), mai au^it-aî una ca astà (as-tu jamais ouï une pareille chose?), mais aussi toate stnt gatà (tout est prêt), vorbi multe (dire beaucoup de choses), sà-si cumpere celé trebuitoare (qu'il achète le nécessaire), où l'on a même le féminin pluriel avec sens indéterminé. — En ita-
LIEN, il faut ranger ici des expressions comme la non andrà cosî, la è cost (Barrili, Nott. Comm. 80), Vhafatta bella, te la dico io, me la pagherà caro, vuol f aria finit a (Barrili, Nott. Comm. 354), qiiesti ce nha benfaita una (Sacch. 32), chi dicea una e chi unaltra (Nov. 15), la dette a gambe (Lasca 188, 2), in quclla che (55) etc., en vieux français : tele H assena (Doon 5145), où peut-être coke est sous-entendu, ceste vos iert mont chier vandue (Érec 3569), d'unes et d'autres orent leur plait tenu (Tobl., Mitth. 84, 6), et Joserans en ra une portée (190, 19) etc., puis l'expression fréquente estre en grande (être en grand danger), en franc, mod. la bailler belle à quelqu'un, en esp. el mas diestro la yerra, buena esta (D. Quich. i, 12 : c'est bon) etc., en port, (loi) ainda sera bom, se 0 tempo nos nào pregar alguma (G. Amorim, Am. Patr. 64), qui s'exprime aussi pa.r pregar uma peça (jouer un tour). Parmi les phénomènes dialectaux, on peut se contenter de signaler qu'en vaudois et en dauphinois la s'emploie même comme sujet de verbes unipersonnels : la plou (il pleut) etc.; cf. § 280.
Pour le vieux français, cf. A. Tobler, Jahrb. VIII, 538 et Vrai Aniel, remarque sur le vers 2.
§ 89. Une série de tormes pronominales ne s'emploient que substantivement, c.-à-d. d'une manière indépendante et sans être unies à un substantif : en ital. questi mais questo signore, en franc, celui-ci mais ce monsieur-ci. En italien, ce sont les pronoms en -/ mentionnés au t. II, p. 130, et cette forme en -i sert pour les deux genres : io sono quellache tufuggi. La Nattira? Non altri (Leop. 164). En outre, en parfaite conformité avec l'observation faite p. 77, colui, costui, colei servent aussi comme sujet, tandis que quegli ne s'emploie guère comme régime ou après les prépositions. La finale -/ d'une part, -0 de l'autre étant insuffisante à marquer la distinction entre le pronomsubstantif et le pronom-adjectif, celui-là peut être caractérisé par l'adjonction de uno ou uomo : ognuno à côté de ogni, certuno à côté de certo, taliino à côté de taie, et aussi en a. -ital. ognuomo; cependant il se produit de bonne heure une confusion : ciascuno notamment s'emploie dès l'origine comme adjectif. — En VIEUX FRANÇAIS, il faut observer que la forme féminine du