I. Les Personnes
§91. Comme le latin et toutes les langues indo-européennes, le roman distingue trois personnes pour le singulier et trois pour le pluriel; seulement, il est juste d'ajouter que, dans bien
des cas, les développements phonétiques ont plus ou moins effacé les distinctions flexionnelles, qui sont alors exprimées par les pronoms-sujets (cf. II, p. 107 et III, § 334 sqq.). Mais c'est là un phénomène qui relève en partie de la phonétique et de la morphologie, en partie de la syntaxe, et que nous pouvons ici négliger. En revanche, il faut observer que, parmi les langues modernes, plusieurs ont encore créé une forme nouvelle, laquelle se distingue profondément des autres non par la désinence, mais bien par le pronom et par la signification; il s'agit de la 3^ personne du singulier indéterminée : en franc, on chante, qui est vis-à-vis de il chante aussi indépendant que il chante par rapport k je chante. En outre il arrive que les formes du pluriel sont usitées même quand elles se rapportent à un SEUL SUJET et vice versa, ou que la 3*^ pers. du sing, s'emploie pour s'adresser à quelqu'un. Enfin il existe une nombreuse caté- (103) gorie de verbes dont on ne forme pas toutes les personnes, tels p. ex. placere (plaire), parère (paraître), où ce n'est que tout à fait exceptionnellement qu'on emploiera parfois la première personne du singulier, ou bien pluere (pleuvoir), où la troisième personne du singulier est seule en usage. Ces derniers verbes, qu'on peut qualifier d'uNiPERSONNELS, doivent être ici l'objet d'une attention particulière.
§ 92. La forme indéterminée s'exprime au moyen de homo ou de unus ou par le réfléchi ou par la deuxième ou la troisième personne du pluriel; homo se trouve surtout au Nord de la France, unus dans le canton des Grisons^ le réfléchi en Italie, la deuxième personne du pluriel dans le Midi de la France, la troisième en Espagne, en Portugal et en Roumanie. En ce qui concerne le provençal, une comparaison entre l'original et la traduction des poésies de Mistral est instructive : cf. iévesias :=^ on y voyait (P. R. 4), entendias ■= on entendait (4), vesès = on voit (4), couneirias plus = on ne distingue plus (20) etc. Il est évident que nous sommes en présence ici d'une façon animée de conter, où le narrateur s'adresse directement à ses auditeurs. Aussi ne peut-on pas s'étonner si l'ancienne langue épique, rarement celle des romans, se sert également de la deuxième personne du pluriel (surtout, il est vrai, avec
§92. MANIÈRES d'eXPRIMER LA FORME INDÉTERMINÉE IO7
les seuls verbes qui signifient voir et entendre) là où l'usage actuel préférerait l'indéfini on : cf. la formule épique si fréquente la veïssicT^ (là on aurait pu voir), qui sert à introduire la description d'une bataille ou d'un cortège, ou si bien s'entresont féru que ne veïstes mieu^ (Mér. 3012) etc. La troisième personne du PLURIEL est parfois employée en espagnol même alors qu'on ne peut avoir en vue qu'une seule personne : una vira tnehan tirado (Silva 305). Quant à homo, il se rencontre dans le Nord de la France dès les plus anciens monuments et plus tôt encore dans le bas-latin de la Gaule, et même on peut constater jusqu'à une époque très reculée la coexistence des formes encore vivantes on et Von. A ce sujet les plus anciens textes présentent une divergence remarquable. En effet, tandis que la traduction des IV Livres des Rois ne connaît que Vutn : Vum fapele (12, 2), Vum li cuniad (37, 2), tut issi frad l'utn des boes (37, 6), et que les Dialogues du pape Grégoire aussi préfèrent de beaucoup Foui : ke Vom por soi fesist orisons (23, 3), de la quelle chose doit Vont penseir (27, 18) etc., dans l'épopée om (104) est la forme usuelle : ço set hum bien (Roi. 308), pur sun seignur deit hum sufrir destrei^ (10 10), bien i poet hoem veir (Charlem. 442), enfin dans les romans on a côte à côte Pon et on ou l'en, en : la vendeit on le vair, le gris (En. 450), Ven apele cocadrille (485) etc. Le provençal aussi connaît homo, surtout dans les premiers temps, et même le Boèce préfère Vom : Vom no ' l laiset a salvament annar (69), molt val lo bes que Vom fai et jovent (102), mais om per veltat non a lo pel chanutÇioj), où l'on doit donner à la négation un tout autre sens que dans le premier exemple. Ailleurs, c'est om qu'on trouve : totas res c'om pot menar (Flam. 385), ja no ' l toc hom trop su au (2389) etc., quan fan so don hom los clam croys (Appel, G. 19, 24), non . . . sentia ren con li fe:(es entorn (Appel, G. 119, 68), e deu hom dire (Leys II, 224), cant auria om cercat tot est mon (Jaufré ap. Appel, G, 3, 116), so es Ardena, com non potadesmar (Daurel 368), so-l pla^ don hom la castiu (Uc Brun, i, 32), très souvent dans les Sermons Limousins (5, 29; 6, 28; 8, 20 etc.). Mais en somme, à l'époque ancienne et moderne, cet emploi de om n'est pas bien fréquent; on lui préfère se (§ 94) ou bien la troisième ou, comme nous l'avons déjà dit, la deuxième
personne du pluriel. En Italie, nous observons un état de choses très caractéristique. Tandis que la langue écrite actuelle ne connaît pas uomo comme pronom, on peut en trouver d'assez nombreux exemples dans l'ancienne littérature, et nous l'avons aujourd'hui dans deux grands groupes de dialectes, l'un au Nord avec la Lombardie pour centre et l'autre au Sud dans les Abruzzes, à Naples et en Sicile. Il est vrai que, pour l'ancienne langue, il est difficile de dire si l'on n'a pas affaire à des gallicismes; on pourra surtout se demander si, dans des textes qui sont indubitablement traduits du français, on n'est pas en présence d'un emprunt servile au modèle. On trouve donc dans les Fatti di Cesare ma uomo lodarehbe ad uno quello che biasimerebbé ad un altro; quando uno basso uomo misprende, uomo lili torna ad ira (24), alcuna legge dice che uomo non uccida cittadino dannato, an^i lo 'nvii Vuomo in esilio (25) etc. Mais chez Dante aussi on lit non ê giusto aver cid che nom si toglie (Inf. 13, 105), dal loco ingiù dov uom s'affibbia il manto (31, ()(>)y quanto uom più va su, e men fa maie (Purg. 4, 90) etc., et de même (105) Pétrarque et Boccace en présentent des exemples : nom dice notamment est fréquent chez ce dernier, de sorte qu'il devait y avoir en italien au moins une tendance qui acquit, grâce peutêtre au français, un certain développement dans la langue écrite. En ce qui concerne l'italien du Nord, il a déjà été noté au t. II, p. 187, que homo cantat y a même pris la place de la i""^ personne du pluriel. Le vieux siciHen emploie simultanément homu et Vhomu, mais ici également il reste encore à rechercher de plus près jusqu'à quel point a pu se faire sentir l'influence du français : cf. h lu homu non juri ni per lu chelu ni per la terra ni per creatura, ma in bona casuni e rasuni po homu iurari senza pecâitu in judicamentu undi homu adimanda sacramentu di veritali (L. Viz. 5), et in xp divi homu intendiri (11,3), in ■^ divi lu homu intendiri (11,9). Mais, dans les Bagni di Pozzuoh, texte en vieux napolitain, on ne peut plus guère songer à pareille action extérieure, et cependant on y lit : se l'omo avesse pustule (Bagni Pozz. 32), quando freve assuctigllale (Je corpora^ che l'omo è dubitosode tisico (165). Dans les Abruzzes enfin il y a alternance entre Vumno et un uomo : cf. Va Vome ndese e Va Vomeyit addi a lu rre (Trad, i, 68 : on l'a compris
§92.93- homo=o'^ 109
et l'on a été le dire au roi), je l'orne va mmetle huerr a lu rré (81, et l'on va faire la guerre au roi), je Vom aredà nu cavalle cioppe e le l'om aremann a la huerre (81, et on lui rend un cheval boiteux et on le renvoie à la guerre), e je Vome dice (82, et on lui dit), et le Votne porte (82, et on lui porte) etc., à côté de n*ome decé (64, on dit), tiitte nome va a la huerre ... e je nome da nu cavalle (81, chaque homme va à la guerre ... et on lui donne un cheval), coma nome je pe ccunosce le primere, se n'orne annamiiré tuile de la Interne (83, comment peut-on connaître la première chose si l'on reste tout à fait derrière); cf. encore che niaome fatt (Pap. 60, che mi hanno fatto). En espagnol, l'emploi de ho?nbre est restreint aux anciens textes, mais il y est très répandu : cf. pero aunque orne non geste la pera del peral En estar a la sombra es plaser comunal (Hita 144), conio guarda omne â su nihita (Berceo, S. Mill. 52), nunca connosciô omne su par en la sufrencia (Alex. 6) etc. Il en est de même en portugais : 0 que homem di'^ (Graal 30), que te homem non pedio (31), que per força vos homem mate (31), pode homem chegar (Euir . 356, 3) et (106) encore chez Camoëns : por segredos que homem nào conhece (Lus. 3, 69). — On trouve quelques exemples entièrement isolés de homo avec la 3" personne du pluriel : en a. -franc, on vairont (G. Metz 458), en prov. vermes los quais apellan hom salamandres (S., D. 352, 19, 2).
Sur homo cantant, cf. H. Suchier, Rem. au passage cité des Denkmâler, et F. Bonnardot, note à G. Metz 458.
§ 93. Pour unus, le principal domaine est le Canton des Grisons; en effet, on y rencontre souvent le nominatif stéréotypé, en obw. ins, qui se trouve donc avec le nom de nombre in exactement dans le même rapport qu'en franc, on de homo avec homme de homine : cf. en obw. dapia cl] ins sapi btica segir (G. Mem. 218, 5 : parce qu'on ne sait pas sûrement), ins po patertgar (Sûrs. Mâhrch. 3, 14 : on peut se figurer), pardagava co ins stopifar (8, 4 : il prêchait comme on doit le £iire), co savess ins esser leghers cura ch'ins sa ch'igl ei finiu cun ins sin quest mund (20, 14 : comment peut-on être joyeux quand on sait que c'est fini de soi en ce monde?). Mais, à côté de ins, dans
no CHAPITRE I : LES MOTS À FLEXION § 93. 94,
les premiers temps déjà, on trouve aussi in : sche in ha gie schi grond adaig et quitan sco in vul (Viadi 155, 20 : quand on a même autant de soin et de prévoyance qu'on veut), cura cbe in va . . . vesa ins la fossa (72, 90 : quand on y va, on voit la fosse), ei ven a vegnir igls gys, sin ils quais in ven a gyr (Alig 430 : le jour viendra en lequel on dira), en eng, siln tuott que che Un Ig dumandaiva (R. Chr. 191 : à tout ce qu'on lui demandait), per amur d'roba . . . s'iascha un sia conscyentia niiider (595, par amour des richesses on fait taire sa conscience) etc. Ici aussi l'adjonction de unus à la 3^ personne du pluriel n'est pas inconnue. En se dirigeant vers l'Est, oh trouve un, n à Greden, an dans la vallée d'Ampezzo, formes où il faut voir de rechef unu plutôt que homo. Au contraire Erto à la frontière frioulane et le Frioul paraissent ignorer complètement ce phénomène : aussi est-on tenté d'admettre que l'emploi correspondant de « eins » dans l'allemand du canton des Grisons et du Tyrol n'a pas été sans influence sur les Romans. D'autre part, il se pourrait que l'Italie supérieure aussi n'ignorât pas entièrement l'emploi de unus avec ce sens, car De Marchi écrit même dans la langue littéraire : A vederla in certi istanti uno avrebbe detto che (Giac. (107) id. 271 : à la voir en certains instants on aurait dit que). De même on trouve en espagnol des phrases comme por el aima de Cain que es ruin ventura vivir en Barbadillo, donde vive uno coino las bestias salvajes (Trueba, H. Cid 84), cuando uno piensa (Galdôs, Fort. Jac. i, 9 : quand on pense), en provençal us non 0 pre:(a sis trada son parent (Boèce 8) et autr. sembl., qui se rattachent à la signification de unus étudiée à la p. 65.
Sur l'emploi de unus avec le pluriel en sursilvain, Th. Gartner donne des^ndications précises dans sa Ràtor. Gramm., § 128.
§ 94, L'emploi du réfléchi pour désigner une personne indéterminée est un phénomène principalement italien, mais en espagnol aussi il est recherché par un grand nombre d'écrivains. En Toscane on a dit de tout temps si dice, si picchia, si piantano le vigne etc., pour lesquels il est superflu de citer des textes ; en revanche, en français, c'est à peine si l'on peut trouver des exemples assurés, et I'espagnol emploie généralement la troisième personne du pluriel; toutefois il se manifeste chez les
§ 94-"96- MANIÈRES d'exprimer LA FORME INDÉTERMINÉE III
écrivains une certaine prédilection pour le réfléchi même dans des cas où il ne remplace pas le passif d'autres langues, et à ce propos il faut observer que, contrairement à l'ordre strictement logique, le verbe reste au singulier et que le nom qui exprime le sujet de l'action adopte la forme du régime passif: cf. se lo cercô de sôlidas mur allas (Trueba, H. Cid i8 : on l'entoura (le cloître) de solides murailles), que se le acuse (36, qu'on l'accuse), â que se me condena (9), dicese (91, on dit), anadase (42, qu'on ajoute), se oyô un espanioso roido (49), et déjà chez Cervantes se ofende à Bios (Nov, ej. 175), et même muy pocos reynos se halla (J. Men. 79); de même en port. : se soa os grandes feilos (Lus. 2, 103) etc. En italien, pareille tournure est très rare : cf. entre autres quivi ore ne campane non s'udiva (Berni, Roi. 67, 54).
§ 95 . La TROISIÈME PERSONNE employée par politesse au lieu de la DEUXIÈME, au SINGULIER commc au pluriel, se rencontre en Italie, en Espagne et en Portugal. En italien, le nom de la personne à qui l'on s'adresse est remplacé à l'origine .par vossignoria, qui peut naturellement à son tour être suppléé par le pronom correspondant : ella ou lei, forme qui apparaît au (108) xvi= siècle et qui s'étend rapidement, au point qu'elle est la seule usitée aujourd'hui dans les classes élevées de la société. — Par un emploi tout à fait identique les Espagnols disent Usted, abréviation de vuestra merced, et les Portugais Fossé. Sur les rapports de cette manière d'adresser la parole avec la deuxième personne du pluriel, v. § 97. Ensuite, on l'a déjà mentionné au t. II, p. 178, cette façon de parler s'emploie généralement au pluriel, dans l'Amérique du Sud, quand on s'adresse à plusieurs personnes : à une forme esp. cantais répond donc uhtée kântan.
§ 96. La substitution de la forme indéterminée à la première PERSONNE DU PLURIEL s'cxpUque saus doute par le même désir de s'exprimer avec modestie qui fait aussi remplacer la première personne du singulier par celle du pluriel (§ 97). Son principal domaine est l'Italie du Centre et du Nord, et même on l'y pousse si loin que le tosc. noi si canta (avec cette union remarquable, évidemment inspirée par le besoin de clarté, du
pronom de la i'"'' personne du pluriel avec la forme verbale indéterminée) et le lomb. um kanta ont complètement éliminé de la langue populaire les anciens finnois cantiamo, kantam. Dans les textes littéraires, um kanta apparaît déjà chez Bonvesin, bien que cependant encore avec une rareté relative (II, p. 187); noi si canta, qui doit aussi être ancien dans la langue du peuple, a été longtemps exclu de la langue écrite et même aujourd'hui n'y a pas encore pris pied comme il faut, mais il apparaît précisément chez des écrivains non-toscans, comme D'Azeglio, B. Sperani, qui imitent fortement le parler toscan : noi si potrà parlare (Rom. Mort. 78) et autr. Pour expliquer noi si canta, des exemples comme noi le vite si piantano a majuoli (Giuhani, Del volg. Tosc. i, 50) sont particulièrement instructifs. Jusqu'à quel point pareille tournure se rencontret-elle ailleurs? La recherche est encore à faire. Un on chante au sens de nous chantons a été signalé en territoire français au t. II, p. 195.
§ 97. La substitution de la première personne du pluriel À celle du singulier est un fait grammatical général dans tous les temps et sans doute aussi dans toutes les langues quand celui qui parle veut laisser davantage à l'arrière-plan sa personnalité. Cette façon de parler, à laquelle recourent volontiers les écrivains notamment lorsqu'ils parlent d'eux-mêmes, est du ressort, non de la grammaire, mais de la stylistique. De (109) même, à propos du pluriel de majesté, tel qu'il est employé par les princes à l'instar des Romains et des Byzantins, la grammaire n'a rien à remarquer et, s'il mérite un certain intérêt, c'est uniquement parce qu'il semble avoir été le point de départ de la forme si généralement usitée en ancien roman surtout pour s'adresser à de hauts personnages. En effet la DEUXiiîME personne DU PLURIEL employée par politesse avec le sens de la deuxième du singulier lorsqu'on s'adresse à quelqu'un, est commune à toutes les langues romanes, le roumain excepté; toutefois il est vrai que l'emploi de vos au lieu de tu est soumis à des fluctuations de toute espèce. Il n'y a que l'espagnol d'Amérique où il ait pénétré jusqu'aux plus basses classes de la société et où il ait, comme on l'a déjà dit au t. II, p. 178, entièrement éliminé l'ancien tn. Sinon, la langue des