PLURIEL POUR SINGULIER PAR POLITESSE II
populations agricoles et des classes inférieures des villes évite plutôt vos ou du moins ne s'en sert qu'à l'égard de personnages haut placés, tandis que le contraire a lieu dans les cercles de gens cultivés : tu disparait parfois presque entièrement, même dans les rapports intimes entre gens mariés ou entre parents et enfants. En italien, l'emploi de voi est dans les premiers temps une marque de profond respect. Dante, il est vrai, s'adresse à Virgile en s'écriant : tu duca, tu s'ignore e tu maestro (Enf. 2, 140), mais il se sert de voi en parlant à Farinata degli Uberti (Enf. 10, 94), à Brunetto Latini (15, 34), à Cacciaguida (Par. 16, 10), à Guido Guinicelli (Purg. 26, 112), à Adrien V (Purg. 19, 131) etc., et cet emploi se maintient encore au xvi'^ siècle. Mais ensuite l'extension de ella (§95) relègue voi dans une sphère un peu plus familière, et aujourd'hui il tient le milieu entre le tu amical et le ella conventionnel, mais toujours avec cette restriction que, dans le Nord italien, peut-être sous l'influence française, voi se maintient plus fermement et est à peu près l'équivalent de ella. — En France, dans le Roland, vos a la prédominance, sauf quand on s'adresse à des personnes d'un rang tout à fait inférieur : Li reis . . . //// le plus tnaistre (c.-à-d. cuisinier) en apelet : bien le me guarde (1819), à des choses personnifiées : Eh! France dulce, cum hoi remendras guaste de bons vassals (1985), et aux personnes qu'on aime : lais Oliviers (1026); au début d'un combat notamment on dit d'abord vos (jusqu'à 1335), puis /// (1565 sqq.). C'est donc avec vous qu'au moyen âge déjà se parlent le plus souvent des égaux, en tant qu'ils appartiennent aux cercles de la cour; l'emploi de tu se restreint aux moments d'émotion; c'est ainsi qu'un messager qui apporte une nouvelle inattendue, peut se (uo) servir de tu même en s'adressant à des personnes haut placées : cf. Une espie est au duc venue . . . Dus,feit Vespie . . . Or pue:;^ feire la fille pratuire faupereor (Cligès 3621). On rencontre aussi tu pour marquer l'intimité : ainsi la reine dit à Cligès je fabandon, Alixandre, le cors t'amie (Cligès 2342). Dans la société bourgeoise aussi, telle qu'elle apparaît dans les fabliaux, on emploie plus couramment vos; seules les classes inférieures se servent uniquement de tu. Une particularité du style épique et qui est à peu près étrangère à la lyrique et au roman d'aventures, c'est
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la brusque alternance de tu et de vos : de mes dous fix^ seras resvigoure:(^ quant vos seroix don snnc d'euls dous lave^ (A. A. 2949) etc., où l'on doit sans doute voir une contamination de l'ancien tu populaire correspondant à la période originaire des anciennes épopées, avec le vous mieux approprié au ton de bonne compagnie de l'époque postérieure. Or, tandis qu'au cours du temps vous se propage de plus en plus dans la langue usuelle, la poésie lyrique et le drame du xvi^ siècle, sous l'influence évidente du latin, attestent une prédominance de tu. Mais le drame classique préfère vous, lequel paraît même avoir presque entièrement éliminé tu dans la langue usuelle du grand siècle, tandis qu'aux xviii"= et xix*^ tu reprend plutôt une certaine extension. — Dans les autres langues romanes également, on rencontre l'alternance prémentionnée de tu et de vos : cf. en a.-ital. corne t'hanno consigliato coloro con cui in prima vi consigliaste (Nov. 17), non mi donate. . . ma pregovi che mi doni (10), en esp. Doncela, conviene quejureis; si no seréis muerta. Juraràs de etc. (Amadis 14a); no me cates por amiga vos ni otro (35 a). Ici aussi, au commencement du discours, sous l'empire d'une émotion, on trouve d'abord le singulier, puis le pluriel : viejo malo estas en el paso de la muer te e tienes tal costumbre? Si agora pudiesedes tomar armas, probaros-y-a, que érades traidor é asi lo sois à Bios é à vuestra anima (14 b). Inversement, il est vrai, le roi Abies, pendant un repos dans le combat, s'adresse d'abord au Doncel del Mar au pluriel : Estad y endurecemos nuestros hielmos, e si quisierdes que . . . , mais ensuite il continue avec tu : como quier que te yo desame mucho, te precio mas, et dès lors dans le dialpgue il conserve le tu (22 a). Quand il s'adresse à son serviteur Gandalin, Amadis emploie amigo et tu (35 b, 37 b), tandis que Gandalin se sert de vos. Lorsqu'il s'agit d'objets (m) personnifiés, tu est plus généralement employé : ai anillo, como anduviste en aquella mano{^ja); au contraire, en s'adressant à Dieu, on préfère vos : ay Bios que merced me fariadcs, si el fuese Ç'^ ^ h) . — Dans le Graal en ancien portugais, quand des égaux s'adressent la parole, vos est de beaucoup le plus souvent employé; la reine dit même à un « donzell » qui lui apporte la nouvelle de l'arrivée de Galaaz : di:(ede nollas (12), tandis que l'ermite, lui, tutoie le roi Arthur : rei