II. Les Temps
§ loi. Ce que le latin exprime par les formes temporelles du verbe, ce sont deux choses entièrement différentes, lesquelles sont rendues en d'autres langues de façon différente aussi et qu'il est de la plus grande importance d'examiner séparément pour qu'on puisse en saisir notamment l'évolution historique : le MOMENT DE LA DUREE et LA MODALITÉ DE l' ACTION.
Par la première de ces expressions, on entend le moment du temps auquel on attribue l'ac 'on, c.-à-d. le présent, le passé et le futur. Il n'y a pas d'autre division possible, quand même on regarderait comme une catégorie à part le cas où, en exprimant quelque chose, on n'a en vue absolument aucun moment déterminé : ainsi p. ex. « le ciel est bleu », ce qui n'implique ou du moins ne doit impliquer aucune idée de présent, tandis que dans « le ciel est bleu en ce moment » la constatation porte sur le présent. On ne distingue donc pas dans le verbe, au moins en latin et en roman, entre l'action présente et l'action à moment non-défini; en outre, il n'existe pas non plus de séparation radicale entre les trois moments précités de la durée : c'est ce qu'atteste l'emploi très répandu du présent à la place du futur et celui, un peu moins étendu, du présent au lieu du prétérit. On peut ensuite, à ce même propos, suivant l'indication déjà donnée au § 90, établir encore une distinction entre temps absolu et temps relatif, c.-à-d. entre l'emploi d'un temps en soi et dans ses rapports avec les temps qui précèdent ou qui suivent. Mais en tous cas le moment de la durée exprime quelque chose d'existant en dehors de l'action; au contraire la modalité de l'action
indique les différences dans la manière dont s'accomplit une action : elle apprend donc si une action est durable ou répétée (ii6) ou momentanée ou inchoative ou accomplie. Le lat. cantal renferme donc au moins quatre sens différents : « il chante, sans s'arrêter, pendant un espace de temps déterminé », « il chante à diverses reprises (il a coutume de chanter) », « il chante justement à cette heure », « il commence à chanter »; quant au prétérit cantavit, il a encore un cinquième sens : « il a chanté et en ce moment il ne chante plus ». Pour rendre les diverses modalités de l'action au présent, le latin ne s'est créé que dans une mesure restreinte des moyens divers d'expression : virere (verdir) à côté de virescere (commencer à verdir), cantare (chanter) et cantitare (chanter à plusieurs reprises); de son côté le roman a délaissé cette différence entre les formes, mais non, il est vrai, sans y substituer une autre distinction (v. § 312 sqq.). En revanche, au prétérit, cantabat en latin exprime l'action durable et répétée, cantavit l'action momentanée, l'action inchoative et l'action accomplie. Il n'est pas du ressort de la grammaire romane de rechercher la manière dont s'est constituée cette diversité de sens de cantavit. À vrai dire, l'hypothèse qui s'offre de suite, c'est que, dans le parfait latin si riche en formes diverses, deux catégories autrefois distinctes de sens et de forme, celle de l'action momentanée-inchoative et celle de l'action accomplie, se sont fondues en une seule; toutefois cette hypothèse n'exclut point la possibilité qu'une modalité de l'action qui n'avait originairement que le sens d'achèvement, y ait progressivement ajouté aussi celui d'action momentanée et finalement celui d'action inchoative, ce qu'on pourrait confirmer, par les exemples à discuter aux § 301 sqq. — Nous avons donc en latin littéraire un présent, un prétérit marquant la durée et, comme on dira maintenant, un autre ne la marquant pas, et un futur. Ensuite il faut encore y ajouter le plus-que-parfoit et le futur antérieur, qui sont tous deux des temps relatifs puisqu'aussi leur forme nous ramène à cantavit. La langue populaire a perdu le futur, de sorte donc que, parmi les temps non-relatifs, il ne reste pour le roman que le présent et les deux prétérits. Mais à ces cas s'en ajoutent encore quelques-uns où les temps relatifs se sont transformés
§ 10 1. 102. MODALITÉ ET MOMENT DE l' ACTION 121
en non-relatifs, et c'est naturellement déjà le lieu d'en parler ici. Il subsiste encore quelque doute sur le droit qu'a le futur roman d'entrer dans la série des temps. Si l'on fait entièrement abstraction de l'a. -franc, iert (II, p. 398), forme isolée dont on ne peut naturellement pas tenir compte, il est évident que le franc, mod. // viendr-a et surtout // viendr-ait est aussi bien un temps que p. ex. le lat. canta-bit; mais il n'est pas (117) moins certain qu'envisagé du point de vue historique et sous la forme qu'il a encore aujourd'hui en maint endroit, venire habeo ne peut pas plus que le franc, mod. je veux venir ^ je vais chercher etc. être considéré comme un temps (v. II, § 112). Dans une grammaire historique on pourra donc ne pas tenir compte, en étudiant les temps, de l'admission parmi eux de cette locution qui est devenue le futur notamment dans la langue littéraire de France et d'Italie. A plus forte raison encore cette observation s'applique-t-elle à // a chanté. Certes il est exact que, dans les patois français surtout, le participe ne se modifie pas, qu'on y dit la kl ke ^ ekri, et non ekrit; mais pourtant il serait prématuré de vouloir à présent déjà considérer ilasài^, nuiavôsàtç comme des formules invariables analogues au lat. amavit, amavimtis, car malgré cela on dit encore // a ri e sàtç (et non // ari e asàtç) et encore a-ti-sàt^ (et non a sati-W) ou // a byè sàtç etc. Par conséquent, même au point de vue actuel, // a chanté est un groupe de mots, et non une forme flexionnelle. Il est vrai qu'avec le temps il peut le devenir; c'est là un point qui ne peut être contesté.
Cf. G. Herbig, Aklionsart und Zeitslufe, I. F. VI, 157-269.
§ 102. Le PRÉSENT s'emploie pour exprimer des actions et des états dont le moment n'est pas déterminé ou bien qui se produisent ou du moins sont censés le faire en présence de celui qui parle; ainsi donc il se dit aussi d'événements qui, en réalité, se sont accomplis à une époque antérieure, mais que le narrateur, dans l'émotion du récit, expose comme actuels; il peut aussi se rapporter à des choses qui se produiront seulement dans un avenir prochain ou éloigné, et cela encore une fois parce que, en les signalant, nous considérons comme s'accomplissant déjà ce qui, d'après nos prévisions, s'accomplira
indubitablement. Le premier, le présent historique, a été usité dès l'origine en latin et en roman, notamment lorsqu'il fallait rendre le récit animé, expressif, ainsi plus fréquemment dans l'épopée, le roman et la nouvelle que dans des ouvrages purement historiques. Mais des observations plus détaillées sur ce point sont du ressort de la stylistique, et non de la gram- (ii8) maire. A l'époque latine déjà, le parler populaire a dû faire un emploi tout à fait fréquent du présent à la place du futur; et ce qui aura le plus contribué à répandre cet usage, c'est la disparition de l'ancien futur en -b. Dans les langues littéraires romanes où se sont introduites ces formes nouvelles dont nous venons de dire un mot, le phénomène paraît être plus rare; toutefois, il se peut naturellement qu'ici aussi, dans un cas de forte émotion, on renonce à la tournure plus logique : cf. en a. -franc. wor:{ est Amiles, li traîtres sans foi, A ceste espée qui ci gist delex moi Li coperai le chief (A. A. 1225). Il va de soi que, là où le subjonctif est requis, le présent s'emploie aussi pour désigner des événements à venir; car, en dehors de l'hispanoportugais, le nouveau futur n'a pas même de subjonctif : cf. en a. -franc, de tous les diets est noiens ki fuissent ne kija mais soient (Ch. II esp. 6396). La situation est tout autre dans les patois. Le phénomène qui s'est accompli en latin vulgaire, semble se reproduire ici; ainsi les dialectes de l'Italie méridionale notamment n'offrent presque aucune trace de futur et se contentent du présent : cf. en sic. Duminica vi fa:(^u na bella mandata di gnocculi .... nui stasera arristamu ccà eu vassia; quannè cchiù notti, nni li quadiamu (Bibl. IV, 209 : dimanche je vous ferai un bon plat de nouilles. Ce soir nous resterons ici chez vous; quand il fera plus sombre, nous les chaufferons), dumani a sira vinemu ccà e nallianamu (211, demain soir nous viendrons ici et nous nous divertirons) etc.; en abruzz. vedéme m bo che ffa stu pésce . . . pô rêsse che dduman e ppur accusa (Trad. abr. i, 87 : voyons un peu ce que fera le poisson. Peut-être que demain ce sera de nouveau ainsi), dumane se venue lu vuvucc' (9, demain se vendra le bœuf), ma te venu (9, ils te vendront) etc.; souvent on joint mo au présent. Ou bien en vaudois on dit niingu pôi deman (je mangerai demain), et si dans les textes littéraires on rencontre le futur et que même