‹ Grammaire des langues romanes;Chapitre 6 sur 269 · I. Substantif et Adjectif · texte numérisé non relu

I. Substantif et Adjectif

§ 7. Le passage du substantif à l'adjectif suppose toujours an emploi attributif ou prédicatif du premier : il ne devra par conséquent être étudié qu'au § 122 sqq.; mais la substantification des adjectifs s'accomplit sans avoir égard à leur position syntaxique : c'est pourquoi aussi elle a déjà été brièvement examinée au t. II, § 391. Aux faits mentionnés là, ce n'est que dans un certain sens qu'on peut encore ajouter ici de nouveaux développements. Dans des cas comme le franc, la capitale, un

substantif a réellement existé autrefois à côté de l'adjectif; dans d'autres comme le franc, le bon (l'homme bon), il en existe un au moins dans la pensée, seulement il ne s'exprime pas; mais le cas n'est pas le même quand le bon est employé au sens de « la bonté », le froid au sens de « la froidure ». Ici, au contraire, ce (lo) qui proprement ne devrait être qu'un caractère observé dans un objet, est désigné tout à fait directement comme une chose existante. Dans ce cas on peut encore distinguer diverses nuances. On peut exprimer par l'adjectif substantifié à quel degré une propriété s'observe dans un corps : ital. bisogna vedere quanf è per il largo, misurà quattro passi in largo e cinque in lungo (Neera, Sogno 58); a. -franc, la ou l'aiguë avoit plus de le (Clig. 1490); franc, mod. la soirée m'a paru d'un long (Zola, Assomm. 131), elles ont un capiteux, un charme, un je ne sais quoi tout particulier (Maupassant, Mais. Tellier 256); prov. e'I flum creg aquela nuit de III pes d'aut (Appel, C. 121, 50). Mais l'adjectif substantifié peut également exprimer l'intensité avec laquelle une propriété se manifeste dans un objet déterminé : ital. Vazj^urro tenero del cielo (Neera, Sogno 33); Mafia aveva un segno rosso, di un rosso vivo (94); iranç. j'avais conscience de l'irrémédiable de cet anéantissement (Loti, Fleurs d'ennui 4), l'odieux de ma présence (Bourget, Disc. 237), la fatigue et la marche avaient comme émoussé l'aigu de ses ennuis (Huysmans, En ménage 29), etc. Enfin il peut encore, sans cette restriction, s'employer directement dans le sens d'un substantif verbal abstrait : ital. // freddo (le froid, la froidure), era siato tutto il giorno un caldo (chaleur) soffocante (Neera, Sogno ^2), per suo utile Çà. son avantage), il gran secco (sécheresse) délia giornata {De Marchi, Giac. id. 6); franc. / ', froid, le sérieux; prov. creis en aut (hauteur) e en amplesa (P. Joh. 617), etc. Dans l'ensemble le français étend cet emploi plus loin que l'italien, et dans ces derniers temps surtout ce mode de substantification y a pris une très large extension.

Cf. A. ToBLER, Beitràgell, 160-178, à qui sont empruntés la distinction des trois cas étudiés et les exemples français.

§ 8, Dans ce mode de substantification, le substantif en italien et en français est identique au masculin de l'adjectif, et même il en était déjà ainsi en vieux français, comme le prouvent

§ 8. ADJECTIFS SUBSTANTIFIÉS II

je ne dirai pas to:{ w;( buens (Ch. Lyon 6408), voirs est que je ne me fain s mie (3650) etc.; ['espagnol au contraire possède une forme spéciale, car il fait une distinction entre el bueno (l'homme bon) et lo bueno (la chose bonne). Il est vrai que cette distinction n'est pas absolument rigoureuse; et même, que le phénomène soit individuel ou régional, il semble souvent se produire un empiétement de el sur lo. Déjà dans l'ancienne (n) langue on lit nin saben quai es el blando meïws de saber quai es el aspero (Buen. Prov. 17), où lo serait de règle; et puis Jovellanos p. ex. manifeste une certaine prédilection pour el; et, si Bello (§ 58) écrit : « dicese substantivadamente el sublime, el ridiculo, el patético, el necesario, el superfluo, el sunio posible » et y joint cette observation : « pero estas locuciones son excepcionales, y es preciso irse con tiento en ellas », cela prouve bien qu'il s'agit d'une élimination graduelle de lo par el qui n'a pas encore pénétré complètement dans la langue écrite. En somme, il va sans dire que le neutre trouve encore aujourd'hui son emploi quand une qualité est envisagée abstractivement, comme une chose indépendante : cf. veia lo ridiculo y lo cômico en todo (J. Valera, Com. Mend. 4), me:(clar lo divino con lo humano (D. Q.. II, 6), gobernar lo temporal y lo eterno (J. Valera, Com. Mend. 122) etc., puis lo ultimo de tu pensamiento (D. Q.. II, 7), en lo mejor de esta Andalusia (I, 24), lo mas âspero de la montana, todo lo descubierto de la tierra (I, 10), lo trémulo de la vo:(^ (J. Valera, Com. Mend. 138) etc., ensuite lo diabôlico, lo abominable es mi inclinacion a tu tio (J. Valera, Com. Mend. 217). Particulièrement fréquente est la relation établie entre l'adjectif neutre et une proposition relative subséquente : que es {era, estabd); cf. del sol y de lo grande que es (J. Valera, Com. Mend. 151), se hablô del niho Fadrique:{ y de lo crecido que est aba (6), à pesar de lo mundano, empio y antireligioso que era don Fadrique (146), ensuite avec un sujet féminin ou avec un pluriel lo orgulhosa que estoy (115), segundo lo preocupada que estaba (222), por lo atrasada que se encontraba (Caball., Nov. 280), todo lo bellas, todo lo seductoras que puedan ser (J. Valera, Pépita 205), llamaban en él la atencion los ojos por lo dulces, la boca por lo triste (Coloma, Pequeii. I, 362). Ce qui se produit dans tous ces cas et dans beaucoup

d'autres, c'est que l'adjectit prend la place d'un substantii abstrait ou qu'il tire du substantif, en le résumant, ce qui lui ressemble sous le rapport de la qualité : cf. encore lo alto au sens de « la partie la plus haute de », p. ex. lo mas alto ae la isla (Nov. ej. 56) et autr. sembl. Or si, à côté de cela, on dit el bianco de la una, cela ne doit pas être contraire à la règle, car dans ce cas el bianco aurait le sens concret de « un point blanc dans l'ongle », et c'est ainsi que, dans la double expression el bianco et lo bianco de los ojos, peut se trouver la dif- (12) férence entre une conception plus abstraite et une plus concrète. Mais il y a lieu de s'étonner quand Cervantes écrit este niho con quien habeis mostrado el estremo de vuestra caridad (Nov. ej. 179), explicable peut-être par le fait qu'on lit quelques lignes plus bas : los estremos de la gala y de la bi^arria estaban en él todos juntos et con tantos estremos de hermosura (52), de sorte donc que estremo n'est absolument plus considéré comme un adjectif; el estremo est plutôt un pur substantif. Il y a équivalence absolue du masculin avec le neutre dans des exemples comme el interior del libro, el vacio de su cora:(on (le vide de son cœur) et autr. sembl. D'un autre côté lo apparaît parfois .quand l'adjectit employé substantivement désigne directement une chose : cf. dos tragos de lo ahejo (deux coups de vieux vin, D. Q.. II, 3), où en effet anejo se trouve évidemment pour vino ahejo. Ce fait est d'autant plus frappant que, là précisément où l'adjectif adopte la nature du substantif, c'est uniquement el qu'on emploie : cf. el frio (le froid), el pasado (le temps passé) par opposition à lo pasado (ce qui est passé).

Cf. A. ToBLER, Beitràgell, 184-191, où l'auteur reconnaît également « une certaine hésitation dans les habitudes de la langue » . Le portugais, dans l'emploi de l'article, ne distingue pas entre masculin et neutre; les adjectifs substantifiés y sont exclusivement traités comme des masculins : cf. tiido 0 que sento e todo 0 insensihil (Lus. I, 65).

§ 9. 11 y a encore un autre point de contact entre le substantif et l'adjectif, c'est-à-dire qu'un substantif uni à la préposition de peut recevoir tout à fait la valeur d'un adjectif. Un exemple classique en a déjà été mentionné au t. II, p. 618 : débonnaire, qui est à présent, même dans sa forme, devenu adjectif.

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