JUXTAPOSITION DE SUBSTANTIFS I
de S. Bernardo etc. Ces exemples montrent que les langues n'ont pas suivi des voies absolument semblables; aussi restet-il quelque doute sur le point de savoir s'il faut aussi expliquer de la même manière les phénomènes en apparence identiques. Si Ton considère que, dans les cas de la seconde ('SO catégorie, qui ne s'est formée qu'en roman, le français établit une distinction absolument rigoureuse entre hôtel Rambouillet et hôtel d'Alsace, entre rue Bonaparte et rue de. Seine, c-à-d. qu'il ne peut se passer de de que devant les noms de personnes, on pourrait bien être tenté de voir dans hôtel Rambouillet un vestige et naturellement une extension moderne du phénomène étudié au § 42. Il est vrai que Alsace aussi est un mot que l'ancien usage de la langue permettait d'employer sans de, mais le rapport entre hôtel et Alsace n'est pas le même rapport de possession qui existe entre hôtel et Rambouillet. Autre est l'usage en l'italien, où même dans ce dernier cas l'emploi de di est aussi de règle à l'époque ancienne, et où ne se produit pas la même limitation qu'en français. Ici il faut voir dans le nom propre une interprétation, une détermination plus spéciale du substantif, pour l'expression de laquelle une forme expresse semble d'autant plus superflue que le rapport des deux mots n'est pas susceptible de plusieurs interprétations, et qu'au surplus, dans des expressions de l'espèce, on vise à s'exprimer avec la plus grande brièveté possible. Des recherches historiques devraient d'abord montrer combien ces noms d'individus ont gardé de traces de l'ancien usage, en quoi ils répondent à un besoin de concision et dans quelle mesure ils sont une imitation d'un type étranger. — Nous avons une expression totalement isolée, et sans doute un germanisme, dans l'obw. // meins z^rcladur (C. Mem. 2 17, '28 : le mois où l'on sarcle).
§ 124. Comme on l'a déjà dit, la plupart des adjectifs suBSTANTiFiÉs sout formés de noms de personnes : ainsi, nous avons en lat. juvenis (jeune homme) à côté de juvenes annos (jeunes ans), vindex (vengeur) à côté de vindex manus (main vengeresse), servus (esclave) à côté de servum pecus (bétail servile), femina (femme) à côté de femina turba (troupe de icrames), hospes (hôte) à côté de hospita unda (onde hospita-
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lière), tandis que peut-être dans amicus (ami) et arnica civitas (cité amie) et sûrement dans vicinus (voisin) et vicinae urbes j (villes voisines) l'emploi purement attributif, donc adjectif, est le plus ancien, et l'emploi substantif le plus récent. A cette caté-j gorie appartiennent notamment beaucoup de dérivés en -tory -trix : exerciius victor, manu s victrix, bellator equus, venator canis, civitas peccatrix et autres. Le roman n'a guère modifié cet état de choses; amicus et vicinus notamment ont presque pari tout ^gardé jusqu'aujourd'hui leur double nature : en itaL (152) amico et viso amico, franc, ami et visage ami, esp.-port. amigOi et viso amigo et de même en roum. prieten et vis prieten; en roum. vecin et cetate vecinà, ital. vicino et città vicina, franc. voisin et ville voisine, esp. vecino et ciudad vecina, port, vi^inho et cidade vi^inha. Et pour ce qui concerne les dérivés à thème verbal en -tore nous avons déjà fait observer (II, § 490) que le prov. -aire et le port -dor sont tout simplement devenus des suffixes purement adjectifs. Les autres langues aussi en présentent des exemples de toute espèce : cf. en ital. un legame apportatore di cattiva fortuna (De Marchi, Giac. id. 206), en franc, un air rêveur, des yeux dominateurs, le réveil chanteur (Zola, Lourdes 154), en esp. aire amena:(ador (Trueba, H. Cid 115),^/ liquida embriagador (62), la frialdad razpnadora (Galdôs, L. Roch i, 63) etc.; mais en même temps on en rencontre aussi beaucoup d'autres, et ce ne sont pas seulement des noms de personnes : cf. en ital. una balossada compagna (Fogazzaro, Picc. Monde 197), en franc, une femme demoiselle (Molière, G. Dand. i, i), sa mère nourrice, un, veau trop enfant (About, R. Br. H. 4), nous avons un côté Don Quichotte (Bourget, Id. trag. 107), la vue gardienne (Jodelle, Cléop. 521 : le regard vigilant), un dîneri monstre et cf. encore chez Mairet et quelqite monstre enfin que\ Thétis ait chez^ soi. Elle n'en aura point de plus monstre que to (Silv. 1996), en esp. tirano poder (Calderon, Vida Sueiïo II, 9),] la niha alcu:{a (Caballero, Cucntos 6 et un peu plus haut la\ nina es una alcw^a^, puerilidades ga:(monas (Galdôs, L. Roch i, i), una borrica modelo por lo grande (J. Valera, Com. Mend., 117), el pecador causa del engaûo (108), entusiasta voceriû (Trueba, H. Cid 26), esos perros moros (29), et ceci nous ramène aux cas examinés au t. II, § 394. Bien des mots pré-
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sentent de surprenantes hésitations. Comme l'atteste un exemple cité plus haut, le lat. femina peut s'employer dans un sens attributif, et dès lors on conçoit facilement une forme feminus jointe à des substantifs masculins; c'est ce qu'on observe en effet dans le port, femeo et le prov. fenie : cf. dos vibros mascle et feme (Appel, C. 125, 88 : deux petits serpents, un mâle et une femelle). Mais, étant donné que mascle employé substantivement signifie aussi « petit homme », il est permis, au moins lorsqu'il est uni à mascle^ de remplacer également femma par feme pour désigner une « petite femme » : amors de mascle ab feme (Appel, C. 115, 70), amors de mascle e de feme (115, 286).
§ 125. À l'époque moderne, et surtout en français, ces (iS3) juxtapositions sont particulièrement employées lorsque l'idée EXPLICATIVE EST UN COMPOSÉ. Comme mots d'un usage étendu, il n'y a que les désignations de couleurs : en ital. capelli color d'oro, un vélo color di rosa, seta color viola, en franc, des cheveux couleur de feu, des yeux couleur du ciel (Zola, Lourdes 99), la grande rivière couleur de plomb fondu (Maupassant, Yvette 105), puis aussi une toilette feuille morte (Scribe et Legouvé, Les doigts de fée 2, i), deux yeux tabac d'Espagne (Balzac, Les Employés 20), en port, cortinas cor de kite, et l'usage doit être le même en espagnol. Cela fait immédiatement penser à l'ital. castagno, franc, mauve et autres noms de matière passés sans altération à l'état de noms de couleurs (v. II, p. 484). Il semble que, en désignant la couleur, lorsque celle-ci est exprimée sous la forme d'un substantif et non d'un adjectif, notre sentiment linguistique est tellement frappé par l'idée qualificative qu'il l'unit ensuite aussi, à la manière des adjectifs qualificatifs, au substantif désigné plus exactement par sa couleur, et que tel peut même être le cas lorsqu'au lieu du simple substantif on y ajoute pour plus de clarté le terme color, couleur. Mais le français moderne, lui, va encore beaucoup plus loin et dit aussi un coffret genre renaissance (Bentzon, Am. perd. 50), un médecin vieux style (2), un rire bon enfant, le bonheur populaire et pot-au-feu (Coppée, Coup. 106), un son raillard et mauvais chien (Daudet, L'Imm. 116) et même le bébé trois ans à peine
(Coppée, Coup. 108), ce qui nous conduit aux phénomènes qui seront exposés au § 320.
Cf. A. Darmesteter, Mots nouveaux, 59-62 et Th. Kalepky, . Zs. XX, 298.
§ 126. Une tout autre classe de locutions composées sans* particule est formée par celles où le substantif détermina' contient une indication de lieu et finit par prendre le sens-^ d'une PRÉPOSITION de lieu. Ici il faut d'abord citer l'ital. in casa la donna (dans la maison de la femme), a casa il medico,, di casa il ruffiano et le correspondant franc. che:{, lequel s'en (154) distingue pourtant en ce que de tout temps on le trouve sans préposition et, à cause de sa non-accentuation syntaxique (I, p. 557), dépourvu de sa voyelle finale. Au même rang que; lui figure l'a. -franc. lex (près, à côté de) de latus, prov. lat-^, qui ne continue à s'employer que dans des noms de lieux comme Plessis-les-Tours et autre sembl., l'a. -franc, en coste, (à côté de) : en coste la grant tour passa (Cléom. 4559), /^a^r/ : d'autre part le flun (de l'autre côté du fleuve), le prov. costa, l'a.-esp. cabo, esp. mod. cabe (près, à côté de, proprement : au bout de)|: cabo un ribero (Alex. 512), f rente : f rente la iglesia (Trueba, H. Cid 8 : en face de l'église). L'explication de ce phénomène soulève de sérieuses diflScultés. S'il s'agissait uniquement des langues de la France, on pourrait les résoudre, pour chex notamment, en disant que le substantif déterminant est toujours un nom de personne, qu'en conséquence on a pu dès l'abord ne pas exprimer û?g ou a (v. p. 49). Ou bien, pourj lez^, on pourrait admettre que, déjà avant qu'eût agi la loi suï les finales et que de eût remplacé le génitif, latus mûri était] passé à l'état de locution pétrifiée qui, devenue le:{ mur, faisait] en vieux français l'impression d'un substantif au cas régime; accompagné d'une préposition. Mais pareille interprétation, abstraction faite de son invraisemblance intrinsèque, ne s'applique pas aux locutions correspondantes en italien et en espagnol, qu'on aurait pourtant quelque difficulté à expliquer d'une manière difterente. En effet, l'italien ne dit pas la casa il medico, mais uniquement in, a, di casa il medico; de plus, l'an' cien français dans cet emploi connaît seulement en coste, et non»
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coste, et l'espagnol aussi, dans les locutions de l'espèce, donne tout à fait au mot déterminé une signification de lieu, sans lui prêter le rôle d'un sujet ou d'un régime. Aussi pourra-t-on plutôt dire que les substantifs désignant un lieu, unis ou non à une préposition, peuvent être joints sans intermédiaire à un second substantif à la façon d'une préposition, mais il faut pour cela qu'ils aient tant perdu de leur force que seule l'idée de lieu en général y soit exprimée, et non celle de la chose qui se trouvait originairement contenue dans le substantif. Cette observation s'applique ensuite aussi au napol. ncoppa le spalle (Basile i, 31 : sur les épaules), à l'a. -franc, aval, contreval (cf. en franc, mod. à vati-Veaii) Ql amont, contremont.
Si l'on rencontre parfois en vieux français en chies, p. ex. or le (met on trouver en chies Gautier (A. A. 3373), en chies un este vendrons (iS5) (Watr. 18, 1260), on ne doit pas y voir une forme plus ancienne et plus complète, mais une juxtaposition de deux prépositions. Il en est de même pour de chies (cf. § 132). Nous n'avons pas mentionné ci-dessus l'esp. hacia, gai. cara (jusqu'à, proprement : en face de) parce qu'il est à peu près hors de doute que leur terminaison cache la prépoition sa. En effet, si l'on ne peut pas le prouver pour cara, en revanche on a peine à expliquer hucia autrement que par hace (forme première de /^a;^ venant de facie) -\- a, avec changement de V-e en hiatus en i, comme dans pesia (II, p. 213). Sur a dans une locution de ce genre, v. § 244.
§ 127. Mais il existe encore d'autres cas. Ainsi l'a. -franc, a ues, prov. a ops, pour lequel on doit peut-être adopter ici l'explication que nous avons rejetée pour che:{ dans le paragraphe précédent; sur le modèle de a ues le roi etc. on dit aussi a oe:( la perception del saint espir (Job 331, 23) pour traduire ad perceptionem. Même explication pour témoin. Le vieux français disait encore tesmoin mes voisins, où tesmoin reproduit le lat. testimonio, c.-à-d. que c'est un ablatif semblable à ceux de la p. 50, mes voisins étant au cas oblique avec un sens possessif. Mais, comme la signification de tesmoin « témoignage » s'est développée en celle de « témoin », on a méconnu le rapport des diverses parties du groupe entre elles et, de fait, au xvi* siècle on écrit témoins mes voisins, tandis que plus tard, conformément aux prescriptions de Vaugelas (Rem. 2, 348), on adopte la graphie phonétique témoin mes voisins, qui assimile témoin
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dans l'écriture aux prépositions. Le cas est différent pour l'ital. j mercè le vostre lettere, mercè la mia malattia (grâce à vos lettres, à ma maladie) ou si scusava di non poter intervenire, causa la malattia di suo marito (Ferruggia, Fasc. 227), non si accorsero, causa il barlutm (Fogazzaro, Picc. Mondo 76) ou tutte le armi si dovevano consegnare pena la vita (221). Ces locutions ont manilestement une origine toute différente. C'est dans causa la malattia qu'on la distingue le plus clairement : au fond on n'y peut vraiment voir rien autre qu'une sorte de proposition incomplète, ainsi que l'atteste aussi la ponctuation : « elle s'excusait de ne pouvoir intervenir, cause : la maladie de son mari ». Donc, si on lui donnait une forme grammaticale complète, la proposition serait à peu près : « la cause en était la (156) maladie »; mais la langue se contente de joindre simplement à causa sans intermédiaire le substantif renfermant l'explication, parce que cela suffit entièrement pour qu'on comprenne. La même explication peut s'appliquer à pena. En revanche, on ne saurait interpréter ainsi mercè : son emploi doit être plutôt le résultat d'un malentendu, c.-à-d. que peut-être à l'origine la forme plus pleine tnercede délie vostre lettere se serait transformée de la manière indiquée I, § 341 en mercedelle vostre lettere, puis la coexistence de mercé et mercede aurait, à côté de merce-{ délie vostre lettere, fait dire aussi tnercèlle vostre lettere. C'est encore" une fois par un autre procédé que s'est produit le vénit. a mo un gato mamon (Calmo, Lett. 139 : comme un singe). Ici la complète équivalence de a mo avec come a eu pour résultat de faire construire comme conu cet a mo où d'ailleurs on ne reconnaissait plus bien un substantif. L'ital. fnercè a pour équivalent le prov. mod. gramaci : gramaci Venflus de soun astrado (Mistral, P. R. 258 : grâce à l'influence de son astre), où la présence de 1'/ révèle un emprunt au franc, grand merci et que l'ignorance devenue complète du sens étymologique aura fait considérer comme une préposition et par conséquent assimiler aux prépositions. Par là nous n'avons probablement pas encore^ épuisé tous les cas : les patois notamment pourraient encore eaJ offrir de toute espèce. C'est un phénomène remarquable par ex. que le sic. ntra termini vintottu jorna (Bibl. IV, 75 : dans le terme de 28 jours) où, par un procédé directement opposé à