JUXTAPOSITION DE SUBSTANTIFS
l'usage habituel des parlers romans, le terme précis qui détermine un terme général lui est juxtaposé au lieu de lui être uni par de.
§ 128. Comme dernière classe il faut enfin citer les cas où un TERME DE QUANTITÉ cst joint à un substantif. On dit en ital. ogni sorta libri, en franc, force argent, en prov. ganre vegadas, au lieu de ogni sorta di libri etc. Cela tient évidemment à ce que l'idée contenue dans le substantif s'efface entièrement, en tant que qualité propre, devant l'idée de quantité, et la chose a pu arriver d'autant plus facilement que la plupart des autres termes de quantité sont également susceptibles de la double construction : juxtaposition et copulation (v. § 140 et 236 sq.). C'est aussi le lieu de citer l'a. -franc, maint home, si maint est originairement un substantif (II, p. 653). Une place à part est due au PARLER DES Grisons qui, incontestablement sous l'influence allemande, va ici très loin : cf. sia part ierta (Sûrs. March, i, II : sa part d'héritage), in priel panetscha (i, 30 : un pot de (157) millet), ina roscha signnrs (9, 86 : une troupe d'hommes), magliaven da tuttas sorts bunas causas (20, 41 : ils mangeaient toutes sortes de bonnes choses), em pau rauba (i, 2 : un peu d'avoir) etc.
§ 129. Des juxtapositions attributives comme il s'en trouve mentionnées dans les paragraphes précédents, il faut distinguer les APPOsiTiVES comme en lat. Agesilaus rex Sparlae, Roma caput orbis terraruMy en roum. Carol regele Românilor , en ital. Umberto, rè d' Italia, Roma, capitale del mondo, en franc. Charles X, roi de France, Rome, la capitale du monde, en esp. Alfonso, rey de Espaila, Roma, la capital del mundo, en port. Dom Luis, rey de Portugal., Roma, a capital do mundo. La difference entre la juxtaposition attributive et l'appositive consiste en ce que, dans la dernière, on choisit toujours comme déterminatif un groupe de mots, une expression composée et que la juxtaposition a beaucoup moins de cohésion, en ce que chacune des deux parties a son accentuation propre; c'est ce qui est marqué dans l'orthographe, comme on l'a vu ci-dessus, au moyen d'une virgule. Étant donnée l'indépendance plus grande des deux parties, il en résulte que l'emploi des substan-
Meyek- LûBKE, Grammaire III, il
tifs appositifs est moins restreint que celui des attributifs; on dit donc en ital. Fene:(ia, grande città, tandis qu'on ne peut pas dire la città Venezja, en franc, la Macédoine ^ vaste région au nord de la Thessalie et de la mer Egée, avait eu de bonne heure des rois (Lûck.) etc., puis sans V humanité, vertu qui comprend toutes les vertus, on ne mériterait guère le nom d'homme (Lûck.), où l'on voit qu'une idée plus étendue se joint en apposition à une idée plus restreinte, tandis qu'une locution attributive comme la vertu humanité, encore une fois, serait une impossibilité.
§ 130. Un langage châtié n'admettrait pas une juxtaposition DE DEUX ADJECTIFS dout l'un précise et détermine l'autre. Veut-on dire que quelque chose est récemment arrivé, largement ouvert ou, pour indiquer la mesure, à demi oublié, que quelqu'un est très content etc., le déterminatif est alors représenté par un adverbe. Mais le parler populaire notamment, qui est un peu plus libre, n'observe pas cette règle; en vertu d'une attraction grammaticale, il emploie plutôt l'adjectif et dans (158) une proportion considérable : cf. en ital. molti contenti (Sacch. 24, très contents), moite belle (Nov. 62), ;«q;(a sbigottita (Lasca 132, 19) bestie megge selvaggie (Verga, Vit. 22), tutti pieni (Lasca 42, tout pleins), tanta grande altera\ione (Cellini 22, une si grande excitation), tanta bella disposixjone (22), puis aussi lunga distesa (Serao, Ad. Am. i : fort étendue), tutta bella contenta (Fogazzaro, Picc. Mondo 83); en a. -franc, demie morte (Berte 2128), demie perdue (Fergus 113, lé), actuellement toujours demi, ce qui peut, il est vrai, s'expliquer par l'identification phonétique de demi et demie; tout s'accorde toujours en a. -franc. : tous apresiéz^ etc., et en franc, mod. aussi l'on dit encore toute belle et tout amére, où une grammaire un peu plus sensée n'adopterait d'autre orthographe que touf amére et n'enseignerait pas que tout, dans ce dernier cas, est invariable, tante grant dolor (Benoît, Chron. 6^^')), tante grant paine (Chev. II esp. 10890), // biaus armés (Rich. 2544), bêle née (Fier. 3092), chiere acheta (Watr. 16, 59), fins honnis (B. Comm. 3630), grans enbrasés (Alise. 4378; cf. en franc, mod. une fenêtre toute grande ouverte, grands malades ap. Zola, Lourdes 138), maus gracieus estoit (Cléom. 2934), // nouviaus adoubés (Enf. Og. 1909; cf. en
§ 130. 131. JUXTAPOSITION d'adjectifs 163
franc, mod. les nouveaux venus, un enfant nouveau-né^, dans le parler populaire c'est mon plus prochain voisin etc. ; en prov. li rota monta spessa (Flam. 425), ap pane non ca^e morta freja (Flam. 4187); en esp. todos desnudos, medios muertos, mucha hella estoria (Alex. 943), de poca mas edad et autr. sembl.; en port, meios mortos (Lus. 3, 50), tanta maa aventura (Graal 58).
Cf. pour le français A. Tobler, Beitr. i, 62 à 73, où se trouvent encore plus d'exemples a. -franc., mais où les différents cas sont expliqués de manière différente.
§ 131. Parmi les autres catégories de mots, nous avons déjà discuté (II, § 560 et § 72) la juxtaposition de deux nombres déterminés, comme elle s'observe dans le franc, dix-sept et, sous une forme un peu différente, dans l'ital. amendiie etc. En ce qui concerne les noms de nombre généraux, il suffit peut-être de dire que, entre totiis et un nombre déterminé, partout sauf en Italie, où l'on a affaire à une copulation (§ 212), c'est une juxtaposition qui s'emploie : cf. en roum. Iiitt patru, franc, toits quatre, esp. -port, todos cuatro. Une mention revient à la combinaison qui s'opère en français d'un
PRONOM PERSONNEL aveC UN NOM DE NOMBRE ORDINAL : //// troisième, mot à mot « lui comme troisième »; déjà Ta. -franc, dit Pinte qui a la cort venoit soi quinte (Ren. 279), et il en est de (159) même en provençal. La locution se trouve toujours au cas oblique; c'est donc qu'elle dérive d'un ablatif latin. La juxtaposition de DEUX ADVERBES, telle qu'elle se présente dans très bien etc., a pour origine première l'union d'un adverbe et d'un adjectif; c'est donc au § 201 qu'il en faudra parler. En revanche, la juxtaposition de deux prépositions mérite un examen spécial. La juxtaposition des prépositions est un procédé de création propre au latin et au roman et qui, dans beaucoup de cas, permet à la langue de s'exprimer avec une rapidité remarquable. Ce qui se produit ici, c'est qu'il se présente à l'esprit de celui qui parle deux idées généralement de temps ou de lieu, lesquelles se rapportent au même objet et qu'on y constate simultanément ou du moins dans une succession ininterrompue. La chose est alors brièvement exprimée de telle sorte que les deux termes qui rendent ce double aspect de l'idée
1^4 CHAPITRE It : LE GROUPE DÉ MOTS î ^3^-
sont juxtaposés sans intermédiaire et qu'on n'exprime qu'une seule fois le mot renfermant l'idée qui appartiendrait en propre à chacun d'eux. Les observations formulées à propos des prépositions de lieu et de temps s'appliquent aussi aux adverbes correspondants; au reste, en tant que la chose concerne le latin, on a pu avec d'autant plus de raison renoncer à une distinction dans ce sens que la plupart des adverbes de cette catégorie s'offrent aussi dans l'emploi de prépositions. Quant au point de savoir si la juxtaposition s'est produite d'abord dans l'emploi adverbial ou dans celui de préposition, on ne peut se prononcer là-dessus avec certitude; au surplus, c'est bien une question oiseuse puisqu'on trouve aussi juxtaposées telles prépositions qui ne sont jamais adverbes, et certains adverbes avant qu'ils ne soient devenus prépositions. Les débuts de ces juxtapositions remontent loin dans la période latine : c'est ainsi que dans Vltala on lit p. ex. iollite fr aires vestros abante faciem sanctorum, cas où ab indique l'éloignement déterminé par tollere, ante la position qu'occupe l'objet (ici donc les frères) avant que ne s'introduise l'action de tollere. Ce qui est vrai pour abante : en irai, avanii, prov. avans, franc. avant, l'est aussi pour inante : en roum. înainte, ital. innan/^i, prov. enans, a.-esp. enante, depost (de derrière, d'après), p. ex. de post hune diem (d'après ce jour, à partir de ce jour) : ea-lj roum. dupa, obw. davos, ital. dopo (cf. en franc, depuis), port. (i6o) depos (Graal 23) et depois (cf. en esp. despues), deretro : en ital. dietro, prov. dereire, franc, derrière, deforis (de hors) : en ital. difuori, prov. defors, franc, dehors, esp. defuera, deintus (de dans) : si quis deintus casa furavit, puis simplement « dans » : en prov. dins, franc, dans, deintro : en roum. dîntru, ital. dentro, esp. -port, dentro, dejuxta (de près) : en prov, de josta, a. -franc, de jouste, detrans (d'au delà de) : en prov,, esp. et port, de tras, desuper (de sur) : en roum. despre, ital. disopra, prov. desobra, a. -franc, deseuvre, deinfra (de sous) : en prov. denfra, desubtus : en roum. desubt, ital. di sotto, prov. de sot:{, franc, dessous, incontra, d'abord uniquement avec des verbes de séjour comme stare incontra : en roum, încontra, ital. incontra, a, -franc, encontre, esp. encontra^ ADPROPE : a. -ital. apruovo, prov. aprop, a. -franc, aprtief. Ces'