SUBSTANTIF AVEC PLUSIEURS ADJECTIFS I
petite femme est susceptible d'un double sens : celui qui parle (172) peut appliquer à une femme les deux épithètes joli et petit, mais il peut aussi considérer petite femme comme une seule idée, à laquelle il attribue alors le prédicat joliy par conséquent le sens peut être ou bien une jolie, petite femme ou bien une jolie petite-femme, et dans ce dernier cas joli est donc le seul caractère par lequel l'individu désigné se distingue d'autres individus semblables, c.-à-d. appartenant aussi au genre petite jemme. Il suffit d'avoir signalé cette particularité, qui réparaît naturellement dans les autres langues. Au demeurant, c'est par l'examen du contexte qu'on décidera, dans chaque cas spécial qu'on rencontrera, quel est le rapport des deux adjectifs avec le substantif.
§ 140. Les TERMES DE QUANTITÉ INDÉTERMINÉS, danS Une
proportion moindre les déterminés, sont encore unis par de au substantif qu'ils spécifient (§ 236). Toutefois, on peut en même temps recourir aussi à la simple juxtaposition : c'est même absolument la tournure habituelle avec les noms de nombre et naturellement avec les mots de valeur adjective, comme multus, paucus etc. Seulement à ce propos il faut rappeler qu'en vieux français moût moute, poi poie dans l'emploi d'adjectif sont en somme rares et surtout confinés dans les textes de l'Ouest : c'est ainsi qu'on les trouve chez Benoît, dans le Roman de Thèbes, chez Marie de France etc. ; moût est aussi dans le Roland : escu:;^ unt genx de multes cunuissances (3090). Un fait plus important, c'est que des mots à valeur originairement substantive ou adverbiale apparaissent aussi dans la fonction d'attributifs et adoptent ensuite en partie aussi la forme adjective : cf. les exemples, déjà cités à la p. 161, du franc, mod. force argent, a. -franc, maint, mainte, puis ADSATis : en ital. assai tempo, assai terre, en a. -franc, pèlerins asse:( (Villeh. 44), asse:(^ or et argent (Froiss. i, r, 915), qui se trouve même encore chez Marot, mais plus guère dans la suite, en esp. asa:(^ tiempo, asa/^ raxpnes, qui a disparu de l'usage. Le sens est le même dans l'ital. abbastanxa, p. ex. abbastauT^a cittadini et autr. sembl., puis dans le roum. dcstiil, qui dès le début n'a que la valeur adjective. Il y a en outre
MtYER-LiJBKii, G luminaire III. 12
PLUS et MINUS : en ital. più giorni (plusieurs jours), / più uomini (la plupart des hommes), mena valore, manco parole, en esp. inas tierra, estaban mas tiempo en la citidad, mas dias, menas sabor, menas palabras etc., et de même en portugais. L'ital. nulla bene, le franc, rien autre chose ont peut-être aussi leur place ici, sans compter le pluriel de mille, car une tournure C173) lat. comme quattuor milia haminum n'a pas pour correspondante en roman la construction avec de, mais une simple juxtaposition : en ital. quattra mil a uomini, franc, quatre mille hommes, esp. cuatro mil hombres. Avec l'idée de « fois », la juxtaposition s'opère avec une extrême facilité, et elle est suivie d'une identification complète aux adjectifs : en a.-prov. ganre vegadas, pro vetx (B,, C. 276, 13), en a. -franc, soventes foix, en a. -mail, sovençe fiadhe etc.
§ 141. La combinaison du pronom et du substantif qui est de beaucoup la plus importante est celle de ille, en partie aussi ipse ou eccille, avec un nom, pour le faire ressortir dans la masse de tous ceux de même nature, pour le représenter comme un objet connu, déterminé. Les débuts de ce phénomène appartiennent déjà au latin, ce qui résulte notamment de la grande concordance de toutes les langues romanes dans l'emploi de nombreux types de la forme déterminée. Mais, d'autre part, il est facile de voir que l'extension actuelle de cet emploi ne s'est accomplie qu'au cours des siècles. En ce qui concerne la répartition des trois pronoms usités comme ARTICLES dans cette fonction, les indications nécessaires sur ille et ipse ont déjà été données au t. II, § 106. Cil est assez fréquent en vieux français, notamment dans l'épopée, bien qu'il ne soit pas non plus étranger au roman d'aventures ; des phrases comme jo vus ferai celé teste colper (Voyage Charlemagne 42), a l'entrée de niai, chelle douche saison que florissent chil pré, chantent chil oisseillon (Bast. Bouill. 2), des mes chargent et cuevrent tax ce:{ dois (Mér. 1269) se rencontrent à chaque pas. Particulièrement probants sont des cas tels que qui lors veïst cel haiseïs, La joie et cel acalcïs (Ille 4983), où cel et la se trouvent sur le même rang. Parmi les patois modernes, ceux de la Picardie surtout paraissent être en train de rempla-