ARTICLE AVEC LES NOMS ABSTRAITS
peuvent conserver la forme absolue : richeises si vus abundent, ne voilex le cuer aposer (P. O. 6i, lo). Mais, contrairement à l'ancien usage du roman, on constate au cours des temps une extension LuujoTirs~'plus considérable de la forme déterminée^ de sorte qu'en français moderne p. ex. les traductions des psautiers, dans les passages ci-dessus mentionnés, présentent toujours les noms abstraits avec h, la. Il faut y voir, non pas un changement dans la conception des noms abstraits (pour une raison qu'on ne discernerait absolument pas), mais plutôt un phénomène analogue à celui qui a déjà été exposé p. 187, à sav^ir que la forme déterminée s'est élevée au rjng; de forme normale du nom propre.
§ 152. Une place spéciale est due aux noms indiquant la MATIÈRE et l'espèce. Nous avous dit p. 28 que fréquemment le singulier d'un substantif sert à désigner toute l'espèce, ou bien que le nom d'un seul individu s'emploie pour représenter la matière d'où il est tiré (p. 29). Dans les deux cas, on ne devait pas attendre d'article et, en fait, le roman primitif offre le plus souvent la forme non pourvue d'article ; cf. quant que deus fist pur hume (Ph. Thaon, Comp. 2002), kuns en mainte guise Mutes hestes justise (Best, i^), furmi nad d'orge cure (482), muguet i ot et par desus Jonchent violete novele (Mér. 4718), en prov. pluvier vieu de pur aire (B., C. 335, 42). Cette tournure s'est maintenue jusque dans le xvi= siècle, où Rabelais dit (uniquement, il est vrai, avec des noms étrangers) leur est contraire plus que le rouseau à la fougère, que le presle aux faulcheurs^ que orobanche aux pois chiches (3, 51); mais de bonne heure déjà l'article aussi s'emploie concurremment. Déjà dans le Bestiaire de Philippe de Thaon l'on en rencontre quelques cas, comme li singe par figure. Si cum dit escripture, Ceo quil vait contrefait (928), en prov. la pantera a tan dons aie e tan be flair an que iot'autra bestia (B., C. 336, 15); dans le Bestiaire toscan-vénitien, l'article est de règle et il en est ainsi de nos jours dans toutes les langues : en ital. l\yro è il métallo più pre:(ioso, en franc, l'homme est un mammifère, le plomb est un métal aisé à fondre, en esp. el oro es el (184) metal màs pre:^ioso', cf. encore les exemples donnés aux § 20
et 21 et le franc, entre la poire et le fromage (About, Rom, Br. H. 209). Pour l'explication, v, § i8é.
§ 153. Outre les diverses espèces de substantifs, il y a d'autres catégories de mots qui peuvent-siunir à^ljrtjcle et w prendre ainsi la qualité de substantifs. Ceux qui se présentent tout d'abord et dans la plus forte proportion, sont les adjectifs : en ital. il buono (l'homme bon ; la bonne chose), la buona (la bonne). A ce propos, il n'y a presque rien à remarquer sinon qu'en l'occurrence, dans une mesure qu'il reste encore à déterminer plus exactement, le roumain, en dépit de ce qui sera dit au § 177, conserve l'article même après les prépositions : mai se întoarse în dreapta, mai la stânga (Basme 255, 2 : il se tourna tantôt à droite, tantôt à gauche). De même tout
NOM DE NOMBRE CARDINAL et tOUt NOM DE NOMBRE ORDINAL
peut recevoir l'article : en ital. i tre (les trois) en tant qu'il s'agit de trois êtres déterminés et déjà nommés. La seule particularité remarquable, c'est que l'article est également employé quand un nombre cité ou non est divisé en deux parties ou bien quand d'un nombre plus grand on soustrait un plus petit : en ital. per dette délie dodici parti le diece (Nov. 18), elle non sanno délie sette volte le sei quello che si vogliono (Bocc, Dec. 3, 4) et aussi questo era più che i due ter^i del tutto (Alfieri ap. V.), en a. -franc. H doi nain vienent flajolant Et li troi vienent tot chantant (Durm. 10033), usage conservé encore en franc, mod. : des trois les deux sont morts (Corneille, Hor. 995) à côté de cinq pompes, dont trois appartenaient à la ville et deux à la fabrique (About, Rom. Br. H. 50), ensuite un vaste bâtiment brûlait sur les trois quarts de sa longueur (ibid.), en esp. cuatro /pagaies, los dos criados y los dos amigos mios (D. Q.. i, 23), no haber podido ensehar niâs que â las dos terceras partes de la colonia espahola (Coloma, Peq. 217). Au reste, pour l'article avec les noms de nombre, cf. § 173. Enfin l'on peut encore une fois rappeler ici que la plupart des langues accompagnent, dans une mesure illimitée, l'infinitif de l'article et l'assimilent ainsi aux substantifs (cf. H, §392; HI, § 16).
§ 154. Après avoir ci-dessus déterminé quels sont les mots (185) et classes de mots qui prennent l'article, nous rencontrons
§ 154- 155- l'article avec les groupes de mots 191
maintenant cette autre question : à quels groupes de mots se joint-il ou, pour être plus exact, dans quelle mesure la réunion de plusieurs mots en un groupe exige-t-elle l'emploi ou le non- emploi de l'article ? On peut ici distinguer entre combinaison copulative et attributive et, dans ce dernier cas, entre juxtaposition et copulation. Il y a lieu d'examiner la réunion de substantifs entre eux et avec des adjectifs, des noms de nombre et des pronoms, les substantifs dans l'exclamation, employés comme prédicats, comme régimes, après des prépositions et après des adverbes de comparaison. Indépendamment de ces groupes généraux, il y aurait encore mainte particularité à mentionner. L'ital. il dopo pran:(o, conferire con voi il da farsi (V.), Arnoldo H scoperse il perché ruppe col padre suo (V.), l'a.franç. H fors du sens (Mér. 745), le franc, mod. sans sotici du quen dira-t-on, l'esp. el adonde voy es la guerra, voilà quelques exemples qu'il serait facile de multiplier et qui montrent la voie qui conduit aux combinaisons examinées au t. II, p. 617 sqq., p. 627 sqq.
§ 155. Avec la combinaison copulative de deux substantifs ou avec leur juxtaposition immédiate, s'ils se confondent dans une seule idée générale, on a coutume de ne pas employer l'article. On dit donc en roum. cerïu {i tara, en ital. cielo e terra, franc, ciel et terre, es p. cielo y tierra, port, ceo e terra; en roum. vara }i iernà, ital. estate e inverno, franc, été et hiver, esp. estio y invierno, port, estio e inverno etc. Il est à remarquer qu'ici aussi l'on constate au cours des temps un progrès de la forme pourvue d'article; c'est ainsi qu'à l'expression ciel et terre fréquente dans le Psautier d'Oxford la traduction moderne oppose les deux et la terre, ou que là où la langue se contentait anciennement de crieme et tremblur vindrent sur niei (P. O. 54, 5), aujourd'hui elle dit la crainte et le trembletnent etc. Au surplus, le français moderne, plus que les autres langues, paraît avoir ici renoncé à l'usage ancien. Une autre observation à faire, c'est que partout on recourt à la forme déterminée lorsqu'il s'agit, non d'une accumulation, mais d'une enumeration; ainsi dans des cas comme le roum. soarele, luna, stelele sînt trupurï cere^tî (le soleil, la lune, les étoiles sont des corps célestes), l'ital. le chiese, i pala7i:{i, le pia^is^e publiche, le
(186) piramidi . . . tutto le dira che ella è in Roma, où l'accumulation ne se manifeste qu'après coup au moyen de tutto. Il est vrai qu'il existe encore des exceptions d'un autre genre. C'est ainsi qu'on trouve assez souvent, en ancien français et en provençal notamment, des combinaisons de l'espèce qui ne présentent l'article qu'avec le second mot. Ainsi on lit déjà dans les Psautiers d'Oxford et de Cambridge (S i) : caval e le muntedur degeta en la mer, tandis que la traduction lorraine, qui est plus récente, rend plus symétriquement le même texte par // ait et cheval et chevauchour geteit dedens la meir. Au besoin l'on pourrait expliquer la première traduction par « cheval et le cavalier qui le montait », et il en est de même avec le prov. eu soi vera vi:( e ' l meus paer es lo coutivadre (Év. S. Jean 15, i), sans qu'on puisse toutefois donner la même interprétation au prov. e veus ostals e las maisons (Flam. 1908), à l'a. -franc, bouce et les iex entrebaisoient (Chev. II esp. 12047), Normant et li Breton unt le rei tant mené (Rou II, 2130) etc. On ne peut s'empêcher de voir ici un compromis entre deux tournures également possibles. Celui qui parle commence comme s'il voulait unir étroitement deux ou plusieurs termes, mais il abandonne ensuite son idée première et recourt à la forme de l'énumération.
D'autres exemples de l'emploi de l'article uniquement avec le second substantif sont fournis par Ebeling, Tobl. Abhandl. 342. Au contraire, que l'article puisse figurer devant le premier et manquer au second, c'est ce qui ne me paraît pas vraisemblable et en tout cas n'est pas prouvé par les exemples que cite Ebeling. Sur l'esp. él rey y reina et autr. sembl,, v. § 226.
§ 156. Un cas spécial d'union copulative nous est offert par unus et alter (l'un et l'autre). Il est à remarquer que très souvent le second terme seul est pourvu de l'article : en obw. ne in ne fauter vuleven (Sûrs. March. 19, 2 : ni l'un ni l'autre ne voulait), en ital. annun:(iava il viaggio di uno, il matrimonio dell'altro (Serao, Ad. Am. 66), en a. -franc, en un leu ... en Vautre (Enéas 1425), vos lameT^ a une part et je a Vautre (Mér. 628), en esp. en una man y en la otra (Trueba,H. Cid 26), una lloraba, la otra parecia consolarla (Coloma, Pequeiî. 234), en port, hum e 0 outro corna (Lus. 2, 72), chamam hums Mafamede