ARTICLE AVEC SUBSTANTIFS EN COPULATION I
e os outros Sanct-Jago (3, 113). Mais, en même temps et, il est vrai, uniquement en français moderne, l'article se rencontre aussi devant les deux termes : cf. déjà en a. -franc. // uns le mostre a l'autre (Enéas 716), ou bien c'est le contraire, notam- (187) ment dans l'Ouest : en esp. al^^ados uno contro otro (Amadis 35 b), dos sehoras sentadas à uno y otro lado de la chiminea (Coloma, Pequeiî. 234), en port, pequenos episodios corroboraram^ em una e outra, estes scntimentos (Diniz, Pup. 34). Même absence d'article dans la copulation subordonnante, surtout donc dans le cas où il y a réciprocité. En obw. figure, exactement modelée sur l'allemand « einander » (l'un l'autre), la locution in gliauter, donc sans qu'il y ait copulation : cf. doveits era vus lavar in gliauter els vos peis (Alig 5 7 : vous devez aussi vous laver les uns aux autres vos pieds), vus tanejas char in gliauter (^10^, tenez-vous chers les uns les autres), mais pourtant on trouve aussi schenan els in anconter gliauter (453, ils se disaient les uns aux autres), els han partgiu in cun gliauter mia vestgiadira (455, ils ont partagé entre eux mes vêtements), en port, começaromse a catar uns aos outros (Graal 17), as mulheres que umas as outras fa^iam esta mesma observaçào (Diniz, Pup. (>(>), mais en esp. los unos à los otros non se querien asperar (Appoll. 153) et même en roumain, malgré ce qui sera dit au § 177, à^ luarà :Qoa bunâ unul de la altul (Basn^e 275, 3 : ils prirent congé les uns des autres).
§ 157. Les COMBINAISONS ATTRIBUTIVES exigent l'article avec le terme déterminé, que cette détermination soit alors formée par une juxtaposition ou par une copulation avec de ou par toute une proposition. Donc, pour ne citer que des cas où autrement l'article fait défaut, on dit en roum. Dunmexeu mais dmnne^eu cel bun (§ 158), din ostrov (de l'île, § 179) mais din ostrovul acely sàrî în curte (il se rendit à la cour) mais sârî în curtea împâratuluï (il se rendit à la cour de l'empereur), in grâdinà (au jardin) mais în gràdina ce avea (au jardin qu'il avait), en ital. // buono Dio, il divine amore, il Dio dei christianiy en franc, le bon Dieu, le grand Molière et autr. sembl., en a. -franc, en terre (§ 179) mais en la terre des vivan:( (P. O. 26, 19), le quel descendit en barbe, la barbe Aaron (132, 2) et
Meyer-Lubke, Grammaire III. ij
autr. sembl., en esp. el dios todo-poderoso etc. L'article annonce donc ici la présence d'un autre déterminatif, même dans le bon Dieu etc., tournures qui n'ont dû se former que par analogie avec des cas comme Philippe le Bon etc. sous l'influence de la place habituellement occupée par bon.KXz rigueur, il est vrai, on pourrait admettre que, dans la combinaison de l'article avec (188) bon dieu, l'idée d'unité contenue dans le nom propre a été effacée par l'adjectif qui le qualifie; quand on dit bon dieu, on a encore devant l'esprit un autre, un mauvais dieu, ce qui provoque ensuite l'adjonction de l'article à dieu employé pour désigner un être dont il existe plusieurs représentants. Mais pareille explication est invraisemblable en soi et, indépendamment d'autres considérations, elle va à l'encontre des exemples de substantifs accompagnés de prépositions que présentent le vieux français et le roumain. Lorsqu'on entre dans les détails, on constate alors des particularités de toute espèce.
§ 158. Une place toute spéciale est due au roumain. En effet, à côté de la tournure originaire omul bun (l'homme bon), il emploie tout aussi bien omul eel bun et d'une manière analogue fata cea mare (la grande fille), fratit mieî cela jubiti (mes frères bien-aimés), ou bien omul al bun, où al est issu de ille, ou bien tatal mieM cela nevà^utul (C. B. II, 32 : mon invisible père). S'il est vrai qu'on peut traduire par « mon père, l'invisible » cette dernière expression dans laquelle -a donne à cela une valeur de véritable démonstratif, et l'assimiler aux phénomènes qui seront étudiés au § 252, et s'il est vrai qu'au début les autres aussi sont de même origine, il est cependant à remarquer qu'en roumain une combinaison qui servait d'abord à mettre un terme en évidence et qui remplaçait directement la juxtaposition par une enumeration, a fini par prendre un sens si général et conséquemment par perdre tant de sa force qu'elle a l'air d'être une espèce particulière de juxtaposition. Une tournure plus étonnante encore est celle qu'on rencontre déjà dans certains textes anciens et même de nos jours, bien que rarement, dans la langue populaire : omul eel bunul, à propos de laquelle il faut observer que, chez Coresi, elle ne se rencontre guère que si la forme tonique cela porte sur l'adjectif, c.-à-d.
§158. Omul eel bun 195
quand l'indépendance des deux mots est aussi grande que possible : omul, acela bunul, en quelque sorte « l'homme, celui-là, le bon ». Les faits sont encore plus caractéristiques lorsqu'un substantif est uni à un possessif, à un nom de nombre ou à un second substantif mis au datif (§ 229 sqq.). En regard de fratele mieu (mon frère, § 166) figure un frate al micu; en regard de frumosul tâà condeiu (ta belle plume) on trouve aussi al tau frumos condeiû et pareillement au fém. a,. au plur. aï aie. On a de même alors un prielen al tatàluï (un ami du père), cum- (189) natele celé tinere aie acestui domn (les jeunes belles-sœurs de ce monsieur); en d'autres termes a/ etc. s'emploie toujours lorsque le déterminatif n'est pas immédiatement précédé de l'article postposé au déterminé. Mais en toutes circonstances al accompagne le nom de nombre : rîndul al doilea (la deuxième série), pagina a dota (la deuxième page). Dans cet al il faut naturellement voir le déterminatif lat. ille, ce qu'attestent notamment des exemples comme mirosul bra^ilor si al florilor (le parfum des sapins et celui des fleurs) , qui sont à rapprocher directement de ceux qui ont été examinés à la p. 96. De plus, les patois de la Moldavie et le macédonien ont remplacé al variable par a invariable, ce qu'a même fait le macédonien dans des cas comme nyellu a nyeu (mon agneau), cânticlu a xenilor (le chant des étrangers) et autr. sembl., où le valaque n'aurait pas employé son al. Cette particularité et le fait que ille n'a pris que dans cette fonction la forme a/ (sinon, il devient el ou s'affaiblit en àl), établissent que cet al doit être considéré comme un croisement de a (du lat. ad) avec el (du lat. illu), mais aussi que de bonne heure on a méconnu sa véritable origine et qu'alors al a également servi dans des combinaisons où a ne se justifie absolument d'aucune façon. Sont intéressants des exemples comme voiu sa vâxii sufletele oamenilor direptiloru si a pàcàtosiloru (Gaster I, 2, 24 : je veux voir les âmes des hommes justes et celles des méchants). Conformément à ce qui a été dit à la p. 96, on peut dire sufletele oamenilor direptiloru fi pàcàtosiloru ou direptilor si aie pàcàiO{iloru. La tournure ci-dessus coïncide avec la première des deux tournures possibles et ne s'en distingue que par Va, qui joue ici le même rôle exactement que dans l'a. -franc, la roche Spin al deable (p. 59). Mais, comme
a, surtout lorsqu'il se rapportait à un mot féminin, était identique au déterminatif féminin atone, il a pu arriver, par suite du croisement entre des tournures différentes, ou bien que a prît aussi la place de àl, comme en moldave et en macédonien, ou bien que a combiné avec àl se changeât en al, comme en valaque.
Le double emploi de l'article sépare jusqu'à un certain point le roumain de l'albanais. Cf. B. P. Hasdeu, Le type syntactique homoîlle ille-bontis, Arch. Glott. III, 420-441 et C. B. II, 609 à 687; (190) pour al, TiKTiN Wb. 38, E. Bacmeister. Rum. Jb. 54-74; ce
dernier, se rangeant à l'avis de Mangiuca, Nadejde et Hasdeu, admet l'influence de la prép. a et l'établit par d'anciens exemples.
§ 159. Si nous passons maintenant aux phénomènes communs à toutes les langues romanes, nous aurons tout d'abord deux observations à formuler sur la combinaison des noms PROPRES avec un adjectif. Contrairement à la règle générale, l'article fait défaut devant sanctus, surtout lorsqu'il s'agit des saints du christianisme : en obw. Soingt Sigisbert, Sointgia Genoveva, en ital. S. Giovanni, Sa. Maria, franc. Saint Jean, Sainte Marie, esp. San Juan, Santa Maria, port. Sào Joào, Santa Maria. A cette catégorie encore se rattache aussi l'exemple déjà mentionné à la p. i8i : en ital. santa Chiesa, prov. santa Gleya, a. -franc, sainte Église, mais on ne doit plus considérer comme nom propre l'ital. la santa Vergine, franc. la sainte Vierge, esp. la santa Virgen, port, a santa Virgem, et le roumain en toute occurrence dit sfântul Pavel, Sfânta Vinere. Un phénomène absolument identique se rencontre ensuite dans l'a. -franc, se c estait bêle Aude, qui tant a cler le vis (G. Bourg. 274), // rois prist bêle Audain (4012), Tristrans morut par bêle Iseut amer (H. Bord. 6808) etc., mais on trouve plus souvent la belle Aude etc. Dans les deux cas, ce qui a dû se produire, c'est que la forme de l'apostrophe, particulièrement fréquente ici (§ 174), a servi aussi pour renonciation. Une seconde observation à fliire, c'est que, surtout dans les premiers temps, conformément à l'indication déjà donnée brièvement à la p. 193, lorsque l'adjectif vient après le nom propre, on lui prépose l'article : cf. Anseïs H Jiers (Roi. 105), Oliviers H pru^ e li gentil^ (^7^)> ^^^^^ Espaigne la bêle (59), Richars
§159- l60. ART. AVEC NOMS PROPRES QUALIFIES ET TITRES I97
// Biaus, Martin Le Franc; June la fascheuse (Rab. 3, 50), Néron le truant (4, 26), le pays de Hircanie la sauvage (i, 8); cf. également si fut uns sire de Rome la citet (Alexis 3), en France le regnet (Roi. 694), usage qui ne s'est conservé que dans Charles le Chauve, Louis le Débonnaire, Philippe le Bel et les noms de famille Legrand, Leroux etc. Le même emploi s'observe dans les langues-sœurs, où il a persisté jusqu'à nos jours : cf. en ital. Genava la super ba, Venecia la bella, en esp, Sevilla la actual (Caballero, Nov. 19), Ferdinando el Catôlico etc. Cela étant, si l'on trouve en même temps en ital. Alessandro magno, esp. Alejandro magno, franc. Charlemagne, il faut y voir un latinisme, ce que confirme d'ailleurs la forme magno (I, p. 23).
§ 160. Les TERMES Q.UI DÉSIGNENT DES TITRES, lorsqu'on IcS (191)
unit à des noms propres, se comportent de façon diverse. En ITALIEN on dit papa Giulio, fra Giovanni, suora Agata, don Rodrigo, donna Ottavia, monna Gigi, madonna Laura, maestro Ludovico, mais lo re Filippo (Serc. 357, 361), a governo del re Filippo, nella mente del re Filippo (357), lo re don Alfonso (361) à côté de tornamo a re Filippo (362), la venuta di re Filippo (362); on dit aussi de nos jours il rè Umberto et plus ordinairement rè Umberto, V imperatore Francesco Giuseppe, il conte Nigra etc. Ce sont donc surtout les titres ecclésiastiques qui ne tolèrent devant eux aucun article, et il faut peut-être admettre que cette situation exceptionnelle s'explique moins par leur fréquent emploi dans l'apostrophe que par la puissante influence exercée sur eux par le latin. Autre est l'usage suivi avec don, donna. Le premier a perdu aujourd'hui son indépendance, et même l'ancien italien ne s'en sert que rarement. Mais, outre la forme ital. don, donna, il y a aussi l'a. -franc. ia« Alexis, dame Beatris, le prov. en Alfos, na Biairis, l'esp. don Alonso, doua Ximcfia, le port, dom Alfonso, donna Maria, lesquels présentent ce titre sous une forme abrégée qui atteste qu'il s'appuie entièrement sur le nom propre (I, p. 557); il en découle que, déjà en latin vulgaire, peut-être encore avant la constitution de l'article, domnu, domna joint au nom propre était tombé au rang d'une particule à peu près dépourvue de signification, n'exprimant plus qu'une certaine politesse et qui dès
198 CHAPITRE II : LE GROUPE DE MOTS § 160. lél.
lors ne possédait naturellement plus la faculté d'attirer l'article à soi. Si l'on a hésité pour rè, la cause en est peut-être qu'il n'y a qu'uN SEUL roi en Italie, ce qui a pu aisément faire passer rè, surtout lorsqu'il était joint à un nom propre, dans la classe des mots désignant un être unique. — En ce qui concerne le FRANÇAIS, la règle est d'omettre l'article non seulement dans l'apostrophe, mais encore avec messire, monsieur, monseigneur, madame, mademoiselle, donc avec les titres unis au possessif; et même ils sont tellement indépendants qu'ils ne suppriment pas l'emploi de l'article avec les appellatifs. Ensuite il faut encore citer maître, puis les titres étrangers dom, mylord etc. De même dame ^ sire, frère, sœur, anciennement comme aujourd'hui, rejettent presque toujours l'article, bien que Voltaire n'ait pas craint de dire le frère Hardouin (i8, 428). A cette réserve près, l'ariicle est de règle dans tous les temps : // emperere Caries (192) (Roi. 16), le roi Louis-Philippe, le pape Léon XIII etc. ; toutefois, pour roi, duc, cuens, pape, presîre etc., la vieille langue montre une grande indécision. L'usage est absolument identique dans les langues de l'Ouest; on dit donc en esp. el emperador Alejandro, el senor Cuervo, la sehora condesa, mais Don Juan Tenorio, fray Gerundio etc.; cependant l'a. -esp. dit aussi el cuerpo de senor San Vicent (Berceo, Sil. 271).
§ 161. Il est un autre cas spécial où le roman, en opposition notamment avec l'allemand, préfère employer l'article devant un groupe composé d'un adjectif et d'un substantif; c'est le cas où ce groupe désigne des qualités intellectuelles ou LA manière d'être DES PARTIES DU CORPS, plus rarement
DES PARTIES CONSTITUTIVES DE CHOSES MATÉRIELLES : ainsi
p. ex. en roum. avea câpâstrul aurit (Basme 76, 32 : il avait un licou d'or), 0 pasàrede aur eu ciocul de diamant (114, i : un oiseau d'or avec une crête de diamant), en ital. avère i capelli biondi, venne con la testa al ta, en franc, avoir les cheveux noirs, en prov. an los pes ben format:^ e an lo cap breu e las haurelhas agudas e Vesquina e la coha couinent (S., D. 357, 14), en esp. tener los cabellos negros, recibir con los bra:(os abiertos, en port. haver os cabellos negros etc. L'adjectif est originairement prédicatif, comme le prouve à toute évidence le fait qu'il n'est
§ l6r. 162. ARTICLE AVEC ADJECTIF ET SUBSTANTIF I99
jamais placé entre l'article et le substantif; mais il peut bien aussi précéder l'article ou le verbe : cf. en ital. uti abete che alta avea la cima (Arioste, Roi. 4, 14), en prov. Jo cap te tremblant (Boèce 116), en esp. tenia delicado el juîcio, en port. sereno 0 tempo tens (Lus. 2, 61). Mais, en même temps, on trouve aussi une tournure correspondante sans article, surtout dans les premiers temps : en a. -franc, bêle auret cors, belle^our anima (Eul. 2), cors uni gaillar:^^ e fieres cuntenames, Les chiefs Jlurii e les barbes unt blanches, osbercs vestu^ e lur brunies diiblaines (Roi. 3086), où l'on voit que les deux constructions figurent côte à côte, en prov. corps ac bo e pro (Boèce 98), en esp. avie cuerpo fermoso (Berceo, Sil. 128), encore aujourd'hui en ital. L'Anna a rigore non è bella ma aggra:(iata e piacente, ha bella persona, aria gentile, un incarnato pieno di fresche^^a, la fronte spa:(iosa, i capelli neri, le ciglia grandi e bene inarcate, occhi vivi e parlanti, il naso piuttosto aquilino, solo il labbro inferiore troppo sporgente (V.), en franc, avoir bonne mémoire. Comme cette dernière tournure appartient plutôt à l'ancien temps qu'à la (193) période moderne, on peut fort bien y voir un dernier vestige de l'époque où il n'y avait absolument pas d'article; l'introduction de l'article serait due à une limitation de l'idée occasionnée par la détermination predicative qui suit. Lorsque nous voulons caractériser dans un être une de ses parties par la propriété qui la distingue, cette partie nous apparaît non plus comme générale, mais comme spéciale, ne se rencontrant en rapport avec l'être en question que dans la propriété qu'il s'agit d'énoncer : ha capelli neri pourrait en fin de compte signifier aussi « il a, tient, possède quelques cheveux noirs », tandis que ha i capelli neri signifie « les cheveux (c.-à-d. ceux que je lui vois), il les a noirs ».
§ 162. Enfin une combinaison particulièrement intéressante est celle de l'article avec le comparatif ou avec son REPRÉSENTANT : en roum. omul eel mat bun, fata cea mat frumoasà, ital. // miglior uvnio, la pin bella fanciulla, franc, le meilleur homme, la plus belle fille, esp. el mejor hmnbre, la mâs hermosa rapa^a, port. 0 melhor homem, a mas fremosa menina, exemples remarquables en ce que par leur signification ils équivalent au superlatif allemand et latin. A la même classe
200 CHAPITRE II : LE GROUPE DE MOTS § lé2.
appartient naturellement aussi le port, é defeito da muita gente (Diniz, Pup. 134 : c'est un défaut de la plupart des gens). A la longue, l'article devient alors, dans cette combinaison, surtout en français, un élément si essentiel du groupe formé par l'adjectif uni à l'adverbe de comparaison qu'on l'y adjoint même lorsque l'adjectif vient après le substantif déjà muni de l'article : à côté de l'homme plus fort on dit l'homme le plus fort; cf. en a.franç. déjà // cuens H plus cortois (Mér. 3454), où cette tournure est encore rare, il est vrai, tandis que d'ailleurs l'ancienne forme se trouve encore chez Corneille : les forces plus pressantes (Hor. 173 1), Molière : mes efforts plus puissants (Et. 1889) etc.; de même en ital. l'uomo il più forte et un motivo il pià ridiculo, en esp. un valle el mâs secrete et de même en portugais, bien qu'on n'y dise pas el hombre el mâs fuerte, mais bien el homhre mâs fuerte; ensuite on a naturellement l'article (§ 164) lorsqu'il y a apposition : en ital. Londra, la più grande città dell' Europa, franc. Londres, la plus grande ville de l'Europe, esp. Londres, la (194) mâs populosa ciudad de Europa. A ces phénomènes s'en rattache alors un autre que l'italien seul possède et que les exemples suivants feront connaître tout d'abord. Ariostedit non si potrehbe scegliere il più avaro (Cass. i, 3 : on ne pourrait pas choisir un plus avare), puis vedesti mai il più chiaro vino (3, 4), vedeste voi mai il più audace ladro di costui (4, 5), il più bel caso di questo non accadde mai (Supp. 5, 7), la più ribalda casa non si vidde mai (Lasca 193, 21) etc. Le degré de comparaison le plus élevé possible est donc exprimé par une affirmation de non-existence et cela, à l'opposé de l'usage ordinairement suivi (§ 198), en faisant porter l'affirmation non sur l'espèce entière, mais sur un seul individu qui en est détaché et qui est présenté comme celui qui possède à un degré plus élevé la propriété qui distingue la classe entière. En ce qui concerne les cas qui sont communs à toutes les langues romanes, il va de soi qu'on ne peut pas avoir recours, pour les expliquer, à une signification spéciale de l'article, ce qui ressort déjà, indépendamment d'autres considérations, du fait que le franc. t?ion meilleur ami correspond aussi en latin à optimus amicus meus, en allemand à mein bester Freund. Voici quelle est plutôt la vraie explication. Lorsqu'on veut indiquer qu'un être possède
§ l62. 163. ARTICLE AVEC LE COMPARATIF 201
une propriété à un degré plus élevé qu'un autre, on l'exprime d'abord par le plus (magis) placé devant l'adjectif qualificatif (plus beau)', ensuite, première alternative, le terme de comparaison qui possède donc seulement dans la proportion habituelle la propriété en question, est introduit sous une des formes qui seront étudiées au § 277 (cette jeune fille est plus belle que sa sœur); ou bien, on peut renoncer à cette comparaison directe et faire ressortir simplement l'être qu'on veut mettre en relief par l'emploi de l'article, qui a la propriété d'individualiser (c'est la plus belle fille). Les langues romanes disposent ici de moyens beaucoup plus simples que l'allemand ou le latin, qui doivent selon la tournure recourir à deux formes dérivées différentes. Dans les rares cas où le comparatif allemand, par un emploi évidemment non-primitif, est dépourvu de second terme et peut être uni à l'article, il se confond avec le superlatif apparent du français : ainsi à l'allem. « das Bessere ist der Feind des Guten » correspond en franc, le mieux est r ennemi du bien; cependant il s'agit ici d'une particularité, non de la tournure romane, mais de la tournure allemande.
§ 163. Les NOMS DE NOMBRE CARDINAUX en combinaison (19s) avec des substantifs dédaignent en général l'article, à moins qu'ils n'indiquent quelque chose de connu : en franc, trois amis, mais les trois amis. Fait à noter, l'article apparaît avec les nombres fractionnaires : cf. les exemples donnés p. 190 et le franc. // pleure les trois quarts du jour (Rab. 4, 29). Mais ensuite on a, surtout dans les indications d'âge, en ital. non passano i quaranf anni di vita, ai quattordici anni (à quatorze ans), en esp. antes de complir yo los catorce ahos, en port, a felicidade de se achar capitào de fragata aos trinta e dois annos (Gomez de Amorim, Am. Patr. 46); l'italien dit aussi d'ailleurs : rho detto le mille volte et par analogie le tante volte. Les noms de nombre cardinaux accompagnés de l'article adoptent la signification des ordinaux; c'est ce que nous avons montré à la p. G6 déjà par différents exemples; pour le roumain, voy. encore p. 195. Les ordinaux sont traités comme des adjectifs; on doit cependant, pour les premiers temps, constater une exception, dont il sera question au § 173. Il suffira de men-
tionner ici qu'en vieux français l'on disait Philippes li tier:;^, Loois li huitismes etc. et qu'encore aujourd'hui l'espagnol dit Alfonso el onceno, le roumain Henric alpatrulea. Or, si l'on rencontre en même temps l'ital. Leone decimo ter:(o, franc, mod. François premier, Louis dix-huit, esp. Alfonso onceno, et si l'on y rattache en outre l'ital. capitolo ter^o, libro quarto, franc. chapitre deuxième etc. à côté de l'ital. il quarto Federigo, franc. le deuxième chapitre, on n'hésitera pas à voir dans l'omission de l'article une influence de la notation graphique : Leone XIII°, chapitre IF etc.
§ 164. Au sujet de I'apposition, dont nous avons fait ressortir à la p. 161 l'étroite parenté avec l'attribut, il y a peu de chose à dire. Comme l'expression appositive a tout d'abord un caractère général, elle ne tolère naturellement pas l'article : en ital. Paolo Veronese signifie originairement, non « Paul, le Veronals », mais « Paul, un Veronals ». Mais, quand il s'agit de faire ressortir aussi le terme apposé comme une chose déterminée, individuelle, l'article apparaît. En roumain, on fait une distinction rigoureuse entre ca^imir craiû (Gaster I, 71, 7 : le (196) roi Casimir) etca:(imir, crahil lesesc (I, 69, 34; 70, 2 : C, le roi polonais) ou Mâtiias, craïul unguresc (71, 8), entre frod impâratu (Math. 2, i) et Sultan Mehmet, împàratul turcesc (Gaster I, 71, 3). Voici des exemples tirés des autres langues, auxquels on pourrait ajouter Raffaello il divino etc. (p. 196) : en ital. Padova, la grande città, la povera donna Violante, la prima moglie del harone (Verga, Nov. 174), Gra:(ia, la cameriera délia prima moglie del barone (164), en a. -franc. Fenice, la feme d'Alis, not onques ausi grant beauté (Mér. 266), Bethléem, la mirable cité (Cour. Louis 723), cil chevaliers por voir fu Gaus, li fils le roi de Norval (Chev. II esp. 10842), Damoisele Amice l'amie Le damoisel de la Gauloie (Mér. 940), en franc, mod. la mort de Patrocle, Vami d'Achille, fit oublier au héros son long ressentiment (Lûck.), Thésée se fit reconnaître de son père, malgré Médée, la puissante magicienne, à côté de Jason gagna F affection de la fille du roi, Médée, puissante magicienne (Liick.), en esp. Valencia, la capital del reino asi llamado, surtout dans l'apostrophe : Martin Antoline:(, el mi fiel vassalo (Cid 204), pesame de vos, el conde, Porque asi os quieren matar (Rom. cast. II, 71,
§ 164. ré5. ARTICLE AVEC LE TERME APPOSE 203
225), puis aussi dans des cas où le sujet se trouve uniquement contenu dans le verbe, au lieu d'être exprimé par un mot spécial : venides, los vasallos de mio amigo natural (Cid 1479), usage qu'on trouve aussi dans la poésie des romances : Conde Claros, coude Claros, El senor de Montalvan, Coma haheis hermoso cuerpo (Rom. cast. Il, 71, 53), ven acà tû, el ca^ador (109) etc., en port. Albaninha, Albaninha, A filha do conde Alvar (Rom. port. I, 204).
§ 165. En combinaison, tottis se comporte autrement que les mots étudiés jusqu'ici. En effet, comme on l'a déjà indiqué à la p. 174, il se tient à l'écart de l'article, c.-à-d. ou bien derrière le substantif déterminé, ce qui est le cas le plus rare, ou bien au contraire devant le nom muni ou dépourvu de l'article. On dit donc soit totus ille homo ou ille fxmo totus, soit totus homo ou homo totus. La raison qui lui fait attribuer cette place particulière sera donnée au Chap. 6; ici il y a une autre question à résoudre, celle de savoir quand on dit totus ille homo et quand totus homo. Tout d'abord on peut dire par anticipation que le ROUMAIN et le PORTUGAIS ne connaissent que la première tournure : cf. en roum. toiu omulu (Cod. Vor. 113, 13 : tout homme), même après les prépositions, malgré ce qui sera dit au § 179 -.fârà de totu ràspunsulu (12, 4 : sans aucun contredit) (197) et de même aujourd'hui, en port, todo 0 homem (tout homme). Il est possible qu'en roumain on ait affaire à une influence illyrico-albanaise, car l'albanais aussi s'exprime d'une manière tout analogue; quant au portugais, on peut se demander si la minime différence phonétique qu'il y a entre toda a casa et toda casa ou bien entre todo 0 povo et todo pava, différence surtout peu sensible à l'époque où les voyelles finales avaient encore une résonnance plus pleine, n'a pas affaibli la conscience de cette distinction grammaticale. Du reste en vieux portugais on trouve au moins des vestiges de l'usage commun aux autres langues romanes : cf. armado de todas armas (Graal 58), a todas partes (74), per todas partes (Aleixo 3,8), insinava a filha a leer e a toda ssabedoyra (Rom. XI, 358). Mais, pour les autres langues, on peut formuler la règle suivante : l'article s'emploie et s'omet comme ailleurs, sans qu'on tienne compte de totus, dont la place, telle que nous venons de la faire con-
204 CHAPITRE II : LE GROUPE DE MOTS § l6$. l66.
naître, ne peut exercer absolument aucune influence sur le choix de l'une ou de l'autre tournure. Cela étant, l'ital. tutta la città signifie donc « la ville dans son intégrité », tutti gli uomini « les hommes dans leur totalité », « tous les hommes », tandis que tutta città veut dire « tout ce qui répond au concept : ville » et de là « toute ville ». Une autre conséquence, c'est que les noms abstraits, dans les premiers temps surtout, s'adjoignent totus sans article : cf. p. ex. l'a.-esp. de toda volimtat (Berceo, Sil. lo : de tout cœur), en buscarti muer te mala metien toda femencia (Mil. 378), decitnos de la cosa toda certenedat (444), de même que les collectifs : en ital. tutta brigata (Serc. 296), tutta cristianità (Fiorav. 370). Mais avec d'autres espèces de mots aussi l'on peut observer que, dans les premiers temps, l'emploi de l'article était encore plus restreint, que la différence de sens qui vient d'être indiquée entre tutta la città et tutta città ne s'est développée que par degrés : cf. en ital. la giente venia di tutte parti (Nov. 36), essendo la città di Firen^e infelice in tutte cose (Vill. 8, 7), tutte parte (Ug., Virg. 133), domani per tutto di (Band. Lucch. i, 34) etc., en a. -franc. to:( jor:^ (devenu toujours = tous les jours), /();{ tens, totes voies, de totes par:(^, usage fréquent avec les substantifs qui sont au pluriel, et même sor to^ chevaliers H plëust Uns suens amis (Mér. 5136); encore au xvi^ siècle on trouve de nombreux exemples : cf. ainsi sont toutes femmes femmes (Rab. 3, 32), tous vrais christians, de tous estais, en tous lieux, en tous temps prient Dieu (i, 40); toute nuit se trouve (198) chez Corneille et Molière; signalons aussi comme encore usités aujourd'hui en tous endroits, en tous lieux, sans faire aucunement état de formules consacrées comme toujours et autr. sembl., auxquelles il faut ajouter aussi la Toussaint. Une observation particulière est due encore à totus avec un nom de NOMBRE. Tandis que l'italien recourt à la copulation, on dit en roum. tustreî, tuspatru, en a. -franc, et encore aujourd'hui tous deux, en esp. todos très et même en ital. parfois tutti tre; notons seulement que le français moderne, évidemment par analogie, a aussi créé tous les deux, tous les trois, sans que cependant cette tournure ait seule prévalu.
§ 166. Parmi les groupes formés d'un pronom et d'un nom,
§ 1 66. 167. l'article avec les possessifs 205
il n'y a lieu de s'arrêter qu'aux combinaisons avec les possessifs et le pronom d'identité. En ce qui regarde les premiers, le ROUMAIN présente prietinul mieû, casa ta etc., c.-à-d. qu'il emploie l'article, mais il peut l'omettre avec les noms de parenté : fraie mieû, tatà tdiï etc. En rhetioue on trouve un état de choses très remarquable. Andeer et Oberhalbstein et puis d'autre part le Frioul font encore aujourd'hui usage de l'article; les dialectes tyroliens, l'Engadine et la vallée antérieure du Rhin ne le connaissent pas; les monuments littéraires sont hésitants; Luci Gabriel (1648) l'évite, mais Balzar Alig (1677) écrit dans son Passional : sigl min temps (23) à côté de cun tnees juvenals (23), dus da sees juvenals (17), sees juvenals (26), lavar mees peis (45, 47), bucca nia els mes peis, sonder era els mauns (49), scha jau hai lavau vos peis, scha doveits era vus lavar in gliauter els vos peis{^j^, det als sees juvenals (69) etc.; l'auteur de la Cuorta Memoria dit une fois tutta la sia vetta (207), une autre fois faitg ord lur pfarrer il lur predican (220, 2); néanmoins ce sont là chez lui des exceptions. Mais Bonifaci, qui est du Domleschg, montre une prédilection marquée pour l'article : cf. els lur infaunts (Catéch. 48), la nossa Giuventûtna (35, 67), délia nossa christianevla religiun (75), vid ils teas mauns (120) etc. à côté de tier sea laud (S2),eintin noss linguagh (67), puis tettla igl castigament da teu Babb et bichia terlaschar igl commendamaint délia tia mamma (115). L'hésitation reparaît chez Bifrun, de sorte qu'on pourrait songer avec quelque certitude à une influence exercée par l'italien, mais qui ne se serait pas fait sentir jusqu'au bout.
Cf. Th. Gartner, Râtor. Granim. § 118.
§ 167. Pour l'italien, la grammaire prescrit avec les noms de (199) parenté l'omission de l'article au singulier et son emploi au pluriel; avec tous les autres substantifs il se met aux deux nombres: donc mio padre, tua madré, sua :(io, mais / miei fratelli, i tuoi genitori, il suo cavallo, la nostra casa etc. La différence entre mio fralello et la mia casa peut s'expliquer par l'influence de l'apostrophe, qui permet en effet de dire aussi Sua Eccellen:{a, Vostra Maestà etc.; et, pour justifier / miei fratelli, on peut alléguer qu'au pluriel l'emploi de l'apostrophe est beaucoup plus rare, ce
qui rendrait compte ici du maintien de la forme énonciative. La chose est possible; néanmoins cette prescription conserve un certain caractère d'arbitraire, et en fait l'ancienne langue présente notamment toute espèce d'exceptions; et même aujourd'hui l'on dit scrivere qualche lettera a sue lontane parenti, a sue aniiche (Serao, Ad. Am. i66), ho avute sue noti:{ie (j'ai eu de ses nouvelles), où l'auteur a voulu faire ressortir l'idée d'indétermination. En ancien italien il est difficile de trouver une règle. Si l'on y lit lo tuo padre (Nov. 17), lo tuo figliiiolo (27), allô tua figliuolo (16), ces exemples peuvent être la preuve que la forme de l'apostrophe n'a pas encore éliminé celle de renonciation. Mais d'autre part, si l'on y trouve en même temps andb in sua viaggto (23), da mia parte (5; cf. encore aujourd'hui da parte tnia\ suo isfor^p (31) d'un côté, et de l'autre innella tua gioventudine (65), la lore grande potenza (46), on pourrait en conclure que le possessif n'exerce absolument aucune influence sur l'adoption de l'article, qu'au contraire il apparaît ici dans les mêmes conditions qu'ailleurs. Cependant on rencontre de plus mia limosina (28), a me soviene di mia gente, di mio paese (33), non Vho di mio patrinwnio (19), la coniessa A. e sue cameriere (38), che suoe case non fossero disfatte (39), prendcr albergo a sua magione (35), lo imperadore e suoi cavalieri (37) et beaucoup d'autres exemples, qui semblent prouver qu'à l'origine le possessif excluait l'emploi de l'article, mais que celui-ci s'introduisit graduellement, ce qui peut-être arriva surtout lorsque le pronom était postposé au substantif : cf. loro camere (39) à côté de le camere loro (40), Vamistà nostra (46), suo tesoro (31), loro tesoro (32) mais lo tesoro vostro (31), a finire miei giorni (55) mais alli sudditi miei (60) etc. Mais ensuite il s'écoule encore bien du temps avant que l'emploi de l'article ne devienne général : cf. ubbidiva loro come a suoi liberatori (Mach., Disc. (200) I, 2), que l'on pourrait à la rigueur, en recourant au § 196, interpréter par « comme à des gens qui étaient ses libérateurs », quella è più discosto che con suoi ordini é al tutto fuori del dritto cammino (ibid.), où ordini est alors parfaitement déterminé : « les lois qu'elle a », et Leopardi encore dit / sussidi che erano in mio potere (149). Au contraire, il est vrai, di sua mano (Lasca 17, de sa propre main), per sua passatempo (11),
§ ley. 1 68. l'article avec les possessifs 207
per sua scusa ($4) peuvent s'expliquer à leur tour par di mano, per passatempo etc. Cette lutte entre deux principes, à savoir de n'accorder au pronom aucune influence sur l'article ou de l'unir toujours à celui-ci, semble donc continuer durant tout le développement de la littérature italienne, et même aujourd'hui elle n'est pas encore entièrement terminée. Toutefois des combinaisons telles que in cor suo, per amor mio, in casa sua peuvent être considérées comme des locutions plus ou moins consacrées, et cette explication s'applique également à plusieurs des autres combinaisons d'où l'article est absent : la preuve en est dans l'opposition entre suo padre et // suo papa (Fogazzaro, Picc. Mondo 265, 272) et dans ce fait qu'avec les noms propres on n'a pas le pronom seul : la mia Luisa (72) et non mia Luisa. Où l'ancien usage se maintient encore le mieux, c'est avec le prédicat : egli è mio amico et dans l'apposition : Agnese, loro vecchia arnica. Dans les patois, l'emploi de l'article est souvent poussé encore plus loin : cf. l'abruzz. vojj a la kasa me à côté du tosc. vo a casa mia; seuls les noms de parenté le repoussent, même dans des cas où la langue écrite peut l'employer : cf. l'abruzz. sorete à côté du tosc. // tuo nonno. Cf. encore § 177.
§ 168. Tandis que le français moderne exclut entièrement l'emploi de l'article avec le possessif atone et ne l'adjoint à la forme accentuée que lorsqu'elle est employée substantivement, tandis donc qu'il dit seulement mon ami, mais pas le mon ami ni le mien ami, l'ancienne langue offre un état de choses essentiellement difiîerent. En effet, la règle générale y est que l'article accompagne les formes accentuées, mais non les atones : cf. // miens cors (Alex. 89), // tuens parente:(^(S}), del tuen conseil (73), la vostre grant merci (Chev. Lyon 1980), au mien cuidier (87), au mien esciani (1290), la soe merci (6336) et ainsi durant toute la période du vieux français jusqu'au xvi^ siècle, où l'on en rencontre encore des exemples chez Rabelais, Montaigne, les poètes de la Pléiade, etc. Si l'on trouve en même temps soe fuerci (Chev. Lyon 123), mien escient (4903), ce sont (201) évidemment d'anciennes locutions, qui doivent être expliquées par ce qui sera dit au § 172. Et si l'on a de vostre enor, biaiis sire chiers. Ne fu onques nus chevaliers Ne de la vostre cortoisie, Lar-
208 CHAPITRE II : LE GROUPE DE MOTS § l68, lép.
gesce estoit la vostre amie Et hardeman^ vostre conpain:( (1293), cette singularité s'explique aisément par l'absence de toute différence, au singulier du pronom nostre, vostre, entre la forme accentuée et l'atone. Même usage en provençal avec les formes du singulier : del meu amie (Appel, C. 47, 36), // teu deu (6, 74), la toa arma (B., C. 11, 3), la soa ora (8, 5), del seu bel cors (Appel, C. 23, 27) etc., tandis qu'au pluriel l'article est absent : cf. tuit a plorar repairan niei talant (Boèce 80), siei olh (Appel, C. 4, 243), ce qui doit provenir de ce qu'au pluriel on ne distingue pas entre pronom atone et pronom tonique.
§ 169. En espagnol, voici la règle qui prévaut depuis le xvi= siècle : quand le possessif précède le substantif, il exclut l'emploi de l'article; il l'exige quand il suit le substantif : mi casa, mais la casa mia. Il en était autrement dans l'ancienne langue, où l'on employait côte à côte et sans aucune distinction la mi casa et mi casa : cf. de los sos ojos tan fuertemientre llorando (Cid i), de las sus bocas (19), en el nuestro mal vos non ganades nada (47), vealo el criador con todos los sos santos (94) etc. à côté de esto me an buelto myos enemigos malos (9), tuas el criador vos vala con todas sus vertudes santas (48), dejan so aver en salvo (133) et de même chez Berceo et encore aux xiV et xv^ siècles. S'il est vrai que l'hésitation a cessé en espagnol, au moins dans les derniers siècles, en revanche en portugais il règne même encore aujourd'hui une grande liberté. Avec les termes de parenté et les noms propres, comme en italien, la forme de l'apostrophe l'a généralement emporté; cependant on rencontre chez des auteurs modernes por a sua irmà (Diniz, Pup. 243) et autr. sembl. Pour l'ancienne langue, cf. a sua molher (Aleixo i, 9), nos teus anos (4, 27), os teus servos (6, 23), e77t na sua mào (6, 26), no meu coraçào (7, 25), a minha consolaçào (8, ^^, a door da minha alma (8, 18), a sua sposa (8, 18), os meus olhos (8, 21), da sua vida (5, 19) etc. à côté de minha aima (7, 19), ensignar sua sposa (2, 14), em tua casa (4, 25), de minha casa (5, 4), etn sua casa (5, 6), en minha (202) casa (8, 13), da minha morte (Graal 89) à côté de depos sua morte (Rom. XI, 357) etc.
§ lyO. 17 i. EMPLOI ET OMISSION DE l'aRTICLE 2O9
§ 170. Les REPRÉSENTANTS de ipsô tolèrent ou même exigent l'adjonction de l'article : en ital. la stessa cosa, il padre stesso et pareillement en franc, la mêrm chose, le père lui-tnêm€, esp. la mistna cosa, el mismo padre, port, a mes nia causa, o mes nia pay; cf. pour la place des mots le Chap. 6. Il est d'autant plus remarquable qu'en moyen français l'article puisse être omis : en même «^/ (Garnier, Corn. 83 5),/)flr même doute (Rab. 3, 23) et encore avec vous en amour je cours même fortune (Molière, Dép. am. 69), tout autre n'eût pas Jait même chose en tna place (1205) ^^^-i omission qui ne s'est conservée que dans un autre sens, lorsque même ne se rapporte pas à un objet déjà nommé : des plantes de même espèce, ils sont de même couleur etc. L'omission de l'article rappelle en quelque façon les phénomènes étudiés au § 195, auxquels celui-ci doit sans doute être aussi rattaché.
§ 171. A l'inverse, quelques adjectifs et noms de nombre REPOUSSENT l'article. Parmi eux il faut d'abord citer dictas. Tandis que les plus anciens textes italiens offrent toujours l'article : // detti ambasciadori (Nov. 14), la detta brigata (Sacch. 119) à côté de detto vescovo, à partir du xV siècle l'omission de l'article est l'usage ordinaire : detta città (Mach., Disc. I, 13), detta guardia (i, 5), dette controversie (i, 6), // priore di detta chiesa (Lasca 64), in detta casa (183, 5) etc.; Cellini connaît les deux emplois : ditte fabbriche (3), detta soma (30), in detta casa (35), in detto scudo (12), a ditto specchio (10) à côté de // ditto capitano (3), // ditto Cristofano (5), la detta sua donna (7), avevano a fare del ditto capitano (3), del detto vescovo (35), et de nos jours la langue en est revenue à l'usage le plus ancien. En sursilvain, la locution dits uvischs (Stat. Sil. I : lesdits évêques), ditta taxa (44) etc. est-elle une imitation italienne ou allemande, ou bien une création spontanée? Ce point peut encore être provisoirement laissé en suspens. L'espagnol moderne se rattache à l'ancien italien : cf. // valor de dichas lecciones (J. Valera, Com. Mend. 151), dicha generosidad (220) etc.
On pourrait, en vue d'expliquer cet état de choses, faire (203) valoir que dictus équivaut pour le sens à un pronom démon-
Meyer-Lubku, GrumiMuiit III. I ^
stratif relatif a. passé et que cette signification qu'on lui attribue semble tendre l'article superflu; néanmoins on est trappe ,"'1 nt de l'hésitation qui règne en italien et qut donne a n!" que le latin de la chancellerie et de la procedure, ou S apparaît en effet très souvent, a jusqu'à un certatn po.nt influencé la langue vulgaire.
S 172 Les locutions absolues constituées par un
SUBSTANTIF HT UN ADJECTIF OU PARTICIPE ET aU. DESIGNENT ™N,ÈKE D'tTRB PROPRE AU SUJET OU AU RÉG.. PEU™T
' „-^,^T c T1 <;';icr t ici de ces locutions exiremc
«;p PASSER DE L ARTICLE, il S agu i«-i u^ <- . , . j ^
memfr^uentes surtout dans l'ancienne poésie e> je et^on on a des exemples dans Puien chevalchent . . Halbercs vetu^
eô MU 445). Mais'en même temps les tournures avec 1 article ceo, mil. 44V , ^néralement en usage, de
n'ont jamais cesse d '"^J^' J^^.^^ ^ j,^ 3i, les formules o^i-fr^ Anne Que nous avons ananc ici a r
Tropres àla . ngue épique, qui se sont constituées et figées dirrépoque où l'article, en dehors du nominatif surtout, n'avait pas encore élargi son emploi.
K ,7V Les NOMS DE NOMBRE aussi, et surtout ^s quftre premiers ordinaux ne s'accommodent pas toujours de 1 article TnlkZç il Vian, esiu jusqu'à ,ier^ jor AnBrocehande Ch Lyon é9é), tierce fiede Deu Samuel apela (IV Livr. u), V*-"- ^"° .' '' , /ç Thorn 2276\ en esp. a tercer dta Men, guar, jour f"^-l^°l//,Zaia (Ladis .3 b), .adosfueron -{f " (.^'^j^^^// '" ^ „,,„,\., (J. Valera, par primera wt(Trueba, H. Cia 11;, por ^ v
Corn Mend. 7), en a.-port. a quarto Aa (Graal 32)- ^i «1 rree avec ertius et quartus dans la plupart des exemples, .1 n'est cependnt pas entièrement étranger aux nonrbres supérieurs cf en prov. a vinten jorn s'en départi U re^s et l autre Zli (Fkm. 985). Le substantif est presque tou,ours rf«. ou
§ 173- 174- OMISSION' DE l'article 211
de l'article s'est graduellement étendu du nominatif au cas oblique, elle a d'abord continué à se maintenir et a même entraîné avec elle d'autres noms de nombre, jusqu'à ce que donc ce dernier vestige d'un usage plus ancien ait fin par suivre aussi l'analogie des expressions non-consacrées.
Cf. A. ToBLER, Bcitrâge II, 103 et G. Ebeling, Auberée, note au vers 55.
§ 174. Lorsque le sens d'un substantif est plus nettement
DÉTERMINÉ PAR UN SECOND SUBSTANTIF OUI LUI EST UNI AU MOYEN d'une PRÉPOSITION OU aUI SE TROUVE AU DATIF EN ROUMAIN, AU CAS OBLIOUE EN VIEUX FRANÇAIS ET EN PROVEN- ÇAL, il est traité d'ordinaire exactement comme dans les déterminations adjectives. Il n'est pas nécessaire de citer des exemples pour le prouver, mais il y a une série d'exceptions importantes à discuter. On dit en ital. in onore délia Sa. Chiesa, a guisa di harone, per antore délia virtù; Pétrarque a composé des sonnets in onore et in niorte di Madonna Laura ; Villani écrit si accordarono per meglio del Commune (5, 32); a casa il .medico sera discuté p. 158, mais on dit aussi in casa del medico etc. Les mêmes tournures se présentent dans les autres langues : en a. -franc, a loi de chevalier, a guise de baron, en franc, mod. en face de V Opéra, en forme de pigeon et même en gare de Genève (Daudet, Tart. Alp. 196), en a.-esp. dieronle sus cartiellas a ley de monaciello (Berceo, Sil. 36), estahanse por poco en or a de ermar (S. Mill. 185), a ora de visperas (Mil. 464), por consejo del rey (Amadis 21 b) etc. Le caractère commun à tous ces cas et à beaucoup d'autres, c'est que le substantif déterminé est accompagné d'une préposition, c.-à-d. quen vertu du précepte énoncé au § 179 il est originairement dépourvu d'article. Or, selon que cette locution prépositionnelle s'est fixée en prenant une valeur adverbiale ou bien, au contraire, qu'elle a repris son indépendance, l'adjonction d'un second substantif laisse telle quelle cette tournure immobilisée ou bien, au contraire, entraîne en dépit de la préposition l'adjonction de l'article au premier substantif. Voici sous ce rapport une phrase instructive : supe de boca del padre Jacinto y mâs tarde de los lahios del mistno don Fadrique el rescate de Clara (J. Valera,
(205) Com. Mend. 220), où l'on voit que de hoca a tout autant le caractère d'une formule que en boca dans esos encomios de Clarita que oigo en boca de Ud. (123). Dans l'un et l'autre cas il est également possible que les deux substantifs se soient si bien confondus en une seule idée qu'ils se comportent comme un substantif simple : il en est ainsi pour l'exemple tiré de Tartarin, qu'on doit peut-être décomposer, non en gare] de Genève, mais en] gare de Genève. — Par rapport au vieux français il faut encore observer que, si le complément déterminatif est énoncé le premier, l'article est également omis, ce qui n'arrive pas seulement dans des cas comme a dieu beneïçon (Gayd. 107), mais aussi dans deu merci (R. Ccy 11 54 : grâce à Dieu), chascun pensée fu esprise (Brut M. 929), s' amie main puet tenir (Claris 13433) ^^^- ^^ ^^^ "^^^^ qu'en même temps on rencontre aussi la deu merci (Ch. Lyon 5063), en la rei prisun (S. Thom. III 2) et autr. sembl. Déjà à la p. 55 nous avons indiqué que cette tournure a quelque chose de stéréotypé : aussi l'hypothèse la plus simple est-elle peut-être celle qui voit ici des vestiges de l'époque où l'on omettait l'article, vestiges qui ne disparaissent que très lentement devant des tournures qui correspondent à une transformation de la langue où l'expression devient plus raffinée.
Cf. pour l'a. -franc. A. Tobler, Beitrâge I, 59 sq.
§ 175. Pour ce qui concerne le déterminatif, on devrait s'attendre, en vertu de ce qui sera dit au § 179, à le trouver sans article, et de fait on dit en roum. cununà din aur etc. (p. 13), en ital. porta di casa, mulino da vento, en franc, chef de cuisine, bateau à vapeur, en esp. puerta de casa etc. (voy. d'autres exemples au § 241). Mais en même temps il existe aussi toute espèce de cas avec l'article, lesquels méritent un rapide examen. Avec les noms de pays, voici quelle est en général la règle fondamentale : l'article apparaît quand on veut exprimer une possession complète, un caractère inhérent au pays; il est omis lorsqu'un objet doit recevoir par l'adjonction du nom de pays un qualificatif différentiel; ainsi l'on dit en franc. Vor d'Espagne (l'or espagnol) par opposition à l'or de France etc., et for de l'Espagne (l'or qui est extrait ou travaillé
§ 175- ABSENCE DE l' ARTICLE 213
en Espagne, que l'Espagne possède) etc., sans qu'on se préoccupe de savoir s'il existe encore une autre espèce d'or, mais p. ex. par opposition à l'argent de l'Espagne. C'est ainsi que dans l'histoire littéraire de France l'attention se porte sur de France, et que dans l'histoire littéraire de la France elle se porte sur I'histoire littéraire. Il est facile de comprendre qu'une (206) distinction de ce genre ne peut pas être observée d'une façon absolue; au contraire, précisément parce que l'appréciation subjective jouit alors d'un champ plus libre, on rencontre des hésitations de toute espèce. En outre, il faut tenir compte du fait que l'emploi de l'article est encore subordonné à la question subsidiaire de savoir si le nom propre l'adopte ou non lorsqu'il est indépendant. En réalité, par un accord parfait avec l'observation formulée à cet égard p. 182, le vieux français et Montaigne même omettent l'article beaucoup plus souvent encore que la langue actuelle. Mais ensuite l'article se rencontre ailleurs aussi, notamment dans des locutions plus récentes ou peu consistantes : c'est là une analogie évidente avec la forme du cas-sujet, où le substantif accompagné de l'article devient de plus en plus la forme normale. On dit donc en franc, le dieu de la miséricorde, puis de la guerre et sur ce modèle Montaigne a formé le nom de foudre de la guerre, de l'État, et Corneille parle de raisons de l'État. Autre cas : à côté de la cassa di farina (la caisse de farine), l'italien présente la cassa délia farina (la caisse à la farine) : dans le premier cas, on a une locution ancienne et fixée; dans le second, on considère l'idée « farine » comme une idée connue : on se la représente donc sous la forme déterminée de la farina et c'est ainsi qu'on dit aussi la cassa délia farina. Parfois la locution sans article est la plus récente. Ainsi l'on dit aujourd'hui /owJr^^ de guerre, raison d'État; ou bien l'a.-ital. la corona del ferro (Villani 3, 26), in questo anno valse lo stajo del grano soldi sei (Sim. Tosa, a. 1277) équivalent absolument de nos jours à la corona di ferro, lo stajo di grano. Le procédé inverse est plus fréquent : ainsi le franc, verre à vin doit être plus ancien que bouteille au vin. Dans des cas comme le premier cité, on pourra dire que la tournure la plus ancienne est plus individuelle, plus expressive et l'autre plus abstraite : il est vrai que l'éta-
blissement de l'usage moderne doit avoir aussi été favorisé par l'existence d'une série importante de locutions sans article antérieures à la période historique.
§ 176. Dans I'exclamation et dans I'apostrophe, l'article ne s'emploie d'abord pas : en effet, le nom propre en question désigne une ou plusieurs personnes présentes ou considérées comme telles ou bien en tout cas des êtres personnifiés, qui grâce à leur présence sont suffisamment individualisés pour (207) n'avoir plus besoin d'une détermination spéciale. Quant aux substantifs dans l'exclamation et dans l'apostrophe, ils sont en quelque sorte traités sur le même pied que les noms propres. Il en est si bien ainsi que même les substantifs qui constituent une apposition à un sujet à la troisième personne et qui, conformément au § 164, exigeraient l'article, se présentent sans article lorsque, interrompant pour un instant le simple exposé des faits, on veut donner cours à sa compassion ou à son indignation et qu'on s'adresse à la personne dont on était simplement en train de parler : on a donc en ital. vengo da mojiaci mandata cattivelli (Pulci, Morg. 1,41 : je viens envoyé par les moines, les malheureux!), viva la chiocciola caro animale, en a. -franc, mentent fel Ion losengetonr (Alexandre 29), en esp. hasta que hablar con ella Envidioso traidor y fementido me viô (Lope de Vega, Gatom. 6) et d'une manière analogue desgraciado ! quién habia de pensar que sus trabajos tuviesen tan triste recompensa (le malheureux ! qui aurait pensé que ses travaux auraient reçu si triste récompense?). — A l'inverse, l'article est usité dans l'exclamation par le français populaire : cf. déjà chez Baïf le beau fils, Maloint, je te prie Ne dy ne bien ne mal de moy (4, 237) et de même aujourd'hui bonjour, la belle; l'ami, crois-moi, il faut rentrer che^ toi; allons, pas de flemme, le traînard (Coppée, Coupable 162); même usage en provençal moderne : aro mangen, beven, li fraire (Mistral, N. 252), venès, la bello (98). Ici l'emploi de l'article ne se comprend pas très bien. Sans doute on dit également en ital. 0 quella raga:(:(a, et ici quella a évidemment pour mission d'attirer l'attention sur une personne qui probablement se trouve d'abord éloignée. Mais on hésite à attribuer à l'article français
§ lyé. 177. EMPLOI ET OMISSION DE l'aRTICLE 21 5
la même signification, car il y a toute apparence que la tournure est récente; en tout cas elle date seulement d'une époque où le, la, abstraction faite de quelques locutions plus ou moins consacrées (p. 96), avait perdu depuis longtemps sa valeur fortement démonstrative. L'explication se trouve dans les exemples qu'on rencontre au xv^ siècle, comme ne plorés plus, la belle, Car il est trespassé (Chans, xv^ s., p. 126, 13), qui appartiennent évidemment à la même catégorie que ceux qui ont été examinés p. 202; seulement on doit admettre, il est vrai, qu'une forme en usage d'abord uniquement dans l'apposition, a plus tard été introduite aussi dans l'exclamation indépendante, chose particulièrement facile avec les adjectifs, puisque l'article élève l'adjectif au rang de substantif (§ 153). — Mais, avec l'infinitif historique, le sujet réapparaît souvent dépourvu (208) d'article, sans doute parce que l'infinitif, dans ce cas, joue le rôle d'un impératif ou plus exactement d'une exclamation : cf. et bon mary de soy couroiicer (C. N. N. II, 7), mais soudain je m advise de mes lardons et les jettois au milieu d'entreux (c.-à-d. les chiens) ; lors chiens d'aller et de s'entrebattre l'un l'autre à belles dents (Rabelais 2, 14) et encore chez La Fontaine : grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes. Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes (Fables 2, 14, 24), où ce n'est plus d'ailleurs qu'une exception, un dernier vestige d'une époque antérieure.
Le vocatif roumain voinicule (héros) à côté de voinice pourrait bien, malgré le pluriel voinicilor, renfermer non pas l'article, mais un suffixe caressant pris au slave (voy. Zs. XIX, 478).
§ 177. Le prédicat est généralement dépourvu d'article, même quand on ne lui donne pas une valeur générale ou indéterminée (§ 193) : on dit donc en roum. luà muieri (prendre pour femme), en ital. lo elessero in papa, Celestina è figlia d'una nostra povera parente (Dq Marchi, Giac. id. 37 : Célestine est fille d'une pauvre parente à nous), en a. -franc, icil ert frère al rei Marsiliun (Roi. 880), en franc, // est fils d' un grand seigneur , choisir pour chef, en esp. soy hijo unico (Nov. ej. 11, je suis fils unique), todas estas desventuras han sido pena del pecado (D. Quich. I, 19 : toutes ces mésaventures ont été la peine du
2l6 CHAPITRE II : LE GROUPE DE MOTS § I77. I78.
péché), ast es verdad (r8) à côté de asi es la verdad (ibid.). On peut se demander avec quelque doute si chaque fois le nomprédicat est déterminé : ainsi l'ital. era donna da tener parola (Verga, Nov. 163) peut non seulement se traduire par « elle était femme à tenir parole », mais aussi par « elle était une femme qui savait tenir parole », de même en franc, pour je suis assuré que vous sere:( homme à le prendre comme il faudra (Molière, Av. 3,7); moins douteux pourrait bien être en prov. // reïna non fes semblansa Que mal H fos, pero ben sap Que la manegano i es gap. Car senhals es de drudaria (Flam. 700); en esp. digote de aquel que hallaste en la mar, que sera fier de los caballeros de su tiempo (Amadis 7 a), ou bien en roumain le commencement de l'Évangile selon S. Jean : de începutà era cuvant {i cuvântul era càtrà dumne:(eu {i dumne:(eu era cuvant (Gaster I, 20, 9), întru acesta viatà era si viata era luminà oamenilor, si luminà întru untunearec Imnina (I, 20, 12); en (209) vaud. c2^o que fo fait en luy era vita e la vita era lucz^ de H homme e la luc:( luc:(ic en las tenebras (Arch. Glott. XI, 103). Mais avant tout l'article s'emploie dans des cas tels que Tital. sei la regina à côté de sei regina, le franc, tu es la reine à côté de tu es reine, l'esp. ères la reina à côté de ères reina, où l'on voit que la valeur plutôt adjective du prédicat détermine son emploi sans article. Il y a peut-être encore à rernarqûer que le pronom possessif dans l'emploi de prédicat se passe également de l'article : en ital. questo libro è mio, esp. aqueste libro es mio et de même en a. -franc, cis pais est vostre et encore en franc, mod. chez Molière Trujaldin maintenant vous reconnaît pour sienne (Et. 2004), Monsieur, je suis tout vôtre (132); en revanche, les patois du Sud de l'Italie placent ici comme partout (p. 207) l'article devant le possessif, et le français moderne, sauf après les prépositions, préfère le pronom personnel avec à.
§ 178. Le CAS RÉGIME s'employait originairement sans article; c'est ce qu'attestent encore les nombreuses locutions où le verbe et le cas régime sans article se sont fusionnés de manière à n'exprimer pour ainsi dire qu'une seule idée, mais où l'absence de l'article ne peut pas s'expliquer par cette étroite unité d'idée, ce qui serait en contradiction directe avec les
§ lyS. CAS RÉGIME SANS ARTICLE 217
données historiques : il serait plus exact de dire à ce sujet qu'à l'époque où commença à se perdre l'usage primitif d'employer le cas régime sans article et où l'article acquérait une extension graduelle, l'usage nouveau aura été repoussé par nombre de locutions où l'union du cas régime avec le verbe était particulièrement étroite. Qu'il en ait été ainsi, la preuve nous en est fournie notamment par l'apparition toujours plus fréquente de l'article à mesure qu'on s'approche de l'époque moderne. Ainsi l'on dit en franc, dire la vérité, perdre le temps, faire la guerre, passer le temps, mettre le feu, ouïr la messe etc., tandis que Rabelais dans tous ces cas peut encore omettre l'article, et même chez Molière dire vérité et f ai perdu temps (Et. 937) se rencontrent souvent. A l'inverse, en regard du moderne /)r^m/r^ soin, trouve-t-on chez Molière prene^ le soin (Tartufe 1859), on ne doit pas oublier que, dans la tournure habituelle prendre le soin de q. chose, l'article se justifie absolument d'après le § 174 et que, dans le passage en question, la proposition est incomplète. Quanta faire une enumeration détaillée des diverses locutions usitées dans toutes les langues, il faut y renoncer ici ; nous ne pouvons citer que quelques exemples pour éclairer ce que nous venons de dire. En roumain : da pintenî (donner de l'éperon), prinde (210) vorbà (prendre la parole), da pace (donner le repos), da seamà (rendre compte), da nume (donner le nom), da lapte (donner du lait), avea dor (avoir du chagrin), avea gdnd (penser), avea grijà (avoir soin), avea teamà (avoir crainte) etc., en italien : aver sete, fame, ragione, torto, metter cura, mutar aria, far fuoco (mais en roum. face focuï), far cola:(ione, foce, fronte, migliorar condi^ione, mutar aspetto, veste, trovar modo, camhiar opinione, maestro, dar campo, colpa, parte, salute, scelta, saper grado, sentir fame etc., en français : avoir pitié, courir risque, demander pardon, faire signe, livrer bataille, mettre fin, porter envie, prendre garde, prêter serment, trouver moyen etc. et plus souvent encore, comme on l'a déjà dit, dans l'ancienne langue, en espagnol : poner manos, adobar co:(ina (Cid 2064), ganar salud, decir verdad, cambiar lugar, hacer burla, fiesta, dar fin, presiar paciencia etc. et même besô al rey manos (Appoll. 163). A considérer les choses dans leur état actuel, on peut distinguer entre ces locutions selon que c'est l'article défini ou l'indéfini
qui est omis, mais peut-être serait-on souvent embarrassé pour se prononcer sur cette distinction. Si l'on se place au point de vue historique, où l'on observe que toutes ou du moins presque toutes ces expressions datent d'une époque où il n'existait absolument aucun article, c.-à-d. qu'on n'a rien supprimé qui existât antérieurement, on renoncera à pareille distinction. Mais il reste encore une série de particularités à signaler. Quand Cervantes dit puso piernas al costillo de su buena mula (D. Quich. i, 8) et por mas que ponia las piernas al caballo, menos le podia mover (i, 20), on ne peut plus guère admettre qu'une différence historique entre les deux tournures; on peut dire, il est vrai, que la seconde est plus expressive parce que précisément elle n'est pas comme la première une formule et par conséquent n'a rien perdu de sa force. Un autre cas facile à comprendre, c'est la différence que fait l'ital. entre aver torto et chi ha il torto di noi due (Sacch. 9), entre darei risposta a questa lettera (Lasca 194, 9) et l'altra mattina le fece la risposta (194, 24), l'esp. entre hacer burla et haced de mi la burla que quisiéredes (D. Quich. i, 20). Appartiennent en outre à cette catégorie les expressions qui ont déjà été examinées en partie à un autre point de vue à la p. 116 : en roum. se face zjoà, noapte, ital. si fa giorno, notte, franc, il fait (211) jour, nuit et dès lors aussi par analogie en obw. cur ei fo vegneu gys (Alig778, lorsque fut venu le jour), cur eifovegnieu sera (528, lorsque fut venu le soir), ces dernières se rattachant à leur tour aux phénomènes étudiés au § 177. Enfin il faut encore observer qu'en regard des locutions sans article on pourrait en citer autant avec article; ainsi, pour s'en tenir à l'italien, far le scuse, le cortesie, le maraviglie, dire le bugie, aver la febbre, chieder l'elemosina, portare il luito, dar la posta, far la guardia etc., qu'on peut d'après ce qui vient d'être dit regarder comme plus récentes.
§ 179. Où l'article tarde le plus à s'employer, c'est après les PRÉPOSITIONS. De nos jours encore le roumain se trouve toujours entièrement au stade primitif, c.-à-d. qu'il emploie côte à côte focul (le feu) et înfoc (au feu), ora^ul (la ville) et dîn ora{ (de la ville), mina (la main) et în mina (en main), plasni
§ 179- l80. ARTICLE AVEC LES PREPOSITIONS 2I9
dîn palme (frapper dans les mains), de pe soabà (en bas du poêle), lângà apà (le long de l'eau), la ga:(dà (près de l'hôte), gàsî pe fatà (il trouva la fille) etc. Seule la préposition eu fait exception en ce que dès l'origine elle s'adjoint le nom dans sa forme de sujet-régime : eu astrul (Cod. Schei. 125,4 • ^^^^ 1^ vent du Sud), eu cuvîntul (Gaster I, 9, 24) etc., et de même aujourd'hui eu mina (Basme 280, 29 : avec la main) etc., ce qui doit peut-être s'expliquer par ce fait qu'avec le eu associatif d'abord, dans des cas comme fratele eu sorà (le frère avec la sœur) et sous l'influence de l'expression équivalente (§ 106) fratele {i sora (le frère et la sœur), sora a pris la place de sorà. Le SURSILVAIN aussi, bien qu'il n'offre plus un état de choses aussi pur, n'est pas encore beaucoup plus avancé; pourtant la forme du sujet se fait graduellement jour après les prépositions : cf. ina fossa sut tiarra (C. Mem. 214, 10 : une fosse sous terre), sch'eis el . . . vegnius . . . mes in tiarra (215, 25 : ainsi fut-il mis en terre), sinquei seigi il pievel vegnius ord baselgia (219, 29 : sur quoi soit le peuple venu hors de l'église), ei semess sin via (Sûrs. March, i, 2 : il s'est mis en route), igl advoeat vegn en stiva de dertgira (23, l'avocat vient dans la salle d'audience), lura prenda el ord sac ina stupenta ura d'aur (3, 50 : alors il (212) prend hors de sa poche une magnifique montre d'or), ei lura turnaus giu davos pegna (4, 27 : alors il sortit de derrière le poêle), mont lafumitgasa en nuegl (12, 33 : la servante en allant à l'écurie), eis ius ora en jert (14, 19 : il est sorti au jardin), alluseha ha il eavré tigliau giu il tgau a la femna a mess quel en gagline, las eombas sut letg et il tgierp en letg (11, 14 : alors le berger a coupé la tête à la femme et l'a mise dans le poulailler, les jambes sous le lit et le corps dans le lit) etc. Mais en même temps on rencontre aussi la forme déterminée, et de fait on peut citer tout de suite un exemple où se rencontrent à la fois les deux tournures possibles : nua elfil buob ha voliu sestorseher giu per prender il meil tgietsehen ord la trueea, ha ella sehau dar giu igl uvierehel délia trueea eh'il tgau dil buob ei daus en trueea (6, 9 : lorsque le garçon a voulu se baisser pour prendre la pomme rouge hors de la caisse, elle a laissé tomber le couvercle de la caisse de sorte que la tête du garçon est tombée dans la caisse), mais eneovrir ord trueea, tirer hors de la caisse
6, 4), ils frets schuldaus ein turnai anavos en il mar eau (3, 15 : les trois soldats sont retournés au village) etc. Il en est de même dans le Tyrol : cf. L salvan de Pisadu vêghen sun porta (Stories I, 452 : on voit l'esprit de la forêt de P. sur la porte), ste dis intir:( sun pic (123, elle se tient des jours entiers sur les pics) etc. — L'italien n'est plus soumis à une règle aussi rigoureuse, mais il conserve pourtant de très nombreux vestiges de l'ancienne tournure; après in notamment, encore aujourd'hui il emploie rarement l'article : cf. andare in chiesa, entrare in barca, essere in campagna, rimanere in sella, venire in luce, non vedo quel giornale cbe in biblioteca, lasciatili in sala se n andb in camera (Lasca 143, 11), era andata a prend ere una boccata d'aria in giardino (Verga, Nov. 160), prendere in bocca, avère il diavolo in corpo etc. En revanche, avec a il s'en sert plus souvent, bien que des expressions plus ou moins stéréotypées aient encore subsisté : ainsi a casa, a bottega, a capo al letto (Arioste, Cass. 4, 2); mais, à cette réserve près, on rencontre généralement al : cf. notamment accompagnare Fausta al mare, in campagna (Ferruggia, Fascino 76), in agguato e alla posta (Lasca 184, 26), alV osteria 0 a casa d'amici (183, 6), in casa, al teatro, al ballo (Ferruggia, Fascino 161) etc. Plus rares (213) encore sont les exemples avec di : di casa, uscî di camera (Lasca 61) ou avec d'autres prépositions : non solo per bocca ma per gli occhi e per il naso (Lasca 90, 14) etc. En vieux FRANÇAIS, on peut clairement reconnaître, au moins dans quelques textes, l'ancien usage : cf. sovre païen, en ciel, a ciel dans Eulalie. Plus importants que ce court document sont le Psautier d'Oxford et celui de Cambridge. Or, dans ce dernier, à côté de la terre figure toujours en terre, sur terre; de terre également y est plus fréquent que de la terre, tandis que à terre semble à peine s'y rencontrer. Avec d'autres substantifs la règle n'y est pas appliquée avec autant de rigueur; toutefois on peut encore en citer bien des exemples : cf. le quel descendit en barbe, la barbe d' Aaron (P. O. 132, 2), en fosse (87, 4), en lac (27, i), de fiens eslevan^ le povre (112, 6), esprise per fou (P. C. 179, 16 à côté de // fous ij, 10), en pouldre (P. O. 43, 27), en veie (106, 40) etc., substantifs avec lesquels l'article apparaît déjà presque toujours dans le Psautier de Cambridge et en tout cas
§ 179- l8o. ARTICLE AVEC LES PREPOSITIONS 221
dans la traduction moderne des Psaumes. En terre et sur terre ont encore persisté jusqu'en plein xvi= siècle : cf. pour faire en terre chascun une fosse (C. N. N. 19), après rn avoir sur terre enlevé ines honneurs (Corn., Psyché 1597). En provençal comme en français, surtout après en, l'article a peine à s'introduire : en terre (Serm. lim. 2, 30 et souvent), mes en croz^ (16, 2), levar en croi (21, 19), mais la cro:(^ (16, 15), venc a la cro^ (26, 26), puis en career (26, 5) à côté de de la career (26, 7) ClC. Dès la période primitive de I'espagnol aussi , l'état de choses originaire est troublé, bien qu'il ne soit pas possible de le méconnaître entièrement : cf. encore à présent estar en casa, salir de casa, dar en tierra, firios à tierra (Cid 3025), por tierra andidiste (343), tornar à poblado (Berceo, Mil. ii'Ç), prisieron la en ombros (Sil. 297), exo pora mercado (Sil. 190), en cielo (Mil. 85), en infierno (100), en cru^ sobido (Sil. 493), metiose en carrera (29), en escuela lo trovô etc. Mais, à côté de cela, déjà dans les premiers temps on trouve estando en la cru^ (Cid 357), cayô en la mar (Cid 339), lidiar en el campo (Cid 3488); cf. aussi en esp. mod. supe de boca del padre y mâs tarde de los labios del mistno Don Fadrique (Valera, Com. Mend. 220). Le portugais en esta peu près au même point.
§ 180. Enfin il faut encore mentionner les substantifs unis aux adverbes de comparaison quam et quomodo. Il y a d'autant (214) plus de raison de les introduire ici que l'étroite parenté entre ces adverbes et les prépositions s'est également manifestée p. 74 dans leur rapport avec les pronoms personnels. Il est vrai qu'ici nous sommes en présence de faits essentiellement différents de ceux que nous avons examinés au § 179. En effet, aussi bien avec les noms de matière qu'avec les autres substantifs, quand on établissait une comparaison, il semble qu'à l'origine on envisageait le substantif dans son acception toute générale et qu'on n'avait aucunement dans l'esprit un individu isolé ou même un individu nettement déterminé, ce qui prouve une fois de plus que c'est en toute prep^'f^^^ ligne avpr jf <:njpf que l'article a pris corps. Il en résulte que le stade originaire nous est représenté par des phrases comme le roum. {i élu ca màritu e^i dîn celariul sâu (Cod. Schei. 18, 6 : et il sortit
222 CHAPITRE II : LE GROUPE DE MOTS § l8o. l8l.
comme un fiancé de sa chambre), ca lut de cale vete:(;l ei (17, 43 : comme la boue de la rue, il les brossa), ital. mugghia corne fa mar per tempesta (Enf. 5, 29), a. -franc, il ensement cume espus eisan:( de sa chambre (P. O. 18, 5), cume palud des places eslaverai els (ij, 46), esp. comofa:^ buen pastor (Berceo, Sil. 20) etc. Mais de bonne heure il s'est produit des modifications : pour établir une comparaison, l'on a extrait de toute la série de ses semblables soit un seul individu, soit même, évidemment pour rendre la comparaison plus vivante, un être déterminé, c.-à-d. que la forme indéterminée ou déterminée a supplanté la forme sans article, phénomène qui s'est produit aussi bien avec les noms de choses qu'avec ceux de matière. Dans l'ensemble, chaque langue se comporte ici avec beaucoup de liberté, et l'on peut seulement parler de tendances qui se manifestent plus dans l'une et moins dans l'autre ; aussi sera-t-il certes préférable de les traiter chacune à part.
§ 181. Le ROUMAIN offire encore assez souvent la forme sans article dans ses plus anciens monuments, mais cependant elle est loin d'y avoir conservé la prédominance; c'est plutôt la forme déterminée qui est déjà partout la forme habituelle; puis, à une époque plus rapprochée, la forme indéterminée aussi s'emploie concurremment avec elle. Ainsi, dans le passage déjà cité, le Psautier de Coresi écrit ca uin ginere; cf. ensuite uscase ca urcoru vàrtuiea mea (Cod. Schei. 21, 16 : ma force est sèche comme une cruche), ca uin urcoru (Coresi), eu ca surdu nu au^iîu {i ca mut nu de^ki^ rostul mien (37, 14 : comme un sourd je n'entendis pas et comme un muet je n'ouvris pas ma bouche), (215) ca un surdu (Coresi) etc.; voici d'autres cas encore où ces deux textes présentent la forme sans article : ca màslin (51, 10 : comme un olivier) /wm ca de nopte corbu în turru, ca pasàre ce însingurà-se în ■^idu (19,8 : j'étais comme un corbeau la nuit dans la tour, comme un oiseau qui est seul dans la maison), ca foale în brumà (113, 83 : comme une outre en hiver), mai bire e miserearea ta de viatà (26, 24 : mieux vaut ta commisération que la vie) etc. Dans le Cod. Schei. on ne rencontre que très rarement la forme indéterminée, et même on peut se demander si, dans la phrase ràtàciîu ca 0 oae pierduià
§ l8l. ARTICLE DANS LES COMPARAISONS 223
(ii8, 176 : j'errai comme un agneau perdu), o n'est pas tout simplement un nom de nombre : « comme un agneau isolé » ; dans les contes et les chants populaires aussi l'on ne trouve que sporadiquement des exemples comme statornic ca o peatrà Basme, 3,3: ferme comme une pierre), ro^u ca un trandafir (Doine 85, 4 : rouge comme une rose), câttd cresteam ca fun hràdut : . . ., ca fo nuia (445, 3, 5) à côté de ca iarba 'n camp (7, quand je croissais comme un jeune sapin, comme une pousse, comme l'herbe au champ). Mais de tout temps on a fait un emploi infiniment plus fréquent de la forme déterminée : prà màndeaste priln codri ca pasàrea (Cod. Schei. 10, 2 : vole sur les montagnes comme l'oiseau), pàreate-loru ca pulberea înaintea feateei vâniidni (34, 5 : comme la poussière devant la face du vent), rnai desiderate de aurul {i de pietri curate multe {i niai dnlci de miarea ^i stredea (18, 11 : plus désiré que l'or et beaucoup de pierres précieuses et plus doux que le miel et le rayon de miel),/» înrema mea ca tara topinduse (21, 15 : mon âme fondit comme la cire),//«w ca vasul pierdut (30, 13 : je fus comme le vase perdu), topit at ca painjina sufletul lui (38, 12 : tu as déchiré comme la toile d'araignée sa colère) etc.; il n'en va pas autrement aujourd'hui : père ç^alhene ca ceara (Gaster II, 351, 33 : poires jaunes comme la cire), albà ca laptele (blanc comme le lait), limpedà ca viora (claire comme la violette), rece ca ghiata (froid comme la glace), tremurau ca varga (Basme 278, i : ils tremblèrent comme la verge), penele ei stràliiceau ca oglinda la soare (297, 19 : ses pennes brillaient comme le miroir au soleil) etc. ; de même dans la chanson populaire : Fata lut ca trandafirul Trupul lut ca rosmarinul, Cum e bradai aràtos, A^a-î badea de frnmos; Cum e bradul naît din munte Asa-i badea meu de frunte (Doine, 85, 7 sqq.). Pour expliquer cette particularité, on pourrait invoquer une (216) raison déjà signalée, à savoir le désir de rendre la comparaison plus animée, désir qui se manifeste évidemment par le choix d'un objet sous sa forme déterminée comme second terme. Peut-être cependant la vraie raison est-elle de nature beaucoup plus externe et d'ordre purement grammatical. En effet, comme on employait presque toujours la forme sans article après les prépositions (§ 179), la forme déterminée a pris au
224 CHAPITRE II : LE GROUPE DE MOTS § l8l. l82.
nominatif-accusatif une certaine prépondérance : il en résulte que son emploi dans des comparaisons signifie précisément que le rapport dans lequel se trouve la particule de comparaison avec le substantif pris comme terme de comparaison, n'est pas le même que celui qui existe entre la plupart des prépositions et le substantif régi par elles. En d'autres termes, comme le substantif de comparaison se trouve sur le même pied que celui qui lui est comparé et n'en dépend pas, il revêt aussi la forme des substantifs indépendants.
§ 182. L'ancien usage paraît s'être fidèlement conservé dans quelques patois rhéto-romans. Dans les Stories e Chianties ladines, on rencontre à chaque pas des phr^ises comme gonôt da n krep a Vater sbaJc petal a seke kyamnoc lesir (1,7: souvent elle saute d'un rocher à l'autre comme un chamois léger), kk gran regina de la gran natura (39, comme une grande reine de la grande nature), seke krestal lacent e l'ega tlera (151, comme un cristal brillant est l'eau claire), sek gran sason da krep bëh niol se staka (169, comme une grande pierre se détache d'un rocher bien mou), sek tlaparec de bises sun pastura ad aldi n kyan ladran, ten kolp s'abina (439, comme un troupeau de brebis au pâturage, lorsqu'il entend un chien aboyer, tout à coup se rassemble), sek pes te na barica (591, comme le poisson dans une barrique), seke settï, ke palsa do marena (661, comme le faucheur, qui se repose après le repas), cou doi sait seke tigra (^ij, 344, 264 : avec deux sauts comme une tigresse), plu snel ke tit:(a (i, 33 : plus rapide qu'une étincelle), tlera plu ke spide (i, 296) etc. Plus rares sont des exemples comme avi^a sek n sam d'esÇi, 379 : tout juste comme un essaim d'abeilles), Mg na saita (17, 337 : comme un éclair), mcornis resta ilô dut ghei seke la mort (12, 339 : ils sont là effrayés, tout pâles comme la mort), saltan da n sas a Vater sek no kyora (i, 284 : sautant d'un (217) rocher à l'autre comme une chèvre), doblio^a ve la sek na riita (i, 304 : elle est souple comme une verge), brum plu ke l cil (2, 311 : plus bleu que le ciel), ph ke la nei bel fresa blankyes (i, 314 : plus blanches que la neige bien fraîche) à côté de / kyaveis sek kyarbon foî (i, 319 : les cheveux comme du charbon noir) etc.