ADVERBES DE QUANTIT-É AVEC DES ADJECTIFS
negri}or (Doine 66, 8 : un jeune garçon un peu noir), où peut-être il est permis de voir un indéfini quani, qui a le sens de aliquam; cf. à ce propos le port, quanto ci-dessus mentionné et p. 100. Enfin reste l'esp. demasiado (démesurément) : demasiado rico et dans le même sens l'a. -port, sobejo : era manso sobejo (Graal 4). Or à cette série s'ajoutent encore, surtout à l'époque moderne, toute espèce d'adverbes tirés d'adjectifs. Au forte etc. qui vient d'être signalé, correspond le franc. durement déjà employé dans les IV Livres des Rois, où erat autem mulier pulchra valde est traduit par si fud durement bêle (154); d'Aubigné se moque de grandement petit (Fîen. 2, L.). En outre on peut citer ici, pour nous en tenir uniquement au français, extrêmement élevé, divinement belle, infiniment obligé, puissamment riche, la nuit est terriblement noire (L.), où la signification primitive disparaît tantôt plus, tantôt moins derrière celle du simple renforcement de l'idée. Si puissamment, p. ex., s'unit en général à riche, c'est évidemment qu'on a encore conscience du sens propre de l'adverbe, bien que d'ailleurs Corneille dise je sentirais mon mal puissamment soulagé (Veuve 1525); d'autre part, si terriblement amoureux semble révéler un effacement complet du sens de terrible, ce pourrait néanmoins être avec une intention raisonnée que Dancourt a choisi précisément cet adverbe lorsqu'il écrivait un commissaire qui donne sa bourse est terriblement amoureux (Bourg, de quai. 2, 8 apud L.). Nous devons ici renoncer à approfondir davantage l'étude de cette question; il pourra suffire d'observer encore que certains substantifs également s'unissent dans le même sens, avec (239) une valeur adverbiale, aux adjectifs : cf. en a. -franc. // Pavoit merveilles chier (Rich. 2187) ou en prov. massa : cf. massa mais {Appel, C. 65, 72 : beaucoup plus).
§ 203 . Le GROUPEMENT DE PLUSIEURS ADVERBES est uu phénomène qu'on rencontre aussi. D'abord plusieurs des termes comparatifs cités au § 202 peuvent s'unir à plus ou magis et à minus : il est donc permis de dire en ital. molto più fiera, assai più grande, poco meno importante, assai più poderoso etc., usage un peu plus restreint en franc, mod. : bien plus cherei alors aussi beaucoup moins beau, un peu plus grand, mais on a cessé de dire
très plus etc., tandis qu'en a. -franc, la plus très belle née (Doon 38), la très plus belle creature (Watr. i, 59), la très plus merveilleuse estoire (Cléom. 89) sont des tournures très fréquentes; en esp. niucho mâs agradable à côté de el enferma esta muy mejor, poco me?ios dificil, asa:^ mâs grande, en port, mui mais formoso, pouco menos valente. A noter spécialement l'ital. vie, qui se joint uniquement à più et aux comparatifs : vieppiù grande et autr. locutions sembl. Indépendamment de celles-ci, on doit signaler en VIEUX FRANÇAIS moult par furent les noces grant (Cléom. 116), li rois pour cou trop mieux Vama (Emp. Coust. 81; cf. le franc, mod. par trop mauvais^, en prov. trop ganre mais (Appel, C. 9, 13) et autres.
§ 204. Les adverbes étudiés dans les paragraphes précédents s'unissent non seulement à des adjectifs, mais encore à des substantifs, notamment à des noms de personnes : cf. en a. -franc, ceste rote Qui de si prodomes est plainne (Ch. Lyon 2334), franc, mod. // est si très homme de bien (Jodelle, Eug. 2, 3), je ne le savais si père de famille, en esp. muy sehor mio, et aussi en franc, le plus âne (La Fontaine, Fabl. 3, i) et autr. sembl. ; ils se joignent en outre à des expressions composées qui jouent le rôle d'adjectif ou d'adverbe : cf. en franc, si à propos, très en vogue, en esp. matérias mâs lianas y mâs al alcance de mi inteligencia (J. Valera, Com. Mend. 142), en port. 0 cavaleiro que eu mais de grado veria (Graal 193) etc. Au contraire, ce n'est pas ici la véritable place de tournures comme l'ital. egli è più pittore che scultore, franc, celui-ci est plus homme que son frère, parce que l'adverbe, au moins à l'origine, est rapporté au verbe. Cette observation s'applique également au port, é muito verdade.
(240) § 205 . Nous avons un phénomène différent dans un emploi attributif de l'adverbe dont l'examen nous permettra de passer ensuite directement à l'étude des adjectifs. Déjà au t. II, p. 484 nous en avons donné quelques exemples. Ajoutons-y en roumain asa : a^a gradinà (Basme 81,3 : tel jardin), un asa pom (72, 8 : une telle pomme; cf. II, p. 653), tournure avec laquelle concorde exactement le prov. uno personne ansin (Mistral, P. R. 90), l'esp. un hombre asî (Galdôs, L. Roch i, ni), le port.
§ 205- 206. EMPLOI ATTRIBUTIF DE l' ADVERBE 249
projectos asim (Diniz, Pup. 190), uma causa assim (94). Vient ensuite en obw. davos (de ad post) = derrière, la davos part (la partie postérieure), en ital. ha assai più scolari, la più gente pensava cosi, en esp. la demas hacienda, somos tan cabal leros como vos, el siempre vencedor, la siempre senora mia, et nunca medroso (D. Quich. I, 18), puis aussi la sin par Dulcinea etc., en port. 0 mais tempo. Le français offre peu d'exemples. Chez les auteurs modernes on trouve parfois j'ai très faim, fat très soif, j'ai si peur et autr. locutions sembl., où sans doute il faut voir une simple assimilation à fat très froid, j'ai si froid, nés sous l'influence de // est très froid, il est si froid. En d'autres termes : des substantifs au régime direct dépendant du verbe avoir et des adjectifs servant de prédicats au verbe être s'emploient de la même manière pour exprimer un état physique ou psychique. Si donc la langue possède deux moyens pour rendre le même phénomène psychologique, elle s'efforce pourtant d'arriver à l'uniformité d'expression, c.-à-d. que, là où elle doit indiquer une manifestation particulièrement intense du phénomène en question, elle a recours au même adverbe de comparaison, bien que, à observer rigoureusement la grammaire, il eût fallu des formes différentes, et la raison qui aura déterminé cette uniformisation, c'est que les régimes directs sont aussi des adjectifs substantifiés.
Sur 51 et très, cf. A. Tobler, Zs. 21, 172-175, où notamment le phénomène du français moderne examiné en dernier lieu, est établi avec des exemples de toute espèce à l'appui ; il y reçoit d'ailleurs une interprétation un peu différente de celle que nous venons de lui donner.
§ 206. Les ADVERBES de temps et de lieu s'unissent aux substantifs et deviennent alors les équivalents des prépositions. En latin déjà il n'existe pas de délimitation nettement marquée entre les deux espèces de mots : on dit quinque diebiis post ou post quinque dies, quinque diebus ante et ante dies quinque et l'on (241) a l'habitude de considérer post, ante dans le premier cas comme adverbes, dans le second comme prépositions. Il en est tout à fait de même en roman, où nous rencontrons une série de mots dont les uns conservent leur position indépendante et se joignent tantôt à un membre de phrase, tantôt à un autre et
sont alors rangés au nombre des adverbes, tantôt se placent devant des substantifs et deviennent alors des prépositions; ou bien nous trouvons d'autres mots que le latin emploie comme adverbes et le roman comme prépositions. En roman bien plus encore qu'en latin, car là s'est perdu le critère que constituaient ici les différents cas, c'est la place des mots qui permet de distinguer si l'on se trouve en face d'un adverbe ou d'une préposition. Voici à peu près les exemples les plus importants à citer; en première ligne on peut énumérer ceux qui sont propres à tout le domaine roman. Lat. voms, foras (au dehors) : en roum. fàrà fricà (sans crainte); en a. -franc, il ne s'emploie qu'avec un verbe accompagné d'une négation : suz^ ciel nad gent que Caries ait plus chiere, fors cels de France (Roi. 3031) et de nos jours encore il a le sens de « excepté », mais alors il l'a aussi dans une phrase affirmative : ils y sont tous allés hors deux ou trois, puis aussi dans le langage plus familier : il est logé hors la barrière; l'ital. ne l'a que dans S. Taolo fuori le mura, nom d'une église près de Rome; lat. intro : en roum. întru (dans), usité anciennement sans restriction, aujourd'hui seulement devant une initiale vocalique, sinon on emploie în, en macéd. tru, ital. entro (au dedans); intus : en Italie ent, int est très répandu, surtout dans le Piémont, la Lombardie et la Venétie : cf. p. ex. intu li tempi à Burano (Pap.), abrégé en / à Vicence : tei tempi (Pap.), puis au Sud par delà l'Apennin à Città di Castello, parfois en vieux siennois, en Ombrie : cf. à Assise ntoir artornarsene (Pap. 531 : au retour); ensuite ici aussi l'on trouve le simple t, mais seulement quand il se joint à ad : l'offesa fatta ta sta donna, en pérous. le mpulite:(^e ta gli altri fatte (Pap. 536); rétro : en prov. reire, a. -franc, riere; subtus : en roum. supt, ital. sotto, franc, sous, dont au reste on rencontre déjà des exemples en bas latin; sursum : en ital. su, prov. et a. -franc, sus. Ensuite on peut encore mentionner LONGU : en roum. lângà (à côté de), ital. lungo et lunghesso (le long de, conformément à), en a. -franc, uniquement dans ce dernier sens lonc la costume (Érec 1846), lonc son savoir (2 11 7) etc., en prov. lonc. Parmi les formes spéciales à une seule langue, il faut citer en première ligne le roumain la, qui peu (242) à peu a complètement éliminé l'ancien a (issu de ad) et qui
§ 206. 207. PRÉPOSITIONS PROVENANT d'aDVERBES 25 1
doit provenir de illac (y. § 428), puis drept (conformément à) de directum. L'italien nous offre presso et appresso (auprès de), intorno qui garde, il est vrai, le plus souvent sa valeur adverbiale (§ 370), dietro sorti de de retro (§ 13 i); le français a dans les premiers temps ensemble (avec), près (presque) : près une litve i ad del Mustier (S. Thom. 79 a, 13), après (après) au sens actuel, endroit (à l'endroit de) et pour marquer le temps « vers » : de ceo te requert e semunt Chascuns cum père e sire e rei Et je to^^ premers endret mei (Ben., Chron. 13252), endroit le cok cantant (Juise 119), eniotir et environ, usités jadis et aujourd'hui, a. -franc, estiers (hors de; cf. en a.-gén. aster\ soventre (après, de sequenter^ : soentre les fuitis alast (Brut, 9175), enfin avec, qui primitivement n'avait d'autre emploi que celui d'adverbe, emploi qu'il a parfois même encore aujourd'hui, mais qui de bonne heure devient préposition et supplante l'ancien od; ajoutez-y le composé de même formation poruec (II, § 626), qui joue aussi quelquefois le rôle de préposition : aies proches le parkemin (Emp. Coust. 397). — Pour l'espagnol il faut p. ex. citer bajo, encima, entorno.
§ 207. Ces adverbes n'ont pas tous suivi la même voie pour passer au rang de prépositions. Ceux qui s'expliquent le plus aisément sont en a. -franc, hors, ensemble et plus tard avec. Dans des phrases comme l'a. -franc. // dis Girar:{ ala en exil san:{ paour, ensemble sa femme (G\r. Rouss. 11), on distingue encore clairement l'adverbe dans ensemble : il exprime une action simultanée de deux êtres sans que le verbe soit répété avec le second, mais la forme de sujet y est ou du moins peut y être maintenue. Or, dans une classe nombreuse de substan" tifs, l'identité de forme au cas sujet et au cas prépositionnel rendait presque inévitable une altération du rapport qui existe entre ensemble et femme. Celle-ci s'est produite jusqu'à un certain point dans vait s'en li reis Willame voc son grant barnage (Jord. Fant. 630), en ce que son grant barnage a revêtu la forme du cas prépositionnel; mais cette altération n'est tout à foit accomplie que quand le mot accompagnant ensemble, avec ne désigne pas un être animé agissant par lui-même, mais que c'est un terme abstrait ou un nom de chose : cf. et s'entorna ensemble grant joie de victoire en son chastel (Gir. Rouss. 59), où l'on
voit qu'il ne peut plus être question d'une action commune, (243) ce qui détruit le rapport de ensemble avec le verbe. La chose est un peu plus difficile avec longo ou avec intus. On dirait qu'ici des tournures différentes s'entrecroisent. Il arrive très couramment qu'un adverbe soit joint à un nom par une préposition correspondante : on dit donc en a. -franc. en:{ en la ville, en ital. fuori délie mura (v. § 274). Or, si l'on trouve en même temps dans l'ital. du Nord ent la villa, puis en ital. fuori le mura, cette différence s'expliquerait comme une sorte d'abréviation, c.-à-d. qu'on serait parti, pour omettre la préposition, des cas multiples dont il sera question dans les § 269 sqq. et où de etc. peut s'omettre ou s'employer, puis cette omission aurait également été introduite dans les cas où la préposition est réellement nécessaire. Ou bien on pourrait dire que intus, foris sont insensiblement descendus au rang de prépositions, de manière qu'on a mis le nom au cas prépositionnel. Une dernière hypothèse est qu'on aurait d'abord employé l'adverbe, puis que, pour l'expliquer, on y aurait ajouté après coup le substantif sous sa forme absolue; ainsi p. ex. andar lungo (aller le long) il fiume (c'est-à-dire le fleuve). Quant à déterminer laquelle de ces trois voies on a pu suivre dans chaque cas spécial, c'est une question qui réclamerait des recherches approfondies.
Nous n'avons pas mentionné ci-dessus l'ital. an:(i, a. -franc, aini et franc, puis parce qu'on n'en a pas encore déterminé assez exactement l'origine. Diez, Gramm. II, 483 Rem., fait à l'étymologie qui tire l'ital. ent de intus l'objection que ce mot se présente uniquement avec l'article défini, qu'on dit donc ent la casa, mais non ent casa. Mais ce phénomène peut s'expliquer de diverses manières. Lorsque ent précède un mot commençant par une explosive ou par s, n, m, il perd son t et par là s'identifie avec en; c'est seulement devant les mots commençant par une voyelle ou par /, r, peut-être par/, f que les deux prépositions conservent des formes distinctes. Ainsi pourrait-on facilement s'expliquer que ent se maintienne précisément devant l'article et disparaisse ailleurs. De plus, nous avons montré au § 179 que les prépositions ne toléraient primitivement aucun article après elles. Si l'on admet la troisième des explications proposées cidessus pour l'origine de la préposition ent, on peut dire que la casa s'est ajouté à entrar ent pour l'expliquer, auquel cas la forme avec article se justifie alors absolument. Enfin la forme intul invoquée plus haut établit à toute évidence l'inadmissibilité d'une hypothèse qui tire cette préposition de en-l.