I. Coordination
§ 210. La façon la plus simple d'associer des mots homogènes consiste en latin dans l'intercalation de et ou dans l'adjonction de que au second terme. En roman, que a disparu sans laisser de trace; et a persisté dans tout le domaine, sauf en Roumanie, sous les formes citées au t. I, § 613; en Roumanie, on l'a remplacé dès l'origine par si (de sic), c.-à-d. que la coordination y est considérée comme un acte ou un état qui a dû commencer par être de même nature. Nous avons donc :
Lat. PATER ET MATER
CŒLUM TERRA aUE BONUS ET PULCI
Roum. tatà {i mamà
cerîû {i tara bun {ifrumos
Eng. bap e mamma
cel e terra bum e bel
Ital. padre e madré
cielo e terra buono e bello
Franc, père et mère
ciel et terre bon et beau
Esp. padre y madré
cielo y tierra bueno y hermoso
Port, pay e mày
ceu e terra bom e formoso
Lat.
RIDET CANTATaUE
Roun:
i. rîde ^i cântà
Eng.
ria e kanta
Ital.
ride e canta
Franc
. il rit et il chante
Esp.
rie y canta
Port.
rie e canta
C'est un renforcement de ce simple e qu'on a dans le prov. mod. emaiy port, e mais (proprement : et de plus, et outre cela), qui a presque la même valeur que e : Eli fasien ana si dono emai si fiho (Mistral, P. R. 6 : eux faisaient aller leurs dames et leurs filles), loti gros Tbni emai d'autre (164 le gros Toni et d'autres) etc., en port, raios te partem e mais a tua molleT^a (Gomez de Amorim, Am. Patr. 250).
§ 21 1. A côté de cette forme et et pour la remplacer, on trouve également au moyen âge, mais dans une proportion restreinte, ni, ne, qui est à, proprement parler une négation. Si l'on fait
abstraction des phrases et périodes négatives (Chap. 5), on constate que l'emploi de cette particule se borne en général à unir deux termes synonymes : cf. en a. -franc. Joffrois li coisona tnult durement, cornent ne en quel guise il avoit prise la terre (Villeh. 29, 143), en prov. quar V apellate camiairitz, ni leugeira (Appel, C. 91, 42), ben aia • / maire que ' us portet e que ' us noirit ni ' us allaitet (Flam. 1928), en esp. ved el cursoâ que es tornado nin los feckos commo van (C. Baena i, 143), en port. (247) uma fonte a mais fremossa nem a mais saborosa (Graal, 105). Il est à peu près impossible de tracer une ligne de démarcation entre cet emploi de ni, ne et celui dont il sera question au § 213; toutefois ce serait aller trop loin que de vouloir y faire rentrer également les exemples cités et d'autres analogues.
§ 212. En ce qui concerne les termes unis par copulation, il reste encore quelques observations à formuler. On aime à unir ainsi deux démonstratifs, qu'ils soient différents : en ital. questo e quello, a. -franc, cis et cil ou que le même soit répété : en roum. ciastà }i ciastà veaste (cette nouvelle-ci et celle-là), en a. -franc, cist et cestes, en a. -esp. d'ella e d'ella parte danse golpes sobejos (Hita 109 1) où, dans l'un comme dans l'autre cas, la valeur de la formule est d'indiquer, sans exception, la totalité des êtres particuliers dont il est question. En somme, on peut poser comme règle fondamentale que seuls sont unis par et les mots qui appartiennent à la même classe. L'exception n'est qu'apparente dans des cas comme l'a. -franc. // ert prisiés et de grant renom (Villeh. 148, i), l'esp. una gruta mayor y de mâs grande enirada (J. Valera, Com. Mend. 62), le port, era conselho prudente e de amigo (Gomez de Amorim, Am. Patr. 151) ou l'ital. una cosa biacevole e da ridere (Lasca 144, 9) : ils sont plutôt une preuve de l'équivalence déjà souvent signalée entre l'adjectif et de (en ital. dans certains cas da^ avec un substantif (cf. p. 13). Mais, à côté de ces cas, il s'en présente d'autres où sont pourtant unis par et des mots que leur signification permettrait de faire entrer dans une juxtaposition attributive. D'abord et se trouve parfois en italien entre le terme général tutto et une détermination spécifique, c.-à-d. aujourd'hui avec un nom de nombre déterminé : tutti e due, tutti e tre, mais aussi en a. -ital. tutto e cià (Trist. ricc. 7, 11 etc.), tutti e quanti (108, 14);
§212. COPULATION AVEC et 257
ensuite il faut peut-être ranger ici altrettanto, altrettale et finalement hdV e contento, belV e fatto etc., où bello est à son tour le terme général, contento etc. la détermination spécifique. Qu'il s'agisse ici partout de et, c'est ce qu'atteste le redoublement de l'initiale du second mot, ce qui est en effet de règle après et (I, p. 543)- De plus, en espagnol et en portugais, et est usité lorsque rnuîtiis et un adjectif s'ajoutent à un substantif pour le qualifier : cf. en esp. muchas y diversas aves (beaucoup d'oiseaux divers), en port, militas e bons livras (beaucoup (248) de bons livres). Enfin l'espagnol possède en propre la copulation d'un substantif et d'un adjectif par et : vergikn'^a y grande séria (Trueba, H. Cid 74), lastima y grande es (104), ra^pn y grande teneis (123), puis esta enferma y tnucho et autr. sembl. Il est vrai que, dans ce dernier cas, l'adjectif (ou l'adverbe) paraît posséder, grâce à la copulation qui remplace ici l'habituelle juxtaposition attributive, une indépendance plus grande, laquelle a pour but de lui donner du relief, de sorte qu'on peut traduire par « une honte, et une grande encore ». Toutefois on doit se demander si, comme la traduction paraît induire à le croire, et possède ici un sens spécial ou si ce cas et les deux autres sont de même nature, car on peut tout aussi bien rendre tutti e due par « tous, à savoir deux ». Le caractère commun à tous, c'est qu'un terme plus général Qutta, bello, mucho, un substantif) s'y trouve précisé au moyen d'un terme plus spécifique qui, pour bello et mucho, appartient à la même classe de mots ou du moins à une classe susceptible d'englober aussi tutto, mucho; c'est également qu'on choisit à cet effet la tournure grammaticale qui est en usage, non quand deux mots homogènes sont subordonnés, mais lorsqu'ils sont coordonnés. Ainsi, dans mucho, l'Espagnol sent plus nettement l'idée adjective que l'idée numérale; et, dans tutto, l'Italien sent plutôt celle-ci que l'idée d'unité. En revanche, vergûen^a y grande pourrait bien avoir une raison d'être psychologique différente. Sous l'empire de l'émotion, celui qui parle veut encore ajouter à vergiienzfi un second terme, de sens plus ou moins équivalent, afin de le renforcer; il continue donc avec^, mais alors, au lieu du second substantif, il emploie l'adjectif qui exprime un degré élevé de ce sentiment.
Meyer-Lubke, Grammaire 111. 17
Sur tutti e due H. MoRF (Phil. Abhandl. dédiés à Schweizer-S.dler,
.."émt une autre manière de voir : d'après lui, tutte due v.en-