II. Subordination
a) Mots homogènes
§ 229. La forme la plus ordinaire de la subordination de mots homogènes est en latin le génitif. Il en est resté des débris de toute espèce, surtout dans les parlers de la France au moyen âge; mais en général, dans les temps préhistoriques déjà, la préposition de a pris la place du génitif; ce sont des C^^^) faits que nous avons déjà exposés aux p. 53 sqq., où nous avons aussi njontré comment il faut les expliquer. Ici il nous reste à rechercher quels sont les substantifs susceptibles d'être associés l'un à l'autre au moyen de ce de, si d'autres prépositions et lesquelles servent également à rattacher aux termes déterminés des déterminatifs homogènes et enfin quelle est la signification de tous ces groupes de mots.
§ 230. Conformément à leur nature, tous les substantifs sont susceptibles d'être associés à d'autres par de; toutefois on
peut remarquer que les diverses langues et les diverses périodes de leur développement n'observent pas toujours la même distinction entre la subordination au moyen de de et la subordination sans particule étudiée aux § 122 sqq. Sous ce rapport, si on le compare au latin comme au germanique, le roman manifeste avant tout une certaine prédilection pour son de, c.-à-d. qu'il l'emploie dans une proportion assez étendue pour unir I'idée PARTICULIÈRE À l'idée GÉNÉRIQUE. Cette observation s'applique surtout aux termes génériques de géographie, à mensis, dies, nomen, vox, titulus, puis aux termes de quantité et en outre à une série de cas où une propriété est exprimée par de au lieu de l'être par la tournure appositionnelle.
§231. En latin déjà urbs Romae s'employait à côté de urbs Roîna, et toutes les langues romanes ont fidèlement conservé cet usage : en roum. cetatea Jerosolimuluî (C. B. I, 361, 22), orasul Ja^ilor, en obw. igl marchau de Veniescha (Viadi 155, 31), en ital. la città di Roma, en franc, la ville de Paris, en esp. la ciudad de Madrid, en port, a cidade de Lisbôa. Nous avons d'autres termes analogues dans le roum. lunca Barladului (Gaster 1,71, 16), mànàstirea Bistritei et mànàstirea de Bistrita, tara Frantiei, împàràtia de Egypt (C. B. I, 348, 36), en obw. // grofschaft de Claven (Viadi 154, 20), ilg cumin de Muster (158, 15), la isola de Carfun (158, 27), en ital. // regno d'Italia, il ducato di Monaco, V isola di Cipro, la commune di Fiesole, en franc, le royaume de France, le duché de Monaco, l'île de Chypre, en esp. el reino de Espaha, el pueblo de Palos, el estado de Tejas, la isla de Mallorca, el desierto de Sahara; de même en portugais. Avec les noms de fleuves l'usage est hésitant. A côté de la juxtaposi- (263) tion pure et simple des deux termes (§ 123), on dit en roum. apa Bîrladului, rîul Pruttilut, en ital. // fiume del Danubio, en franc, la rivière de Seine, en esp. (vieilli) el rio de Guadalquivir. Les noms de montagnes ensuite admettent de tout au plus lorsqu'ils sont étrangers, comme en franc, le mont de Parnasse, en esp. el monte de Sinai et autr. sembL; toutefois le roumain dit aussi muntele Ciahlàuluï.
§ 232. Parmi les indications de temps, mensis exige toujours de : en roum. luna lui mal (C. B. I, 405, 19 : le mois de
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mai), lui decembrie (Ga.ster II, 52, 30), en obw, // meins de maitg (C. M. 203, 17) à côté de // meins :(ercladur Ç21J, 28), en ital. // mese di maggio, en franc, le mois de mai, en esp. el mes de mayo, en port. 0 mes de maio. Les noms des jours de la semaine sont pour la plupart des génitifs pétrifiés avec ou sans dies (y. II, p. 627). Lorsqu'on y ajoute encore une fois dies (diurnum), alors on emploie de : en roum. într 0 :(i de vinerî (C. B. I, 405, 20 : en un jour de vendredi), en esp. el dia del jueves, en port. 0 dia de quarta feira, et il va sans dire qu'on dit aussi en ital. un giorno di pasqua, en franc, un jour de pentecôte. Vis-à-vis de hodie, les langues se comportent de façon diverse. Si le vieux français dit au jour d^hui et les parlers actuels au jour d'aujourd'hui, si l'espagnol dit el dia de hoy et le portugais 0 dia de hoje, d'autre part l'italien se contente de oggi giorno, l'ancien français aussi connaît oi cest jur (Roi. 2751) et l'ancien espagnol hoy dia. Enfin, pour annus, le millésime pouvait, autrefois surtout, lui être uni par de : en ital. Vanno di iS^y, franc. Vannée de iS^j, esp. el aho de 18^7, port. 0 anno de iSpj; toutefois l'omission de de est le procédé le plus fréquent (v. § 140).
§ 233. Après nomen, vox, titulus, on emploie en latin le génitif, en roman de : en ital. // nome di Francesco, en franc. une picarde du nom d'Elise Rouquet, en esp. el nombre de Juan, port. 0 nome de Joao (cf. aussi en ital. hai nome del più ricco Arioste, Cass. 5, 4); en ital. la voce di vendetta, franc, le mot de vengeance, le terme de verbe, esp. la palabra de vengan^a, port, a palavra de vengança; en ital. il titolo di rè, franc, le titre de roi, esp. el iitulo de rey, port. 0 titulo de rei. A cette catégorie appartiennent aussi l'ital. // numéro deW uno et autres expressions semblables.
§ 234. Enfin les noms propres ou désignations person- (264) NELLES à leur tour peuvent être associés par de à un substantif ou ADJECTIF exprimant le plus souvent un blâme, rarement un éloge et qui désigne l'espèce à laquelle on rattache au moment où l'on parle la personne ainsi dénommée. Cette tournure, dont on aurait peine à trouver des exemples en français dans les premiers temps, est assez fréquente, surtout
Meyer-Lubke, Grammaire III, 18
quand on parle sous l'empire d'une émotion : cf. en roum. sgriporoaicà de Scorpie (Basme 6, 6), en ital. // cattivello di Calandrino (Bocc, Dec. 8, 7), quella poveretta délia sua damigella di compagnia (Serao, Ad. Am. 65), en franc, la coquine de Toinette, en esp. aquel fementido de Eugenio, el pobre de Juan, la mal criada elegantona de mi prima (Caballero, Cuentos 8) et de même en portugais. L'espagnol fait un emploi tout particulièrement étendu de cette tournure : cf. del bueno de Appollonio (Appoll. 96), la buena de Maritornes, el bueno del arriéra, el apuheado de Don Quijote (D. Quich. i, 16), en port. 0 bebedo de commissario (Amorim, Am. Patr. 89), surtout dans l'exclamation : desdichado del padre que me engendré ou bien avec un pronom en second lieu : pobre de mi! triste de ti! etc. Chose à remarquer, le roumain concorde ici avec les langues de l'Ouest : fericit de tine.
Cuervo (Dice, de 16 a) conçoit la chose un peu autrement que nous venons de le faire. En effet, comme point de départ il admet guay de mi (malheur à moi), auquel il rattache pobre de mi!, puis la dernière étape serait el pobre de Juan, et il place sur le même pied que celui-ci le phénomène étudié au § 240. Mais cette explication est contredite par ce qui se passe dans les autres langues : partout en effet l'on y rencontre les équivalents de el pobre de Juan, mais non ceux de pobre de mi, de sorte donc que la première tournure, étant la plus répandue, doit être aussi la tournure originaire. Guay de mil, qui possède aussi des équivalents en France, doit au contraire être classé tout autre part (voy. § 276); toutefois on admettra naturellement que la parenté de forme et de sens entre guay de mi! et pobre de mil ait effacé dans l'esprit des Espagnols la différence qui les séparait.
§ 235. Ensuite, pour unir un substantif avec un terme de QUANTITÉ, le latin recourt le plus souvent au génitif, le roman à de. Ces termes de quantité sont ou bien de purs substantifs (265) covamQ pars, multitudo, pondus et autr. sembl., ou bien des pronoms au neutre comme multum, paucum etc., ou bien enfin ce sont les noms de nombre. Dans ce cas, de est à l'origine un pur locatif: il indique hors de quoi ou, plus exactement, hors de quel endroit une quantité d'objets a été prise. Donc pondus auri annonce tout simplement une détermination plus précise de pondus au moyen de auri, mais il laisse sans l'exprimer le
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comment de cette détermination, tandis que pondus de auro signifie originairement que hors de l'or une livre a été enlevée. Cet emploi de de remonte très haut. Lorsque Cicéron, In Verr. II, I, 12, 32 dit Date hoc et concedite pudori meo ut aliquam partem de istius imptukntia reticere possim, on voit facilement que de son temps déjà, quand la clarté l'exigeait, de pouvait être employé au sens partitif au lieu du génitif. D'autre part, aussi longtemps qu'il employa le génitif, le latin put faire une différence entre les cas où l'on détachait d'une quantité donnée une de ses parties sans la déterminer davantage et ceux où l'on en détachait un individu déterminé. Cicéron écrit hotninem certum misi de comitibus meis (Ep. ad Att. 8, i, 2 : j'ai envoyé un homme sûr pris parmi mes compagnons) et il n'aurait pu dans ce cas employer le simple génitif déjà pour la raison qu'à cette forme eût pu s'attacher une autre idée, celle de l'appartenance. L'extension de de fit disparaître cette distinction que l'on observe aussi en allemand.
§ 236. En première ligne il faut donc examiner les substantifs auANTiTATiFS : en roum. càtime, multime, parte, numàr, oaste, armata, ital. quantità, infinità, moltitudine, parte, numéro, schiera, fila, armata, stuolo etc., franc, quantité, foule, masse, partie, nombre, troupe, arguée, flotte, monde etc., esp. cantidad, muchedumbre, copia, nubada, numéro, tropa, parte, ejército, armada, port, quantitade, multidào, numéro, tropel, banda, parte etc. Viennent ensuite les termes qui désignent un troupeau : en roum. turmà, ital. branco, gregge, esp. hato, ganado, grey, port, rebanho, fato, gado etc. En outre il y a tous ceux qui indiquent la quantité, le poids, la capacité, la longueur : en roum. cot (aune), stânjin (toise), put (tonneau), pàrechie (paire) etc., ital. libbra, quarto, taz^:(a, bicchiere, barrile, stajo, braccio, pajo, franc, livre, kilo, verre, tonneau, setier, muid, bras, paire, esp. libra, copa, ta:(a, tonel, barril, vaso etc., port. (266) copo, tonel, barril, covado, alno etc.
§ 237. Avec les noms de nombre déterminés, il y a différents cas à distinguer. La liaison se fait au moyen de de, c'est une règle absolue, quand il s'agit d'exprimer des rapports partitifs, c.-à-d. lorsqu'on doit indiquer que, d'une quantité
connue ou de toute l'espèce à laquelle ils appartiennent, un nombre déterminé d'individus doit être détaché; grammaticalement, ces rapports se marquent d'ordinaire aussi par l'adjonction d'un pronom au substantif. Ainsi p. ex. en ital. uno dei miei amici (un de mes amis) par opposition à un mio amico (p. 243, quelqu'un qui est lié d'amitié avec moi), tre di questi alberi etc. ; de même en franc, un de mes amis, trois de ces poires, en esp. uno de mis amigos, très de estas per as, puis aussi ha de comer el sehor gohernador un ciento de cahutillos de suplicaciones et autr. expressions sembl., et de plus en roum. întru una de :(ile (Gaster i, 178, 21 : « un des jours », puis simplement « un jour »), en ital. da l'uno dei lati (Serc. 12), où la particule copulative peut sembler étonnante et superflue en ce que l'idée du « côté » n'a pas besoin d'une délimitation numérale et où, conséquemment, l'article aussi n'est pas précisément nécessaire. Indépendamment de cela, c'est évidemment sous l'influence du parler latin que le vieux français, le provençal et l'espagnol emploient de avec le pluriel de mille : cf. en a. -franc. XF mille de Francs (Roi. 3019), en prov. X milliers de cavaliers (Flam. 8), en esp. con L veces mil de armas (Cid 1626). Le roumain prend une place d'exception. En effet, les noms des nombres i à 19 y sont traités comme des adjectifs, 20 et les suivants comme des substantifs : on y dit donc treî oamenï mais douà^ecï de oamenî, 0 sutà de oamenï (un cent d'hommes), mais 0 sutà dot oamenï (102 hommes). Il est vraisemblable qu'ici nous avons affaire à une influence slave. Les exceptions qui pourraient se rencontrer doivent encore être Pobjet de recherches : le macéd. treî drome, patrud:(dts di frund^à (Weigand, Arom. 11, 9 : trois rameaux, quatorze feuilles) atteste une extension de di plus considérable que ne le permet la règle du valaque. Une autre particularité du roumain, c'est que de s'unit aux ordinaux : cel dintâîû (le premier), smeul de al treilea (Basme '^6, 33 : le quatrième des géants) etc. Comme on dit ântâtul om et cel ântâiu om, om ântâiu, om cel ântâiû et cel dintâîû om, om dintâîû, om cel dintâîû, mais non (267) dintâîul om, il est vraisemblable que dintâîû était à l'origine adverbial au sens de « d'abord » comme dans les expressions qui seront étudiées au § 492, mais qu'ensuite il a passé aux
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adjectifs comme les expressions quantitatives (§ 140) et l'ital. di molto (§ 492), puis qu'il a entraîné à sa suite de al doilea etc.
§ 238. A côté de la simple adjonction au substantif sans particule copulative (§ 128), les désignations numériq.ues GÉNÉRALES (p. 68) peuvent également s'unir à lui avec de, ce qui se faisait en latin déjà pour les neutres multum, paucum, plus, plurimum, minus, minimum, nihil, tantum, aliquantum, quid etc. Au reste, les diverses langues n'ont pas des procédés tout à fait identiques. Une préférence nettement tranchée pour l'emploi comme substantif se manifeste en français et en PROVENÇAL, dans ce sens qu'on n'y dit pas seulement beaucoup de, prov. ganré de, ensuite asse:(^, rien, combien, mais encore en franc, peu, tant, plus, moins, en a. -franc, alques d'argent (IV Livr. 29), moût, prou (celui-ci encore chez Molière), gaires : ainz^ que passast gaires de tens (Ben., Chron. 3 191 5), cant; le prov. a des formes correspondantes, puis aussi en un petit de pergami (Diât. 27; cf. p. 69), en breu de temps (Appel, C. 119, 108) etc. En même temps, dans une partie des expressions, l'on rencontre aussi la valeur adjective (voy. § 140). Au t. II, p. 652, nous avons essayé de donner une explication de cette particularité. En ITALIEN, les deux tournures s'emploient dans le rapport inverse : on dit naturellement molto di maie, un poco di vena poetica, in poco d'ora, niente di bello, tanio di buon gusto, quanto di noja, troppo di pane, alquanto di luce, assai di gente, mais en même temps la tournure adjective est plus fréquente (v. § 128); enfin l'a.-ital. a guari di : ne guari di spaTJo proseguî ragionando (Bocc, Dec. 4, 7). Parmi les phénomènes dialectaux, on peut se borner à mentionner le sic. pocu, souvent employé comme substantif, mais (ce qui est remarquable) au féminin : passati natra pocu de mesi (Fiabe 71), et alors d'une manière analogue dupo na piccaredda dijorna (Bibl. Ill, 71). On trouve moins encore à l'EsT et à I'Ouest : cf. p. ex. en roum. dupa atâta mare de timp (Basme 296, 23 : après autant de temps), atâta de multa bucurie aveau (297, 28 : tant ils avaient de jouissance), i^ atâtî mari de an/ (272, 36 : depuis autant d'années) et aussi tot asa de frumos {i de cuminte (Basme 245, 34 :
(268) tout aussi beau et sage), en esp. asa^^ de locura séria intentar tal empresa (D. Quich. 2, 11), con asa^ de discretas y comedidas ra:(ones (2, 28) etc. Enfin doivent aussi trouver place ici l'ital. qualche cosa di bello, le franc, quelque chose de fâcheux, rien de beau, mais encore chez Molière il n'est rien plus certain (Et. 1192), l'esp. algo bueno et algo de bueno, hay alga en los heroes espaholes de maci/^o (C.) etc. Naturellement, quand le substantif est plus exactement déterminé, de s'impose : ital. assai di questo vino, esp. mâs de mi pan etc. Concernant de partitif avec la négation, v. Chap. 5.
§ 239. Or il peut aussi se produire une fusion entre cette tournure et celle qui est étudiée au § 128, c.-à-d. que le terme de quantité adopte la forme adjective et s'accorde par conséquent en genre et en nombre avec le substantif qui le suit, bien que cependant il lui soit uni par de. Le cas se présente assez souvent en ancien italien, rarement en vieux français, plus fréquemment en provençal et surtout en espagnol et en portugais. Pour l'iTALiEN, on peut se borner à citer troppa d'arte chez Dante (Purg. 9, 124) et en a. -mil. in pochi di tempi (Bonv., B 639), ensuite un pochi di malfattori (Fatti di Cesare 28) et encore aujourd'hui tanti d'occhi (Giusti, Epist. i, 480), i più degli scrittori (Leop. 180). Puis alors en provençal motas d'autras bestias (S., D. 346), moutas de partidas (362), tanta de frejor (367), en prov. mod. maisses de livres, en espagnol poca de la carne (Caza 61, 21), en pocos de anos (Berceo, Sil. iio), poca d'hora (Appoll. 137), muchas de yentes (240), unas pocas de demandas (503), la mâs de la gente (Nov. ej. 53), cou algo de mâs descanso (Amadis 5 a) et même â las de ve^es (Berceo, Sil. 28; Hita 72) etc., en portugais a pouca de hora (Graal 80), uns poucos de datilles (Rom. IX, 378), timas poucas de creanças (Diniz, Pup. 42), Ihe talhou mea da loriga (Graal 5 1), en outre asax de desdichosa es la persona (D. Quich. 2, 33), asaz^ de claro esta (I, 43), ce qui nous amène aux cas étudiés au §490.
§ 240. Enfin rentrent aussi dans cette catégorie des locutions comme le lat. scelus hominis (un scélérat d'homme), où de nouveau l'on détache de la masse entière un individu isolé, mais où le terme partitif est remplacé par un substantif ou un
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adjectif qui caractérise en face de tous les autres individus (269) celui qu'on a détaché. Cette tournure jouit d'une faveur égale en latin et en roman : cf. en roum. asà frumusete de pasàre (Basme 269, 22 : un aussi bel oiseau), dimonul de dascal (274, 3 r), en ital. qiieW asino di harcajuolo (Fogazzaro, Picc. Mondo 10), una buona pacchierona di bottegaia 0 d'ostessa (Barrili, Nott. Comm. 198), en a. -franc, chetive d'ame(G. Coincy 47, 797), sa vielle de mère (278, 108), ces lasses d'âmes (Barb. Méon I, 279, 276) et de même en franc, mod. le fripon de valet et autr. sembl. (chef-d'œuvre aussi appartient à cette catégorie), en esp. este miserable de carcelero, et ici également avec cette extension déjà signalée p. 278 : por malos de pecados (Appoll. 100).
Cf. A. ToBLER, Beitràge I, 11 3-1 15, qui explique d'une manière analogue le franc, mod. prudomme par prou d'homme (une bonne pâte d'homme) et qui fait ressortir pour la première fois la différence entre ces formations et celles qui ont été examinées au § 234.
§ 241. En ce qui concerne les rapports de signification DES substantifs REUNIS AU MOYEN DE de, ils sont cucore plus complexes que les rapports exprimés par le génitif latin, car il va sans dire que de, en s'introduisant dans les fonctions du cas latin, n'a pas pour la cause abandonné sans aucune exception ses applications antérieures. Le cas où le sens le plus ancien de de se manifeste le plus clairement, c'est celui où le substantif qu'il associe à un autre indique I'origine, la provenance, le PAYS originaire : en roum. cetàteani dîn Bucuresti (les citoyens de Bucarest), en ital. / marmi di Carrara, i cittadini di Firen:(e, en franc, les soieries de Lyon, les citoyens de Paris, en esp. los mârmoles de Paro, los ciudadanos de Madrid, en port, os marmores de Paros, os cidadàos de Lisbôa etc., ensuite en ital. la divina commedia di Dante, en franc, les fables de Lafontaine. en esp. las comedias de Calderon, en port, as poesias lyricas de Camôes, ou quand le déterminatif désigne un des points cardinaux : en ital. / venti del norte, en franc les peuples du midi etc. Au pays d'origine se rattache le lieu où s'exercent les fonctions : en roum. împâratul de Ger mania, en ital. // rè d' Italia, il sindaco di Firen^e, en franc, le roi de Prusse, le maire de Paris, en esp. el rey de Espaha, el alcalde de Zalamea, en port.
28o CHAPITRE II : LE GROUPE DE MOTS § 24I.
(270) 0 rei de Portugal, o juiz^ de Coimhra, puis les localités dénommées d'après leur situation : en ital. Reggio di Calabria, en esp. Alcalà de Henares. Enfin, étant donné le transfert qu'on ne cesse de constater du sens local au sens temporel, il faut mentionner en ital, la revoluxjone del 48, i successi del 70, en franc, les guerres de 1812, les événements de iSji, en esp. la guerra de 1808, los sucesos de 18"] 8, en port, a revoluçào de 1848, os successos del 18'jj etc. Un deuxième groupe émane de l'idée de matière : en roum. cruce de aur (croix d'or), casa de de lemn (maison de bois), en ital. porta di ferro, cal^e di lana, fil d'oro, en franc, porte de fer, maison de bois, bas de laine, en esp. puerta de hierro, médias de lana, filo de oro, en port, porta de ferro, meias de là, fio d'ouro etc., et cette tournure est si recherchée, ainsi qu'on l'a déjà remarqué p. 13, qu'elle s'est entièrement substituée aux adjectifs latins de matière. Dans les cas ci-dessus mentionnés, le nom de la matière est le plus général, celui de l'objet qui en est tiré le plus restreint; au contraire, on a plutôt le rapport inverse dans le roum. lemn de slejar [(bois de chêne), frun^a de plop (feuille de peuplier), l'ital. legno di querela, foglio di pioppo, le franc, bois de chêne, feuille de peuplier, l'esp. rnadera de quejiga, hoja de chopo, le port, madeira de carvalha, folha d'alamo. A la place de l'idée de matière on peut indiquer un caractère extérieur ou une idée abstraite, ce qui permet alors d'exprimer une propriété ou la CAUSE efficiente, des détails circonstanciels ou même la forme par où un objet se distingue en face des autres de même nom : cf. en roum. om de treabà (homme de travail) etc., en ital. uomo di peso, persona di riguardo, cosa di relievo, lagrime di pietà, giorno di festa, frutti di forma ritonda etc., en franc, un homme de génie, une personne de grande estime, une chose d'importance, des larmes de pitié, un jour de vacances, des fruits de forme ronde etc., en esp. un labrador de buen talk, un hombre de venerable rostro, de prudencia, el hombre de las lan:(as (D. Q.. 2, 24), el caballero de la triste figura, lagrimas de piedad, dia de pescado, carreta de mulas, una boca de espuerta (une bouche en forme de cabas, une grande bouche). La qualification peut également être remplacée par les termes « nation » ou « profession » : en ital. Italiano dinaiione, sartore dimesiiere, en franc.
§ 241. SENS DE LA COPULATION AVEC de 28 1
Français de nation, tailleur de profession, en esp. Turco de nacion, de profesion teôlogo ou bien consister en des indications numé- (271) raies relatives au temps, à l'espace ou au prix : en roum. cale de doua ciasurî (chemin de deux heures), en ital. un fanciullo di tre anni, un catnmino d'un quarto d'ora, un abito di )0 lire, en franc, un siège de i) ans, la guerre de 100 ans, un chemin de cinq heures, un habit de )0 francs, en esp. un rapaz^ de quince anos, una pie^a de dos pies, un gaban de veinte duros. — Ensuite le substantif associé désigne I'instrumekt ou le contenu : en ital. un colpo di fucile, atto di vendita, en franc, coup de fusil, signe de tête, acte de vente, en esp. colpo de mosqueta, senal de la cabeia, acto de venta etc. Comme on le voit, dans ces catégories de est déjà presque partout le représentant du génitif latin; à plus forte raison encore en est-il ainsi quand le substantif associé désigne un tout dont on a détaché une PARTIE : en roum. un pahar de apà (un verre d'eau), un vas de miere (un tonneau de miel), bticatà de pîne (une bouchée de pain), en ital. un hicchiere di vino, un pe-i^o di carta, en franc. mi verre de vin, un morceau de pain, en esp. un vedro de vino, una pie:(a de pan. A cette catégorie appartiennent aussi l'esp. una pie^a de à cuatro jornadas et les autres exemples cités p. 166 pour l'esp. de à. Même des idées abstraites peuvent être envisagées comme un tout divisible : c'est ici que se rangeront le mieux l'ital. cinque uoniini délia mia corwscen^a, l'esp. cien hombres de su confidencia et autr. tournures sembl. On hésite à y joindre l'ital. una flotta di )0 navi, franc, une flotte de )0 vaisseaux, esp. una armada de trenta navios, parce que dans cet exemple le substantif associé par de désigne les objets qui constituent, qui composent la flotte. En revanche il est hors de doute que de indiquant le contenu avait à l'origine une valeur partitive : en roum. un vas de vin (un tonneau contenant du vin), en ital. una tazT^a di birra, un barrile di vino, un libro di poésie etc., en franc, une tasse de lait, un baril d'olives, un volume de poésies lyriques, en esp. dos barri les de vino, un libro de cavalleria etc. — Un autre groupe enfin exprime le rapport DE possession, aussi bien actif que passif; en d'autres termes la langue ne possède pas d'expressions distinctes pour indiquer si c'est le nom du possesseur qui est uni à celui de l'objet pos-
sédé OU si c'est le nom de l'objet possédé qui est uni à celui du possesseur : en roum. casa tatalul et domnul caset, en ital. la casa del padre et il padrone délia casa, en franc, la maison du (272) père et le maître de la maison , en esp. la casa del padre et cl dueno de la casa II faut sans doute aussi regarder comme chose possédée en roum. 7iiî"ia de sfînta Vineri, en ital. il giorni di S. Giovanni Battista, en franc, le jour de S. Nicolas, en esp. el dia di san Domingo, bien qu'on ne doive pas perdre de vue, il est vrai, que le roumain, qui d'ordinaire exprime au moyen de son datif les rapports de possession, recourt ici à la préposition. De l'idée de possession se dégage celle d' appartenance : en ital. il hraccio di Pietro, il panno dei vestiti, la porta délia casa, en franc, le bras de Louis, le cuir des bottines, la porte de la maison, en esp. el bra^o de Loren:(o, el cuero de los T^apatos, las umbrales de su palacio etc. et avec une formation un peu différente el sehor del' sombrero, en port, o pastor da flatita; vient ensuite la parenté au sens propre et au figuré : en roum. copila pàrinteluî, en ital. /"/ padre del fanciullo, gli amici del rè, gli scolari di Platone, en franc, le père de l'enfant, les amis du roi, les élèves de Platon, en esp. el padre del niho, los amigos de Antonio, un discipulo de Platon etc. Quand la possession est envisagée comme simplement passagère ou comme simplement éventuelle, le rapport de possession est remplacé par l'idée de convenance, de destination et, quand il s'agit d'hommes, d'occuPATiON : en roum. caîne de venat (chien de chasse), peanà de scris (plume à écrire), en ital. cane di caccia, casa di forestieri, mulino di cioccolatte, Ubriccino di memorie, consiglio di guerra, uomo di penna, en franc, chien de chasse, habit de ville, couverture de chevaux, homme d'épée, homme de plume, en esp. cane de ca^a, casa de huespedes, consejo de guerra, molino de aceite, rueda de molino, hombre de mar, gente de pluma etc. Le but enfin peut être remplacé par I'effet, le RÉSULTAT : ainsi l'esp. cosa de espanto signifie non pas « chose qui doit inspirer de l'épouvante », mais « chose qui inspire de l'épouvante »; il en est de même pour l'ital. cosa di risa etc. Enfin de sert à unir aux noms abstraits verbaux soit l'auteur de l'action, soit l'être qui est l'objet de l'action : cf. en roum. jubirea de adevar (l'amour de la vérité), dorintà de jubire (le
§ 241. 242. SENS DES ASSOCIATIONS AVEC de 283
désir de l'amour), puis aussi sete de (soif de quelque chose), en ital. ramore di Dio (l'amour de Dieu; l'amour pour Dieu), un tocco di campana (un coup de cloche), Finvidia delV amico, Favidità di Iode, Vappetito di nuovi cibi, la paura del padre, Vorror délia morte etc., en franc. V amour de Dieu, V horreur d'un mari vertueux (Corneille, Hor. 1645), le respect des autels, l'es- (273) pérance des promesses, la sortie de prison, au retour de ses expéditions etc. (cf. aussi moût grant peor Ot mes sire Yvains a Fantrée De la chambre Ch. Lyon 1950), en esp. la ida de Francia, akan^ar la perfeccion de la cabal leria (D. Quich. i, 25), la huida de los moros (la fuite des Maures; la fuite devant les Maures), la adoracion de los magos, la concepcion de Nuestra Senora, la destre:(a de las armas etc. Enfin il y a une différence essentielle entre les groupes étudiés jusqu'ici et le dernier, où de marque I'éloignement et offre en conséquence le sens le plus ancien. Il est représenté par des exemples comme le franc, cinq lieues de Paris, esp. siete léguas de Madrid, port. oito legoas da cidade etc. ; s'il peut occuper la dernière place, c'est qu'il est originairement issu d'une locution plus complète, en ce sens que de se rapporte à un adjectif, à un adverbe ou à un verbe renfermant l'idée d'éloignement.
§ 242. Une question qui n'a pas reçu toujours ni partout la même solution, c'est celle qui est relative au nombre du SUBSTANTIF déterminatif daus les expressions discutées cidessus. Les grammairiens du français moderne surtout l'ont beaucoup agitée, et ils ont formulé toute espèce de règles, chose d'autant plus compréhensible que le pluriel n'existe guère en français que sur le papier, que la langue n'a pas la perception nette de son existence, ce qui laisse à ses interprètes le champ libre. A ce propos, l'on devra distinguer d'abord si le substantif déterminé se trouve au singulier ou bien au pluriel, et puis si le pluriel est absolument nécessaire chez le déterminatif à l'expression exacte de la pensée. Lorsque c'est le dernier cas qui se présente, on a le plus souvent en vue non pas l'être en soi, mais un ou plusieurs êtres déterminés, connus, et c'est pourquoi l'on aura aussi recours à l'article : cf. en ital. la novella délie père me:(:(e (la nouvelle des poires pourries). D'une façon tout à fait générale on pourrait peut-être
dire que le déterminatif, lorsqu'il est accompagné de l'article, conserve une valeur tellement indépendante qu'il exige la distinction entre le singulier et le pluriel : en ital. la punta del piede : le punte dei piedi, franc, la pointe du pied : les pointes des pieds, esp. la punta del pié : las puntas de los pies. Le (274) cas est naturellement le même quand le déterminatif acquiert par l'adjonction d'un adjectif attributif une indépendance plus grande. Mais, en dehors de cela, on pourra peut-être dire qu'en règle générale, avec un mot déterminé au singulier, le déterminatif se met au pluriel lorsqu'il a un sens qui réclame ce nombre : c'est ainsi que Daudet écrit le premier grincement de roues (Jack 198) parce qu'en réalité toutes les roues du char grincent; on s'expliquera de même l'esp. veas por vista de ojos (D. Quich. I, 18); on s'étonne déjà plus de una vida de perros et l'on ne comprend plus l'a.-prov. en lo temps de semenssas (P. Joh. 38, 13). Quand le mot déterminé se trouve au pluriel, le nombre du déterminatif dépend de la stabilité de leur association. En français moderne, on écrit sans difficulté non seulement des caprices de femme, car il peut en réalité s'agir des caprices répétés d'une seule et même femme, mais aussi des hochements de tête, même quand il y a plusieurs têtes secouées; on dit une gelée de pomme ou de pommes, parce qu'ici l'on peut en etfet prendre le singulier pour un nom de matière (p. 29) de même que dans les peaux de cheval; on parle de clignements d'œil et £yeux, un article de journal et des articles de journaux. Dans les autres langues qui ont ici de l'importance, des exemples comme l'ital. serosa di risa (Verga, Nov. 163), l'esp. tendra dos otras coronas de reinos que dar à su escudero (D. Quich. i, 16), cuentos de encantamientos (Caballero, Cuentos 8), le port, tesouros de affectos (Diniz, Pup. 75), cadeira de braços (95) montrent encore avec quelle facilité le pluriel s'introduit chez le déterminatif.
Pour le français, cf. J. Vising, Mélanges Wahlund 69-73.
§ 243. Ainsi que l'établissent les exemples des paragraphes précédents, le roumain rend le de des autres langues et le génitif du latin tantôt par son datif, tantôt par la préposition de ou din. Quant à l'emploi respectif de ces trois tournures dif-
§ 243- De, din et le génitif en roumain 285
férentes, nous avons déjà montré p. 52 sq. que le datif n'est généralement usité que là où se présente ou peut se présenter un sens possessif; mais partout ailleurs on se sert de de. Dans quelques locutions l'usage est indécis, p. ex. dans timp iernei et timp de iarnà (temps d'hiver), qui s'emploient encore simultanément; cf. aussi pre mijlocul matelor (Cod. Schei. 39, 9), tandis que Coresi dit de mati. En somme, avec les (275) noms abstraits à thème verbal, on regarde comme possessif le rapport entre le sujet et l'idée verbale : frica câneluî (la crainte du chien) et même on peut avoir en ce cas le sens objectif : darul vinuluï (désir de vin); toutefois on dit plutôt frica de cane (la crainte pour le chien); dans d'autres cas aussi de prend de l'extension : fiul de împàrat désigne le fils d'un roi, un fils de roi; Jiul impàratulul est le fils du roi. On a plus de peine à marquer la différence entre de et din. Dans le Cod. Vor. on lit diîn nesciuia cetate cetàteanu (36, 5 : citoyen d'une cité inconnue), deaci chietnâ Pavelu urulu diîn suta^i (51, 6 : alors Paul appela l'un des chefs), Aristarhu Machidoneanulu di in Solunu (83, 9 : Aristarque, le Macédonien de Solon), autant de cas où de pourrait tout aussi bien être de mise, mais où il est clair que din exprime plus nettement l'idée de lieu « hors de, de là ». Or c'est également ainsi que s'expliquent encore aujourd'hui mândruJita lut din sat, Cu tret niacî din treî gràdini, Cu apà din tret fàntânî (Doine 15,6: son trésor hors du village, avec trois têtes de pavots hors de trois jardins, avec de l'eau hors de trois fontaines) et beaucoup d'autres cas, de sorte donc que la distinction que fait l'allemand entre « aus » et le « von » qui supplante progressivement le génitif, est beaucoup mieux marquée par le roumain que par le reste des langues romanes. Il est vrai pourtant qu'on peut signaler des exemples établissant que din aussi prend petit à petit le chemin où de s'est déjà engagé avant lui : cf. cum e hradul naît din munie A^a-i badea meu de frunte (Doine 85, 11 : comme le sapin de la montagne est haut, ainsi est en comparaison mon bien-aimé), tucu-i ochi fo sprânceanà {i cercelul din urechie (Strig. 145, 2 : je lui baise les yeux et les sourcils et la boucle d'oreille) et surtout aussi inima din tine creste (Doine 65, 12 : l'âme de toi croît) etc.
§ 244. D'autres prépositions que de servent également à unir deux substantifs. Comme c'est peut-être ad qui joue le rôle le plus important, il peut aussi prendre la première place. Comparativement au latin, ad a reçu une extension considérable de sens, en ce qu'il ne désigne pas uniquement la proximité et le rapprochement dans l'espace ou dans le temps, mais qu'il marque aussi le but, puis avec une acception abstraite l'intérêt et l'intention; par consé- (276) quent, ainsi que la remarque en a déjà été faite p. 59, il assume la plupart des fonctions du datif latin. Or, comme le génitif possessif latin a pris sa source dans le datif possessif (p. 57), on peut également attendre un ad possessif, qu'en fait on trouve d'ailleurs en provençal et en vieux français surtout : cf. en prov. fraire al rey (Appel, C. 6, 9), lo avers al fol (85, 54) etc., en a. -franc, la geste au roi, icil ert frère al rei Marsiliun (Roi. 12 14), la robe a la dame (Mér. 3337) ^^^- (y- § 41) ^^ même la venue au chevalier (Mér. 1978), '-'l expressions que Marot même connaît encore, mais que plus tard la langue littéraire n'a conservé que sous une forme stéréotypée dans fils-à-putain, chape à l'évéque, barque à Caron et avec le pronom (§ 74); au contraire, dans le parler populaire, la femme à Jacques, la fille au bedeau etc. sont des tournures encore tout à fait courantes aujourd'hui. Dans les autres langues, il semble que pareil usage soit plus rare. En ITALIEN, Guglielmo il regge, al re minor figliuolo (Tasse, Jér. i , 44) correspond exactement à la tournure du vieux français. En ESPAGNOL, la langue populaire paraît être assez prodigue de a; c'est ainsi du moins qu'on s'expliquerait le mieux que certains poètes comme Moratin en offrent de nombreux exemples : la lu:( huyendo al dia (Ode 12), la corriente rigue al Eufrate (Epist. 7) etc. Le vieux portugais en fournit des exemples : a cima aa montanha (Graal 68), et de nos jours on dit tout au moins em casa a Joanna (Diniz, Pup, 95). En dehors de là, a marquant exclusivement le lieu ne se trouve d'abord guère qu'en italien dans Porta a Pisa, Porta a Roma (la porte vers Pise, la porte vers Rome), puis dans des locutions désignant un lieu comme in fondo al mare, in me^o alla campagna, in cima a travi niinori (Annunzio, Tr. M.
§ 244- 245 COPULATIONS AVEC od, da 287
3 90) ; cf. aussi siede Parigi in una gran pianura, nelV ombilico a Francia (Arioste, Rol. 14, 104), puis déjà dans les premiers temps a ppiede ad uno albore (Trist. rice. 364, 10), pour désigner le temps : in capo a tre mesi, ensuite dans les dialectes : en napol. ncoppa a no letticiello (Basile 32), mhraccia a la mammana (34) etc. En revanche on ne dit pas // fonda al mare, l'emploi de a étant plutôt limité aux cas où le substantif désignant le lieu est accompagné de in et se trouve en conséquence être un locatif. C'est ce qui nous amène à conclure que ad n'est pas à proprement parler une particule de liaison, mais qu'à l'origine on avait ici deux membres coordonnés dont le second servait à déterminer davantage le premier : « au fond, à la mer; au pied, à un arbre » etc. C'est sans doute également ici qu'il faut placer infino a : cf. des exemples comme incominciano quello giuoco insietne che infino a lloro vita lo (277) giucarono volontieri (Trist. ricc. 100, 13), ce qui signifiait donc primitivement « jusqu'à la fin dans leur vie », puis à la suite d'une interversion entre le commencement et la fin qu'on observe ailleurs aussi : Beltramo di Rossiglione il quale infine nella mia puerixia io cominciai ad amare ed ho poi sempre sommamente amato (Bocc, Dec. 3, 9). En français, on ne peut guère citer que des noms de lieux comme Pont-à- Mousson et en ESPAGNOL des exemples comme una ventana à la calle (une fenêtre sur la rue) et hacia (p. 159).
§ 245 . En ITALIEN, da sert à joindre entre eux deux substantifs dont le second indique l'usage, la destination du premier : cf. bicchiere da vino, nwlino da grano, veste da camera, abitaT^ione da uomini, polvere da caccia, pietra da fuoco, cavallo da caroi:(a, ragaT^c- da marito. Comme nous l'avons dit p. 169, da contient ad dans sa deuxième partie et, de fait, il possède absolument le sens qu'on attribue au franc, à dans les mêmes circonstances. Le ûf a proprement une valeur partitive, ce que nous avons déjà démontré p. 169 et ce qu'établit la concordance avec l'esp. de à (p. 168). Mais il reste encore une autre fonction à signaler. Dans colpo da maestro (coup de maître), a^ione da principe, giubilo da raga:(^o, capriccio da fanciulli l'on distingue encore très nettement le de partitif et Va intro-
duisant le nom de la personne apte à une action; c'est à peine s'il existe une différence entre raga:(^a da marito et capriccio da fanciulli. Mais on est plus surpris de rencontrer // cavalière dalla trista figura, Federigo dalla guancia morsa, Vuomo dalla cappa nera, où da introduit une propriété caractéristique, bien qu'il n'y ait pas plusieurs personnes qui possèdent le même signe distinctif, ce qui exclut donc entièrement la valeur partitive qui différencie originairement da de a. Par conséquent, on pourra peut-être considérer le phénomène comme un transfert de fonction analogue à celui qui s'est accompli dans ragai:{a da marito etc. Plus remarquable encore est l'emploi de da en vénitien : cf. lo primo da H imperadori (Cron. Imp. 17 b), a la possan:(a da H cristiani (72 b), le corne de un cervo (7 b); même emploi dans contra da ello (25 b), coverti da ferro (7 1 a) ou chez Calmo el conseio da Jesolo, pescaor da grand etc. Ici donc da a complètement usurpé la place de de.
(278) § 246. Nous avons ensuite cum à examiner. Sauf en Gaule, le lat. cum s'est maintenu partout; mais en gallo-roman, et déjà dès les premiers temps, ainsi que l'attestent les inscriptions et les écrivains originaires de la Gaule, il est remplacé par apud : en a. -franc, od, prov. ab. En même temps que od, l'a. -franc, emploie l'adverbe avuec, qui assume progressivement le rôle de od, en franc, mod. avec. Par un procédé qui reste encore à éclaircir, le Sud de la France a modifié ab en am(b\ et c'est sous cette forme qu'il apparaît en provençal moderne et en catalan. On s'explique aisément comment apud a passé au sens de cum. Apud désignait à l'origine la proximité dans l'espace : or si, à la place d'un objet, par un emploi figuré, c'est une personne qui apparaît comme étant l'être dans le voisinage, auprès duquel il se produit quelque chose, alors surtout se dégage facilement l'idée qu'elle assiste dans le même temps à un événement; ensuite, par une substitution de l'action à l'état passif, naît l'idée d'activité simultanée, puis de participation à l'action. On peut donc étudier simultanément l'ital. con et le prov. ab, a. -franc, od. Tout d'abord, cum s'unit à des noms d'êtres vivants pour marquer leur étroite corrélation, et cet emploi va souvent si loin que cum s'assimile à
§ 246.-248. COPULATION AVEC cum, Sine, pro 289
une conjonction copulative; cf. là-dessus p. 263. Des noms de choses aussi peuvent être unis de la sorte : en roum. cerîul eu stelele, ital. // cielo con le stelle, franc, le ciel avec les étoiles, esp. el cielo con las estrellas, mais alors eu indique ordinairement le contenu : en roum, un vas eu vin, sat eu bisearicà (un village avec une église), en ital. un hicchiere con vino, un portafoglio con cento biglietti di 10 lire, en franc, une bourse avec 100 louis, en esp. un vaso con agua, una boisa con cien dticados. Nous devons peut-être encore une mention au roum. unà scorpie sorà eu Gheonoaea (Basme 5, 29 : un scorpion, sœur de G.), somn sor eu moartea (374, 21 : un sommeil semblable à la mort), un om eu minte (un homme d'esprit) etc.
L'extension géographique de apud remplaçant cum suggère l'hypothèse d'une influence gauloise. En réalité, le cymr. cant et ses représentants en comique et en armoricain présentent le double sens de « près » et « avec », mais on peut d'autant moins tabler sur l'existence en gaulois déjà de ce double sens que le mot en tant que préposition manque à l'irlandais; aussi n'est-il pas possible de savoir si cant (279) avait déjà durant la période gauloise la signification de cum ou s'il ne l'a prise que plus tard. Au surplus, ce même déplacement de sens se rencontre souvent : c'est ainsi que l'ombr. asa ku (près de l'autel) se trouve avec le lat. cum pâtre exactement dans le même rapport que le lat. apudaram avec l'a. -franc, od te père.
§ 247. L'opposé de cum, le lat. sine : en ital. sen:^a, franc. sans, esp. sin, port, sem (en roum. fàrà de foras^ sert également à unir deux substantifs dont le second indique quelque chose qui manque au premier : en ital. una fronte sen^^a rughe, franc, un front sans rides, esp. urut frente sin rugas, port, uma fronte sem rugas. Il faut peut-être encore mentionner le port. semsabor (sans saveur, fade), dont les dictionnaires font un adjectif, mais qu'on doit naturellement décomposer en sem sabor.
§ 248. Enfin il reste encore à citer pro; lui aussi, comme parfois ad et l'ital. da, unit à un autre un substantif indiquant le BUT, la DESTINATION. Les formes sont en roum. pentru (p. 165), en ital. per, en franc, pour, en esp. por et para, en port, por, anciennement aussi pera : cf. en roum. pahar pentru vin (verre à vin) etc., en ital. panno per un vestito,
Meyer-Lubke, Grammaire III, 19
stan:(e per gli amici, en franc, journal pour les enfants, en esp. agua para las manos, en a. -port, agua per a as màos (Rom. IX, 441). C'est seulement en roumain que cet emploi de pentru a pris quelque extension; dans les autres langues, au contraire, il est généralement limité aux cas où il s'agit d'une destination passagère.
§ 249. Les SUBSTANTIFS ABSTRAITS À THEME VERBAL pCUVeUt
être unis au substantif qui dépend de l'idée verbale au moyen de de ou de la préposition que requiert le verbe ou du moins qui convient à sa signification. La première tournure est souvent équivoque : cf. le iat. amor dei (l'amour de Dieu pour. . . ; l'amour pour Dieu); aussi préfère-t-on l'éviter : c'est ainsi p. ex. que le roumain distingue entre teama cânelui (la crainte qu'éprouve le chien) et dîn cane (la crainte qu'on a du chien; p. 285), distinction qu'il est du reste obligé d'observer, étant donnée la valeur possessive du génitif roumain (p. 52). Qu'on rencontre des cas tels que le port, novo temor da moura lança (Lus. i, 6), la chose va de soi; mais en général (280) on constate une tendance marquée à se servir d'une tournure plus explicite : cf. en roum. dortia pentru Aretusa (Gaster II, 178, 14 : l'amour pour A.), en ital. innal:(amento a Dio (Neera, Sogno 3), adoraxione a (9), la vita aW aria aperta (8), speran:(a in Dio, parteni^a per Parigi, i congedi con la madré, abborrimento da ogni opera industriosa etc., en franc, l'achat au marchand, le voyage à Constantinople, la haine contre la religion, le séjour à Paris, le retour à la ville, la répugnance au mariage, la tendresse pour les enfants, Vaversion pour la vie de campagne, en esp. temor à la muerte, odio ou horror à alguno, heredero en mucha cantitad de hacienda (D. Q.. i, 12), la propension à todo la malo, apelacion para otro tribunal (Nov. ej. 62), la salida del bano, mi amor por Don Carlos (J. Valera, Com. Mend. 213), en port, ha piedade a seu filho (Graal 49).
§ 250. Il peut également arriver qu'un groupe de mots soit constitué par deux substantifs accompagnés de prépositions. Le cas le plus important à considérer ici est celui où, pour marquer l'extension dans l'espace ou dans le temps, on indique le point de départ et le point d'aboutissement. Alors le pre-
§ 250. COPULATION AVEC (k ... ad 29 1
mier terme est précédé de de, la préposition marquant le point de départ, et le second de ad, qui désigne le point d'aboutissement; mais on peut également renforcer de toutes les façons aussi bien de que ad et parfois même leur substituer d'autres mots. C'est ainsi que le roumain emploie delà, dont la traduction absolument littérale est « de près » et qui est donc pour le sens identique au da que l'italien emploie toujours avec cette valeur à la place de di ; avec le second terme, indépendamment de la, figure aussi pânà la, où l'on reconnaît le lat. paene. En ITALIEN, à côté de a, se présente également ^wo a, qui doit être issu de l'ancienne expression infitie, examinée p. 287; on y trouve en même temps sino a et aussi dans l'ancienne langue disino a, d'origine inconnue. Le français, pour marquer le point de départ, possède des, lequel se trouve aussi, mais seulement pour marquer le temps, en provençal; puis l'a.-esp. et l'a.port. ont également des, lequel, joint à de, est devenu desde. Pour ce des, que les patois français de l'Est, conformément à la règle énoncée au t. I, § 112, ont remplacé par dois etc., l'étymologie la plus sûre est peut-être de ipso, de sorte que de ipso casa signifierait « précisément de la maison »; ce serait donc une formation analogue à celle de l'ital. lunghesso et autr. sembl. ; seulement il faut admettre que le prov. des a d'abord été une forme usitée devant les consonnes : cf. medesme de metipsimu à côté de eis de ipse. L'a. -franc, enjusqm, plus (281) souvent jusque, qui sert à renforcer ad, est manifestement tiré de indeusque; pareillement trosque et en prov. tro, entro, trosque remontent à intro, c.-à-d. intro (ji)sque ad (dedans jusqu'à). Il est plus difficile de s'expliquer fresque, qui ne doit pas être un affaiblissement phonétique de trosque, mais qui renferme une contamination avec très de trans, puis dusque qui, semblablement, doit représenter une forme jusque influencée par des, enfin de ci a, de ci au et aussi de ci que, littéralement « d'ici jusque », qui aura subi à son tour l'influence de jusque, de sorte donc que le premier membre est rappelé devant le second par une tournure pronominale. Finalement dans I'Ouest on rencontre l'esp. hasta, port, fasta (jusque), qui sont tirés de l'arabe, et le port, tê, aie, où l'on doit reconnaître le lat. tenus. Quelques exemples seulement : en roum. delà bisearecà pânà la
scoalà (de l'église jusqu'à l'école), din vârf pânà la tulpinà (Doine 528, 4 : du sommet jusqu'au tronc), en ital. da Firen:(e a Roma, dal detto al fatto ce un bel tratto, dal capo fino ai piedi, da oggi fino alla fine del mese, en franc, de Paris à Lyon, de la tête jusqu'aux pieds, dès aujourd'hui jusqu'à la fin du mois, depuis le matin jusqu'au soir, en a. -franc, des le chief de Calahre de ci an Costantin (Sax. 2, 65), en prov. des orient entro ' l solelh colgan (Appel, C. 77, 25), en esp. desde la casa de Caifas hasta la casa de Pilato, desde ahajo del ojo i^quierdo al colodrillo, desde de infancia hasta la edad madura etc. Il y a lieu de remarquer en a. -ital. les tournures mettere pace da mme a lo cavalière (Trist. ricc. 96, 16), la hattaglia da llui a Blanor (94, 2) et de nos jours da lui a me, da lei a me, en franc. de vous à moi, en ital. da trenta a quaranta anni, en franc, de trente à quarante ans, esp. de trenta â cuarenta ahos, comme indication approximative d'un nombre.
C'est A. ToBLER, A. H. 94, 462 qui a proposé de tirer jusque de indeusque. Généralement, des est donné comme représentant de ex, etymologic qui peut, il est vrai, se justifier phonétiquement aussi bien que le prov. des tiré de de ipso ; mais ni la signification, ni la morphologie ne s'en accommodent. Comme ex fait complètement défaut à toutes les langues romanes, sa disparition doit s'être produite d'assez bonne heure dans le latin populaire : c'est donc uniquement à l'époque latine qu'on pourrait rapporter un renforcement de ex par de destiné à marquer bien nettement le point de départ, et (282) qui aurait ensuite laissé des traces dans la littérature. De plus, le
roum. deîa, l'ital. da et les autres formes signalées p. 164 établissent que des renforcements de ce genre ne se font point en combinant des prépositions synonymes. La prononciation d^s en provençal moderne n'est naturellement pas une preuve décisive en faveur de cette etymologic. A côté de l'ancienne interprétation de de ci que reproduite ici, il en est une autre que beaucoup ont proposée : des i que, ce qui pourrait se justifier par la présence de desi dans des manuscrits qui autrement distinguent c et s. Mais l'i, qui est toujours atone, n'est guère admissible après une préposition, et deschi dans les textes picards est tout à fait décisif en faveur de ci. Il est vrai que des a pu influencer deci.
§ 251. Enfin il reste encore à parler du redoublement. Il se peut en effet qu'à la différence du phénomène étudié p. 169, le mot répété soit accompagné d'une préposition, laquelle est gêné-