ARTICLE ARTICLE DÉFINI
On a vu dans la Morphologie que l'article défini provient du pronom démonstratif latin ille, illa. Le souvenir de cette origine fait que, aux débuts de la langue, l'article n'est employé que pour déterminer avec précision un objet.
D'une manière générale l'article est d'un emploi beaucoup moins fréquent dans la langue ancienne que dans la langue moderne.
Omission de l'article devant les noms abstraits. — Ainsi, en général, l'article n'est pas employé devant les noms abstraits.
Ex. : Péchiez le viat tolut. (Alexis, 108.) Le péché me l'a enlevé.
Eu icest siècle nos achat pais et joie t (lbid., 623.) Qu'en ce siècle il nous procure paix et joie ! Foys et créance estoit une chose où... (Join ville, 4 5 a.) La foi et la croyance...
Li rois ama tant vérité. (Id.) Le roi aima tant la vérité.
C'est ainsi que l'ancienne langue disait : avoir honte, avoir peur, avoir faim, avoir guerre; faire, donner bataille, faire justice, tort paix; faire guerre; dire vérité; donner victoire, esmouvoir guerre; faire fidélité; porter foi, etc.
ques complets dans l'ouvrage suivant: Horluc et Marinet, Bibliographie de la Syntaxe du français, Lyon — Paris, 1908. 1. Classiques français du moyen-âge.
La syntaxe moderne a conservé cet usage dans des cas assez nombreux où un nom abstrait (plus rarement concret) est complément direct d'un verbe, surtout des verbes avoir, donner, faire, prendre : avoir tort, faire tort : avoir honte, faire honte ; prendre fait et cause, prendre rang: donner tort, gain de cause; livrer bataille, etc.
L'article est en général supprimé devant les noms abstraits dans les proverbes ou les sentences. Cet usage s'est également maintenu dans la syntaxe moderne.
Ex. : Coro^ de rei nest pas gieus de petit enfant.
(Fie de S. Thomas, 1620.) Courroux de roi n'est pas jeu d'enfant. Patience et longueur de temps Font plus que force ni que rage. (La Fontaine.)
Cf. Pauvreté n'est pas vice.
Omission de l'article après les prépositions. — Après certaines prépositions, surtout après à, en, contre, par, l'article est ordinairement omis. On disait : en champ; en maison; contre mont; a val; a mont: en ciel; estre a cort (= être à la cour); aler par terre et par mer, etc. Il est resté des traces de cet usage dans la langue moderne : être bien en cour, par terre et par mer, en temps et lieu, être sur pieds, en chambre de conseil; au xvie siècle on disait : en Parlement.
Article devant les noms propres. — L'article est généralement omis devant les noms de pays.
Ex. : A remembrer li prist
De douce France. (Roi. 2377-79.) Il se mit à se souvenir de la douce France. Envers Espaigne en at tornét son vis. (Roi., 2376.) Du côté de /'Espagne il a tourné son visage. Vers Orient, vers Occident.
SYNTAXE DE L'ARTICLE J6i
Devant les noms de peuples, ainsi que devant païen, crestien (au pluriel), il est omis dans les plus anciens textes.
Ex. : Paien s'enfuient ; les Païens s'enfuient.
Païen s'adobent d'osbers sarra^ineis. (Roi., 994.) Les Païens se revêtent de hauberts sarrasins.
L'emploi de l'article devant les noms de peuples est rare au xne siècle ; il devient beaucoup plus fréquent au xme siècle, surtout en prose. Cf. encore dans Villon :
Jehanne la bonne Lorraine — OuEnglois bridèrent à Rouen.
Pour les noms de rivières l'usage général est qu'ils prennent l'article, sauf quand ils sont précédés des prépositions de ou sur. La rivière de Saône, le fleuve de Jourdain, une cité sur Seine.
Les mots comme ciel, terre, paradis, enfer, diable, nature, fortune, nuit, jour, di (jour), ne prennent pas ordinairement l'article. Ils sont traités comme des noms propres.
Ex. : De Paradis li seit la porte overte. (Roi., 2268.) Du Paradis lui soit la porte ouverte.
Elle vouloit do u feu ardoir Paradis et de l'yaue es teindre Enfer. (Joinville, 445 e.) On disait en Paradis, comme en enfer.
Article dans les énumérations. — Comme dans la syntaxe moderne l'article est ordinairement omis dans les énumérations. Mais il peut aussi être exprimé, ou n'être exprimé que devant le premier nom.
Ex. : Ad or fin sont les tables et chaièdres et banc.
(Pèlerinage, 344.) Les tables, chaises et bancs sont d'or fin.
Anglade. — Grammaire élémentaire de l'ancien français. il
162 SYNTaXE
Article après l'adjectif Tout. — Enfin l'article défini est ordinairement supprimé après l'adjectif indéfini tout, surtout employé au féminin ou au masculin pluriel. On disait : tote gent (tout le monde), totes terres (toutes les terres), tote nuit (toute la nuit), etc. Cf. infra, Pronoms INDÉFINIS.
Ex. : De tresto^ reis vos présent les corones. {Roi., 2625.) De tous les rois je vous présente les couronnes.
Article employé comme pronom démonstratif. — Parmi les emplois de l'article propres à la langue du moyen-âge, il faut citer le suivant. L'article défini peut remplacer un pronom démonstratif devant un substantif qui lui sert de complément.
Ex. : Al teins Noe et al tems Abraam Et al David. (Alexis, 5.)
A l'époque de Noé, à celle d'Abraam et à celle de David.
• Par la2 Charlon dont il odit parler, La sœfist Preciose apeler. (Roi., 3i45) C'est-à-dire: « pour celle (l'épée) de Charles dont il avait entendu parler, il fit appeler la sienne Précieuse. »
N'i troverent défension fors sol la Deu. (Livres des
Rois.) Ils n'v trouvèrent d'autre défense que celle de Dieu.
Pour l'emploi des démonstratifs en fonction d'article, cf. infra, p. 180.
Lorsque le complément déterminatif d'un nom est cui (cas régime de qui, cf. infra) ce nom, qui est d'ail-
1. Composé de très et de tôt (lat. vulg. trans totum, au delà de tout).