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PRONOMS PERSONNELS

Emploi des formes accentuées et des formes atones. — On a vu plus haut (Morphologie) que les pronoms personnels se présentaient sous deux formes: tonique et atone. La forme tonique s'emploie avec les prépositions, comme dans la syntaxe moderne.

Ex. : 5c'/ a mei sole vels unefe%\ parlasses. (Alexis, 448-) Si avec moi seule tu avais parlé même une seule fois.

On disait donc : en tei, 0 tei (avec toi), encontre mei, por mei, par tei, etc.

L'ancien français emploie encore la forme accentuée devant l'infinitif pur et surtout devant l'infinitif précédé d'une préposition, le gérondif et le participe passé. Cet usage, qui était resté vivant jusqu'au xvie siècle, a disparu dans la svntaxe moderne.

Ex. : As tables jueentpor els esbaneier. (Roi., ni.) Ils jouent au tric-trac pour se distraire. Fait sei porter en sa chambre voltice. (Roi., 25o,3.) Il se fait porter (mot à mot : il fait soi porter) dans

sa chambre voûtée.

Pense^ de moi aidier. (Raoul de Cambrai, 2832.) Pensez à m'aider.

On disait donc : pour moi, toi, lui servir; pour moi accuser, acquitter ; s'il vous plaisoit moi commander.

Au xvie s. : Les veoir ainsi soy rigouller (Rabelais, I, 4). Contraints de soy retirer (Amyot, Fabius, 4). Pour soy garder (Grand Parangon, 107).

On emploie aussi la forme tonique, en dehors du cas précédent, quand on veut insister sur le pronom, marquer une opposition.

Ex. : Quand jo mei pert, de vos nen ai mais cure.

(Roi., 23o5.) Quand je me perds, de vous (de Durendal) je n'ai

plus souci.

Tel covenist helme et bronie a porter. (Alexis, 4n.) C'est à toi qu'il aurait convenu de porter le heaume

et la broigne (cuirasse).

ê Emploi des pronoms personnels sujets. — Conformément à l'usage latin le pronom personnel sujet est généralement omis.

On ne l'exprime que lorsqu'on veut insister ou marquer un contraste, une opposition.

Quant jo mei pert, de vos nen ai mais cure.

(Roi., 23o5.) Quand je me perds, de vous (de Durendal) je n'ai plus souci.

Tu nies mes hom, ne jo ne s ni tes sire. (Roi., 297.) Toi, tu n'es pas mon vassal, et moi, je ne suis pas

ton seigneur.

Tu por ion per, jol ferai por mon fil. (Alexis, i55.) Toi pour ton compagnon, moi je le ferai pour mon

fils.

Cependant à la fin du xnf siècle l'emploi du pronom sujet se généralise.

Les cas-sujets des pronoms personnels étaient, au singulier, je, tu, ily. On disait : je et tu irons: ne vos ne il ni porterez les pie~ {Roi., 260); il et ses frères (= lui et son frère); il dut (= eux deux) ; je et mi chevalier (=moi et mes chevaliers): li maistres deu Temple et je (Joinville), etc.

Ex. : II et Rolan^eî camp furent renies (Roi., 2779).

Lui et Roland furent laissés sur le champ de bataille.

Dès le xne siècle, on trouve cependant la tournure moderne moi et vous au lieu de je et vous : mais ces tournures ne deviendront communes qu'à partir du xve siècle et ne seront de règle qu'à la fin du xvi*.

Emploi pléoxastique de 77. — Quand une phrase commence par qui = celui qui, il est employé pléonastiquement dans le second membre de phrase. Ex. Qui molt est las il se dort contre terre (Roi., 2^g4). Celui qui est très las dort contre terre.

Même en dehors de ce cas, l'emploi pléonastique de il, après un sujet déjà exprimé, est fréquent dans l'ancienne langue.

Omission des pronoms neutres sujets II, Ce. — Les pronoms neutres il et plus rarement ço, ce sujets grammaticaux de verbes impersonnels, sont en général omis.

1. Sert aussi de 3e personne du pluriel ; cf. la Morphologie.

Ex. : Donc îi remembret de son seignor céleste. (Alexis, 57.) Alors il lui souvient de son seigneur céleste. Ne puet altre estre. (Alexis, i56.) Il ne peut en être autrement.

So% ciel nat home. (Alexis, 598.) Sous le ciel il n'y a pas d'homme.

Assez est miel%. (Roi., 58.) // vaut beaucoup mieux.

Quatre pedrons i at. (Roi., 5g.) Il y a quatre perrons.

L'expression moderne il y a se présentait ordinairement sous la forme i at (lat. ibi habet), quelquefois at tout court, et le nom qui suivait était au cas-régime, comme complément de a.

L'omission du pronom neutre sujet est restée fréquente jusqu'au xvie siècle. La langue moderne en a* conservé des traces dans des expressions comme : tant y a que, tant s'en faut, naguère (= il n'y a guère, il n'y a pas beaucoup), peut-être (= cela peut être) ; pieça (= il y a une pièce de temps, il y a un moment; encore dans La Fontaine). On disait dans l'ancienne langue : grant pieça = il y a très longtemps.

Omission du pronom personnel de la 3e personne régime direct. — La grammaire moderne considère comme une faute la tournure populaire : je lui ai dit pour je le lui ai dit ; je lui ai donnée pour je la lui ai donnée. L'omission du premier pronom, régime direct, est fréquente encore au xvie siècle et elle est presque constante en ancien français.

Ex. : Tient une chartre, mais ne li puis tolir. (Alexis, 355.) Il tient une charte, un écrit, mais je ne puis le lui

enlever.

Anglade. — Grammaire élémentaire de l'ancien français. 12

Il la vuelt prendre , cil ne li vueltguerpir. (lbid., 35 1.) Il veut la prendre, mais celui-ci ne veut pas la lui

abandonner1.

Périphrases remplaçait le pronom personnel. — L'ancien français employait des tournures comme mon cors, ton cors, son cors, plus rarement ma char, ta char, et quelques autres expressions semblables en fonction de pronoms personnels. Les exemples avec cors sont en particulier nombreux : l'expression signifiait : de ma personne, de ta personne, en personne, moi-même, toi-même.

Ex. : Jo conduirai mon cors en Rencesvals. (Roi., 892.) J'irai moi-même, en personne, à Roncevaux. Li cors Dieu les cr avant ! (Aimeri de Narbonne, 10 19.) Que Dieu les écrase !

Le mot cors sert aussi à renforcer le pronom de la 3e personne ou le substantif sujet.

Ex. : Il ses cors ira. (Yillehardouin, 93 f) Il ira en personne.

Li roys ses cors avoit fait. (Joinville) Le roi avait fait en personne, lui-même. Il meismes ses cors por toit. (Id.) Lui-même portait.

Pronoms-adverbes En. Y. — En et y (a. fr. *), qui, dans la syntaxe moderne, se rapportent aux choses, pouvaient se rapporter aussi aux personnes.

Ex. : De Nicole le bien faite

Nus bom ne l'en puct retraire. (Aucassin, III, 4.)

1. Cependant on trouve, dans le même poème (v. 368, 373): done li la, lui la consent, exemples qui prouvent que le pronom régime ne s'omettait pas, quand il devait être placé après le pronom régime indirect. Pour le xvne s., cf. Haase, Synt. fr., § '4.

D'auprès de Nicolletfce la bien faite aucun homme ne peut le ramener.

L'emploi de ces mêmes pronoms-adverbes est fréquent pour annoncer un régime ou rappeler une proposition. Dans ce dernier cas cet emploi s'est maintenu avec beaucoup de liberté jusqu'au xvne siècle; on n'a qu'à étudier, à ce point de vue, la syntaxe de en dans Corneille.

Emploi du pronom personnel pour l'adjectif possessif. — Le pronom personnel précédé de la préposition de remplace assez souvent l'adjectif possessif. On disait : Faute de met (— mon âme), Yame de tel (== ton âme), Vante de lui (= son âme); le nombre d'eus, Yame d'eus, etc.

Ex. : Guaris de mei Yame de to% périls. (Roi., 2387.) Protège mon âme contre tous les périls. Li sire d'els premiers parlât avant. (Roi., 2656.) Leur seigneur parla le premier.

Vanme de tei seit mise en pare'is. (Roi., 2q34.) Que ton âme soit mise en paradis.

Por la douçor de H e por s'amor. (Aucassin, 2 4, yj.) Pour la grâce d'elle, pour sa grâce et pour son amour.

On trouve dans ce dernier exemple les deux tournures, l'ancienne et la moderne.

Emploi du pronom réfléchi. — Le français moderne n'emploie le pronom réfléchi accentué que lorsque le sujet est indéterminé : chacun pour soi; il vaut mieux avoir les honnêtes gens avec soi ; on a souvent besoin d'un plus petit que soi.

L'ancienne langue avait une liberté bien plus grande; elle pouvait employer le pronom réfléchi accentué dans tous les cas où nous emploierions la forme tonique du pronom non réfléchi lui.

i80 SYNTAXE

Ex. : Dedavant sei fait porter son dragon. (Roi., 3266.) Devant lui il fait porter son dragon.

A sei apelet ses fil^ e les dons rets. (Roi., 3280.) Il appelle a lui ses fils et les deux rois. Or ad li cnens endreit sei se% que faire. (Roi., 21 23.) Maintenant le comte (Roland) a assez à faire envers

lui-même.

Quant veit li c uens que ne la freindrat mie, Molt dolcemcnt la pi ainsi a sei meïsme. (Roi., 2342.) Quand Roland voit qu'il ne la brisera pas, très doucement il la plaignit en lui-même1.

D'autre part, au lieu du réfléchi atone (se) comme dans la langue moderne, ou du réfléchi tonique sei, soi (cf. supra), l'ancien français emploie volontiers le pronom personnel non réfléchi lui, els-eusi.

Ex. : As tables jueent par els esbaneier. (Roi., ni.) Ils jouent au tric-trac pour ^'amuser.

Olivier sent qu'il est a mort naffret ; De lui vengier ja mais ne lui ert se^. (Roi., 1966.) Olivier sent qu'il est blessé à mort ; de se venger il n'aura pas le temps.

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