IV. — Adverbes de manière
§ 636. — Les adverbes de manière sont quelquefois aussi des adverbes de comparaison : ainsi, autrement. Ceux qui marquaient une égalité [ainsi, etc.) étaient traités comme les adverbes de quantité analogues, c'est-à-dire qu'ils étaient suivis de comme et non de que.
Il faut citer en premier lieu l'adverbe si (latin sic), pour lequel nous ferons la même distinction que pour tant. On disait : « Il n'est pas si bon comme vous le dites », mais : « il est si bon qu'il ne vous en veut pas * ».
1. Il faut remarquer d'ailleurs que, dans ces deux acceptions, si est aujourd'hui un véritable adiverbe de quantité. Il faut en dire autant de aussi, dans plusieurs de ses acceptions.
Les composés de siy ainsi {ensi), alsi (devenu aussi), et les synonymes d'alsi, altresi, alsiment (formé de alsi et du suffixe adverbial ment), ensement (qui signifie « de la même façon »), tous ces adverbes étaient également suivis de comme.
Chanson de Roland : <( Laissiez les morz tut issi cum il sunt. » Mot à mot : « Laissez les morts tout ainsi comme ils sont. » Nous dirions « ainsi qu'ils sont », ou, en sousentendant l'adverbe de comparaison, « comme ils sont ». Car il est à remarquer que comme a conservé son ancienne valeur quand on sous-entend Tadverbe antécédent (voyez plus loin § 639).
§ 637. — Outre ses significations actuelles, si avait dans l'ancienne langue le sens de ainsi:
Chanson de Roland : « Et il si firent. » C'est-à-dire : « Et ils firent ainsi, »
On trouve si que dans le sens que nous donnons aujourd'hui à « si bien que ».
Joinville : « La barbacane n'estoit pas haute, si que li Turc lour traioient de visée à cheval. » C'est-à-dire : « La barbacane n'était pas haute, si bien que les Turcs leur tiraient en face, de leurs chevaux. »
Devant un adjectif, si a encore aujourd'hui le sens de
« tellement » : « Il est si grand que », c'est-à-dire : « il
est tellement grand. » De cette signification dérivait, par extension, le sens de « beaucoup, très », qui ne s'est conservé que dans certains patois. On trouve « il est si grand », au lieu de « il est très grand ».
§ 638. — Mais dans beaucoup de cas, le si de l'ancienne langue est une particule purement explétive, qu'on pourrait comparer au Wgrec, et qu'on ne peut traduire.
Joinville : « La première partie si devise comment il se gouverna... La seconde partie dou livre si parle de ses
granz chevaleries... » On ne peut que supprimer les deux si en traduisant : « La première partie raconte comment il se gouverna... La seconde partie du livre parle de ses grandes prouesses. » Toutefois, dans cet exemple, « si... si » équivaut à peu près à : « d'une part... d'autre part... »
Le plus souvent si explétif n'est pas redoublé. Il unit quelquefois deux membres de phrases entre lesquels nous mettrions la conjonction et, et d'autres fois il s'ajoute à cette conjonction :
Chanson de Roland : « Il est mis filz et si tiendrat mes marches. » C'est-à-dire : a II est mon fils et aura mes fiefs. »
§ 639. — Gomme (ou com) est un adverbe de manière conjonctif, qui s'employait jadis, nous l'avons vu, avec les adverbes tant, si, ainsi, etc. Sans antécédent il équivaut à peu près à « de la façon que... » ou : « de quelle façon ». Exemple : « Il fait comme il peut ; vous voyez comme il fait. » Dans la seconde de ces acceptions, qu'il partageait autrefois avec comment, il est aujourd'hui presque hors d'usage. Nous le remplacerions par comment, dans ce vers de la Chanson de Roland :
« Oliviers frère, cum le purrum nus faire? »
§ 640. — A côté de comment, l'ancienne langue avait la locution adverbiale com faitement, qui signifiait aussi : « de quelle façon ».
Chanson de Roland: « Cum faitement purrai Rollant ocire ? »