VII. — Pronoms sujets et régimes d'un infinitif
§ 686. — Quand un pronom est sujet ou régime d'un verbe à Tinfinitif, il se place généralement aujourd'hui avant Tinfinitif et après le verbe qui régit cet infinitif : « Je veux m'en aller ; il voulut le poursuivre. » On pourrait dire cependant : « il /e voulut poursuivre />, et cette construction est obligatoire avec certains verbes : « Je /'entends accuser; je le vois poursuivre; il le fit tuer. » Le pronom sujet de Tinfinitif se place de même avec ces verbes : « Je /'entends parler, je le vois courir. »
Dans Tancienne langue, le pronom pouvait toujours être placé avant ou après les deux verbes.
§ 687. — D'autre part, nous avons vu que Tinfinitif se mettait souvent avant le verbe qui le régissait (§ 676). Dans ce cas, le pronom sujet ou régime de Tinfinitif se plaçait entre les deux verbes :
Chanson de Roland : « N*est hum qui 1* veit et conoistre le set,,. » Mot à mot : « N'est homme qui le voit et connaître le sait, » C'est-à-dire : « Tout homme qui le voit et sait le connaître, »
Ibidem : « Aler vus en estoet. » Mol à mot : « Aller vous en il faut. » C'est-à-dire : « Il faut vous en aller. »
§ 688. — Lorsque l'infinitif est uni au verbe qui le régit par une préposition, nous plaçons toujours le pronom régime de cet infinitif entre la préposition et l'infinitif : « Ils commencèrent à le battre, » L'ancienne langue pouvait mettre le pronom régime avant le verbe principal.
Joinville : Sa gent me commencierent a escrier. » Mot à mot : « Ses gens me commencèrent à appeler, » C'est-à-dire : « commencèrent à m^appeler, »
Ibidem : « Li menus peuples de la ville ne s^averoit pooir de deffendre sanz gouvernours. » Mot à mot : « Le peuple de la ville ne s^aurait pouvoir de défendre sans gouverneurs. » C'est-à-dire : « n^aurait pouvoir de se défendrç, »
§689. — Quelquefois, dans la langue actuelle, le pronom sujet du verbe principal et le pronom régime de l'infinitif se trouvent réunis entre les deux verbes : « Veux tu me suivre? » L'ancienne langue pouvait intervertir l'ordre des deux pronoms, ou mettre le pronom régime de l'infinitif avant le verbe principal :
Sermons de saint Bernard : « Vuels me tu faire pastor de berbiz?» Mot à mot: « Yeux me tu faire pasteur de brebis?»
comme il arrive pour le français actuel, où « grand » n'a
pas le même sens dans « grand homme » et dans « homme
grand ».
Nous mettrions Tadjectif après le nom dans l'exemple
suivant :
Chanson de Roland : « Par la franceise gent. »
Nous mettrions au contraire Tadjectif avant le nom dans
ce vers de la chanson de Roland :
« Li empereres Caries de France dulce. »
§ 697. — On disait aussi « France 1» dulce », avec l'article entre le nom et l'adjejCtif. Aujourd'hui, on ne fait suivre un nom d'un adjectif précédé de l'article, que lorsqu'on veut déterminer et non pas seulement qualifier ce nom. Mais cette distinction n'existait pas dans l'ianciehne langue : « France la dulce » était l'équivalent de « France dulce » ou de « dulce France ».
On plaçait de même après le nom le substantif épithète précédé de l'article.
Chanson de Roland : « Charles li reis » (Charles le roi) ; « Guenes li quens » (Ganelon le comte).
Dans ces exemples, il ne s'agit pas de distinguer Charles le roi d'un autre Charles, ni Ganelon le comte d'un autre Ganelon. Nous dirions donc aujourd'hui : « Le roi Charles » et « le comte Ganelon ».
§ 698. — Quand un nom était accompagné de deux adjectifs, il se plaçait quelquefois entre les deux, et alors le second ajectif était précédé de l'article :
Chanson de Roland : « Clere Espàigne la bêle. » C'estdire : « La claire et belle Espagne. » L'ancienne construction mettait en relief le second adjectif.
§ 699. — L'adjectif pouvait être séparé du nom par d'autres mots.
Nous avons vu que le substantif, remplissant les fonctions de sujet, d'attribut ou de régime, pouvait se mettre avant ou après le verbe. Quand il était accompagné d'un adjectif, il en était souvent séparé par le verbe :
Chanson de Roland : « Escuz unt genz, » G'est-à-dire : « Us ont de beaiLX écus, »
Ibidem : Cors ad mult gent. » C'est-à-dire : « Il a le corps très beau, »
Roman de Brut : « Sor un ceval monta mult bel. » C'està-dire : « Il monta sur un cheval très beau. »