LOIS PARTICULIÈRES A CHAQUE CONSONNE
§ 758. — Nous allons maintenant examiner de plus près chacune des consonnes. Nous dirons d'abord quelques mots de l'aspiration A, et nous parlerons ensuite : 2° des gutturales, auxquelles nous joindrons lej; S'* des dentales; 4" des labiales ; 5° des liquides; 6* des nasales; 7** de Vs; 8* de Vx et du z.
§ 759. — L'A latine a disparu en principe, mais l'orthographe l'a maintenue ou rétablie au commencement d'un certain nombre de mots^
Au latin homo correspond le français on
— habere — avoir
— trahere . — Xtqxtq.
Mais nous écrivons par une A .• honneur (latin lionorem), herbe (latin herôam), heure (latin horawi), etc.
Une A, tantôt muette, tantôt aspirée, s'est aussi introduite, sous différentes influences, au commencement de plusieurs mots qui en latin n'avaient pas d'A ; huile
(latin oîea)j huit (latin ocio)^ haut (latin altum)^ etc. § 760. — L'A se trouve dans les mots latins après cer* taines consonnes, notamment après le c. Le ch latin se prononçait comme un c dur (k), et a été traité comme tel (voyez ci-dessous, § 761) : il est resté c dur dans cour (de chortem), il est devenu ch français dans charte (de charta)^ Il a été quelquefois maintenu ou plutôt rétabli dans For* thographe française, môme quand il avait conservé le «on dur latin, par exemple dans chœur de chorum.
2® Les gutturales (c, g, q) et Ici.
§ 761. — Le c latin avait le son dur (k) devant toutes les voyelles. Dans les cas où il doit se maintenir (Voyez cidessus, § 757, 1*) il n'a conservé le son dur que lorsqu'il était suivi en latin d'un o, d'un u, ou d'une consonne : cœur {cor)f cuve {cupa), clair {clarum). Devant Ye ou l't, il a pris le son que nous nommons c doux (ou s dure), mais il a continué à s'écrire de même :
celum (cœlum) : ciel ctnerem : cendre
mercedem : merci
cilium : cil
centum : cent
eccistum : iccst, ccl.
§ 762. — Il résulte de ce qui précède que la lettre c a en français une double valeur : tantôt elle équivaut à un A, tantôt, quand elle est suivie d'une voyelle dérivée du latin e ou i, elle équivaut a une s dure. Gomme les lettres dérivées de e ou i latin sont en français e, i ou ie *, l'usage
1. Ve long tonique est bien devenu oi en principe; mais, quand
s'est établi de donner toujours dans la prononciation la valeur de Y s dure au c suivi de e ou i. Or Vo latin (ou Vau dans cauda) a quelquefois produit un son que nous écrivons eu; lorsque cet o était précédé d'un c, le c a conservé régulièrement le son de c dur (k), mais on n'a pu continuer à l'écrire par la lettre c, car celte lettre, placée devant Ye de eu, aurait dû, d'après l'usage, être prononcée c doux [s dure). Dans ce cas on a remplacé le c latin par qu [quQxxn de coquus, ç'ueue de cawda), ou on a maintenu une ancienne graphie du son eu (ue), et le c, se trouvant alors devant un w, a pu être conservé {cueille de colligit), ou bien enfin on a mélangé une autre graphie du son eu [oe) avec la nouvelle orthographe eu, ou plutôt on a placé devant eu un o rappelant Yo du mot latin, en écrivant ceu, et le c a pu encore être maintenu [cceur de cor),
§ 763. — Devant les voyelles dérivées de l'a latin, le c a pris un son spécial, qu'on a écrit par ch :
caput : c/ief
caméra : cAambre
vaccam : vac^e
caulem : chou.
§ 764. — Dans la partie nord-ouest de la France, le c placé devant l'a latin a, au contraire, conservé le son dur, et plusieurs des mots de ces dialectes sont entrés ensuite dans le français proprement dit. C'est ainsi que le mot campum, par exemple, est représenté aujourd'hui par deux mots français, champ et camp, qui d'ailleurs ont pris des sens différents.
§ 765. — Dans quelques mots le c latin initial, ou suivant
était précédé d'un c, on a i au lieu de oi (voyez le ^bleau de Ve long, n» 7).
une consonne, s'est changé en g : gonfler (conflare), girofle (caryophylum), gras (crassum), courage (cora^(i)cum).
C précédé de d a produit z dans douze (duorf(e)cim).
§ 766. — Lorsque la consonne qui précédait le c était une s, il y a eu souvent métathèse, le c a passé devant ïs : pdscit, eognoBCat, etc., ont été traités comme si on avait dit ipacsity cognocsàt. Une métathèse semblable explique les mots chanoine (canon(i)cum), moine (mon(a)cAum) ; mais ces mots ne sont pas entièrement populaires. Comparez manche^ de man{i)cam.
§ 767. — Gomme nous Tavons dit dans la régie générale 2, le c entre deux voyelles, ou avant une autre consonne (et ne commençant pas le mot), s'est changé en un y, écrit i ou y, qui s'est ajouté à la voyelle précédente ou confondu avec elle, ou qui a mouillé la consonne suivante. On trouvera des exemples de ces faits dans les tableaux des Voyelles, sous les n**" 6 et 12. On remarquera que lorsque la voyelle qui suivait était un e ou un i, le c a pu produire aussi une s : placet : plaint, vicinum : voisin, decimam, disme.
§ 768. — Lorsque le c était placé après un o ou un w, et avant un a, un o ou un u, il est complètement tombé : loue (locat), laitue (lactuca), etc. Après e ou a, le c tombe aussi devant w, dans seûr {sûr) de securum, pieu {plu) de *placutum, font de *facunt.
§ 769. — Entre una d'une part, et d'autre part un o, un u ou une r, le c a pu se changer en j^, précédé ou non d'uni; ûgu ou aigu (acutum), aiguiser (acutiare), maigre (macrum).
§ 770. — Le c dans le corps des mots, suivi d'un e ou i consonnifîable (voyez § 723), a produit tantôt is, tantôt un c doux écrit souvent ss (ou un z. à la fin du mot). Pour les exemples, voyez les tableaux des voyelles sous len«5.
is.
§ 771. — Quand deux c se suivent, le second est traité régulièrement, mais le premier tombe sans produire y : vaccam a donné vaehe, siccum : see. Toutefois, quand le second c est placé devant e ou i, et doit par conséquent devenir c doux, le premier rentre dans la règle ordinaire et développe un y qui agit sur la voyelle précédente : eccistum a donné icest,
§ 772. — Le traitement du g offre des exceptions analogues à celles qu'on rencontre pour le traitement du c.
Dans les conditions de la règle générale 1, c'est seulement devant les voyelles issues de o et te, et devant les consonnes, que le ^ a conservé le son dur latin : goutte (^utta), goujon (^obionem), grand (jrandem). Devant les voyelles latines a, au, e, i, il s'est changé en g doux (écrit g o\xj) :
gambam. : jambe ^€J)atam: joue ^audia : j'oie g^enerum : g^eadre gringivam : gfencive * evangfelia : évang'ile.
§ 773. — Lorsque la consonne qui précédait le g était une n, au lieu de se changer en g doux, le g latin a souvent mouillé Vn et changé en diphtongue la voyelle précédente : pleLTLgebat a donné « plaignait » . De même plaignant (planj^entem) au participe présent. Le g s'est maintenu dans l'orthographe ; mais, suivi de l'n, il indique seulement que cette n est mouillée. Les verbes en eindre, oindre y aindre offrent tous des exemples semblables. Longe a
1. On devrait avoir gengive, mais le second g s'est changé en c par dissimilation.
aussi donné lofn, anciennement écrit loign : ici Yn mouillée a disparu dans la nasalisation de la voyelle précédente. • '
§ 774. — Conformément à la règle générale 2, le g entre deux voyelles ou avant une autre consonne (et ne commençant pas le mot) s'est changé en y, écrit i ou y : plaie (plagam)y loyal {legalemjf cmder {cog{i)tare), etc.
§ 775. — liQ g tombe devant Yu dans oûr (eûr, ewr, de bonheur), qui vient de àugûriuniy dans le vieux mot fou (hêtre) qui vient de fayum.
§ 776. — Il tombe aussi devant Yi, dansreifne ^eme), de reginam, gaine {gainé), de vaginam, seel {sceau) de sigillum, etc.
§ 777. — Placé devant Yn, le g a mouillé cette consonne : agneau (a^nellum), poing (pu^num). Dans le second exemple, Yn mouillée a disparu en nasalisant la voyelle précédente. Cette nasalisation s'est produite toutes les fois que Yn mouillée terminait le mot ; c'est ainsi que le masculin de maligne est aujourd'hui malin. En l'écrivant avec un g, comme poing, on rappellerait l'ancienne mouillure de Yn.
§ 778. — Dans imaginem^ le g s'est changé en g doux, comme s'il était au commencement du mot, et le mot français a été d'abord imajne (écrit imagene); puis l'nest tombée, et on a eu : image. D'ailleurs ce mot n'est pas entièrement populaire.
§ 779. — Cette gutturale latine était toujours suivie d'un w, dont le son précis n'a pu encore être parfaitement établi. Dans les conditions de la règle générale 1, ^ti a produit en français un c dur, écrit c ou qu, quelle que fût la voyelle qui suivait :
quàre : car
qui : qtâ.
guindecim : quinze ^u(i)ritare : crier quinguaginta : cinquante.
§ 780. — Dans ce dernier exemple, le qu initial s'est changé par exception en c doux. De même « cinq », de « quinque ». Il faut remarquer que dans ces mots la syllabe suivante commençait aussi par qu; il y a eu un phénomène de dissimilation.
§ 781. — Par une exception encore plus rare, qu s'est changé en ch dans chascun, de imisque-unum.
§ 782. — Dans les conditions de la règle 2, le qu de adqyialem [igaly égal) et de aqu.{ï)lam [aigle] a été traité comme le c de acutum (aigu) et de macrum (maigre)*. Le qu de coqvLus {queux) est tombé comme le c de focum (feu), et celui de coqmV {cuit) s'est changé en y {i) comme le c de facit {fait). Qu suivi d'un e consonnifiable dans laqueat {lace) a été traité comme le c de faeiat {face, fasse). Quant aux différentes formes des mots eau (aquam) et évier (aquarium), et du verbe suivre (*sequere), elles présentent des particularités dialectales qu'il serait trop long d'expliquer ici.
§ 783. — Le j latin est devenu notre j français au commencement des mots : ^eune (/uvenem), youer (/ocare), ^ît (/acet). Entre deux voyelles, ou avant une consonne, il a produit un y qui s'est joint à la voyelle précédente ou confondu avec elle : maire (de major), pis (de pcjws), maieur (de maiorem); la forme actuelle « majeur » a subi une influence savante.
1. A moins qu^on ne voie dans le g de égal et de aigle le produit de Vu qui suit le q.
Les dentales (t, d).
Exceptions à la loi générale 1.
§ 784. — Le rf initial disparaît devant Vi consonnîfiable de diurnum, 'qui a donné jour. Après une consonne, le d disparaît aussi devant Ye consonnifiable dans ordeum qui a donné orge. Le rf, lorqu'il doit terminer le mot français, s'est changé en t : grand[em) a donné grant (nous avons rétabli le d latin dans Torthographe de ce mot), et le gérondif ( — BXido) s'est confondu avec le participe présent ( — an^em) ; l'un et l'autre s'écrivent par un t. Le t initial s'est changé en c devant r dans craindre, de tremere.
§ 785. — Après un b ou après un c, séparé du t par une voyelle dans le latin classique, le t se change en d : soudain (suè(i)i^anum), courfe (cuô(i)^um), plaie? (plac(iyum), plairfer (plac(i)^are). Le t s'est maintenu par dissimilation (à cause du d initial) dans doute de duh{i)tat; toutefois à côté de coude {cub{i)tum) on trouve aussi la forme coûte, qui ne peut s'expliquer par la dissimilation. '
§ 786. — Le ^ est tombé par exception après une autre consonne dans huis (osmium), et dans les secondes personnes du singulier des prétérits : — as (de diStï), — is (de is^i).
Exceptions à la loi générale 2.
§ 787. — Entre deux voyelles, ou devant une autre consonne, les dentales ne sont pas tombées dès l'origine de la langue; on les trouve maintenues dans les plus anciens textes. Ainsi, avant bonté (bonita^em) on a eu bontet, avant pié (perfem) on a eu pied, piet (l'orthographe pied a reparu au xv® siècle sous une influence savante) ; avant vedr {veoir, voir, de virfere) on a eu vedeir ; avant chante (de cantal) on a eu chantet. Quand la dentale ne terminait pas
le mot français, elle était toujours d, même à la place d'un t latin : pedre (père de pafrem), porteùe {portée, de porta^am).
§ 788. — Placée devant une r, la dentale, avant de tomber de la prononciation, s'est souvent assimilée à IV, et c'est ainsi que nous écrivons encore : larron (la^ronem), verre (yi^rum), etc.
§ 789. — Placées devant s, les dentales se sont ajoutées à Ys et ont formé un z, qui aujourd'hui n'a pas d'autre valeur qu'une s, et a été d'ailleurs remplacé par cette consonne dans un bon nombre de mots : mînat(o)s, participe passé pluriel de *minare (mener) a donné menez, puis menés; minaXiSy deuxième personne du pluriel de l'indicatif présent du même verbe, a donné aussi rnene^, forme où le z s'est co'nservé.
§ 790. — Placé devant /, le t s'est changé en c dans le latin populaire, et a été traité comme tel. C'est ainsi que vet{u)lum, devenu vec/t/m, a produit le français vieil. Dans quelques mots anciens, qui sont d'origine savante, bien qu'ils présentent plusieurs des caractères des mots populaires, le t s'est maintenu devant 1'/, qui s'est elle-même changée en r : chapitre (capi^{u)/um), ^itre (ti^(u)/um).
§ 791. — Le ^ s'était également confondu avec un c devant l'e ou l't consonnifiable. Te et ti suivis d'une voyelle ont donc été traités comme ce et ci suivis aussi d'une voyelle (Comparez § 770).
4* Les labiales{pjh, f, v).
Exceptions à la loi générale 1.
§ 792. — Le p initial est tombé devant l's dans les vieux mots saume (psalmum), sautier (f>5alterium). « Psaume » et « psautier » sont des formes savantes. Le v initial (ou sui-
vant une consonne) s'est changé en /"dans fois (wicem), en b dans brebis (vervecem), en g dur dans gjié (vadum), jgnêpe (respa), gâter (vastare) et quelques autres mots.
Exceptions à la loi générale 2.
§ 793. — Les labiales sont tombées devant u dans seû (su) de *saputumy deû (dû) de *dehutum, ot (eut) de kahuit^ clou de claYum, etc.
§ 794. — Les labiales sont aussi tombées devant e ou i consonnifiable : ache (de opium) , sache (de sapiam), aie de haheam), ayant (de *haheantem), cage (de caveam). Toutefois p a subi le changement habituel en v dans le vieux mot saive (autre forme de sage) y de ^saphim,
§ 796. — B est également tombé dans les flexions éharn, éhaSy etc., des imparfaits, flexions qui sont devenues en français eie (puis oie, ais), eies {oies, ais), etc.
§ 796. — Lev entre deux voyelles est tombé dans viande {devivenda)ypaon{depavonem)y ouaille{deoYiculam); mais il s'estmaintenu dans vivant, vivais, de viventem, vivebam.
§ 797. — Lorsque la labiale, placée entre deux voyelles dans le mot latin, termine le mot français, elle est devenue fei non v : clef (de clavem), chef (de caput),' tref, vieux mot qui signifie tente ^ (de traftem), vif (de vivum), neuf (de novem ou novum).
§ 798. — Devant /, le 6 se maintient, et le p se maintient ou se change en b : muable (de mutab{i)le'm)y hièble (de eb{u)lum), peuple {de pop(u)lum)y double (de *duplum.)
§ 799. — Devant les dentales et devant Ts, les labiales tombent : chetel (écrit aujourd'hui cheptel), de cap(i)ta/e; soudain, de sub{i)tanum'j cité y de ciY{i)tatem ; oes, vieux mot signifiant « besoin », de op(m)s. Elles tombent aussi devant une autre labiale : abé (aujourd'hui écrit abbé), de àbhatem.
§ 800. — Les exceptions que nous venons d'énumérer sont si nombreuses que nous croyons utile de donner ici de nouveaux exemples de la règle 2 pour les labiales (changement des jo et ô en v, maintien de v et f) :
capillum :
cheveu
capram :
chèvre
crepare :
crever
lihrum :