EN VIEUX FRANÇAIS
§ 87. — La déclinaison des adjectifs latins peut se résumer dans les trois types : bonus (bon), talis (tel) et cantans (chantant).
Type « bonus ».
§ 88. — L'adjectif bonus suivait au masculin et au neu-
Cre la seconde déclinaison des noms, et au féminin la première. On déclinait donc :
SINGULIER
Masculin. Féminin. Neutre.
Nominatif: bonus bôna bônum
Accusatif: bônum bônam bônum
PLURIEL
Masculin. Féminin. Neutre.
Nominatif: boni (bônsB) * bônas (bôna)
Accusatif: bônos bônas (bôna)
Les explications que nous avons données à propos de la déclinaison des noms nous dispensent de dire ici comment ces formes ont produit en français la déclinaison suivante :
SINGULIER
Masculin. Féminin. Neutre.
Cas sujet : bons bone, bonne bon
Cas régime : bon bone, bonne bon
PLURIEL
Masculin. Féminin.
Cas sujet : bon bones, bonnes
Cas régime : bons bones, bonnes.
Les participes passés des verbes (aimé, sorti, fait, etc.) «e déclinaient de môme.
Ainsi, les adjectifs ou participes tels que bon se déclinaient au masculin comme « ami », et au féminin comme «porte ». Le neutre singulier était identique au cas régime masculin. Quant au neutre pluriel, il avait disparu.
§ 89. — L'adjectif se mettait au neutre quand il se rapportait à il impersonnel ou à ce, pronom démonstratif neutre; par exemple, dans ce vers de la CAansow c?e /iioland :
Il est jugiet que nus les octrum.
C'est-à-dire : « Il est jugé, il est décidé que nous les tuerons. » Si il représentait un nom de personne, le participe jugiet aurait été masculin, et, comme il est au cas sujet, il aurait pris une 5 : jugiez.
§ 90. — Le féminin de ces adjectifs ne se fornae pas toujours en ajoutant simplement un e au cas régime mas* culin; il faut quelquefois modifier la consonne finale; ainsi franc fait au féminin franche. C'est que Fun vient de frâncum, et Tautre de frâncam; or, d'après les lois de la phonétique, le c devait se maintenir devant Vu de francurriy qui lui-même est tombé, et se changer en ch devant l'a de francam, qui s'est conservé sous forme d'e muet. C'est pour une cause semblable que le participe passé des verbes en er, dans les textes les plus anciens, se termine en t au cas régime masculin, et en de au féminin ; cantâtum avait donné ckantét, et cantàtam : chantéde. Puis le d de chantéde est tombé, et, bientôt après, le t de chantét a disparu également.
§ 91. — Il y a des adjectifs dont le féminin est identique au cas régime singulier masculin, parce que celui-ci se termine par un e muet, amené par un groupe de consonnes. Ainsi iépidum a donné tiède ^ où Ve final, produit par le groupe pdy a persisté après la chute du jo. Le masculin de cet adjectif et des semblables ne se distingue donc du féminin qu'au cas sujet singulier et au même cas pluriel. Déclinez :
SINGULIER
Masculin. Féminin, Neutre.
Cas sujet: tièdes tiède tiède
Cas régime: tiède tiède tiède
PLURIEL
Cas sujet: tiède tièdes
Cas régime : tièdes tièdes.
§ 92. — Un certain nombre d'adjectifs latiùs qui ont le féminin en a et le neutre en um^ comme bonus ^ ont au masculin la terminaison er au lieu de us; par exemple : niger (noir), féminin nigra, neutre nigrum. Pour les autres cas, ils sont semblables à bonus. Ces adjectifs devraient donc ne pas prendre d's en français an cas sujet singulier masculin; mais l'analogie leur a fait donner cette s, et ils se déclinent entièrement comme bon.
Type « talis ».
§ 93. — L'adjectif talis (tel) se déclinait, au masculin et au féminin, comme le substantif panis (pain) de la troisième déclinaison latine, et avait le neutre en e, pluriel ia.
SINGULIER
Masculin et féminin. Neutre, Nominatif: tàlis làle
Accusatif: talem tàle
PLURIEL
Masculin et féminin. Neutre.
Nominatif: tâles (tàlia)
Accusatif: tàles (làlia).
La déclinaison française correspondante devrait donc
être :
SINGULIER
Masculin et Féminin.
Neutre.
Cas sujet : tels
tel
Cas régime : tel
tel
PLURIEL
Masculin et Féminin.
Cas sujet : tels
Cas régime : tels.
Mais celte déclinaison a été mise d'accord avec les déclinaisons analogues des substantifs. Nous avons vu que
les substantifs féminins, même ceux dérivés de la troisième déclinaison latine, n'avaient en général conservé qu'un seul cas pour chaque nombre, et que ce cas unique ne prenait pas d*s au singulier. On a donc supprimé Vs au cas sujet féminin de tel, sauf à la rétablir à l'époque où le cas sujet des noms féminins non terminés par un e muet a pris une s analogique (§ 63 et 66), de sorte qu'on a dit successivement : « Sa raison estoit tel » et « Sa raisons. estoit tels ». D'autre part, nous avons vu que les substantifs masculins, même ceux dérivés de la troisième déclinaison latine, n'avaient pas d'i au cas sujet pluriel. On a donc supprimé Ys au cas sujet masculin pluriel de teL On a obtenu ainsi la déclinaison suivante :
SINGULIER
Masculin. Féminin. Neutre.
Cas sujet : tels tel, tels tel
Cas régime : tel tel tel
PLURIEL
Masculin. Féminin.
Cas sujet : tel tels
Cas régime : tels tels.
§ 94. — Cette déclinaison diffère donc de celle de èon, en ce que le féminin ne prend pas l'e muet. Mais les adjectifs de cette catégorie peuvent avoir un e muet, résultant d'un groupe de consonnes, au masculin et au féminin; par exemple frêle (latin fràgilis), amahle (latin amâbilis)y etc., se déclinent comme « tiède » (Voyez ci-dessus § 91).
§ 96. — Se déclinaient comme tel lesadjectifs grand (latin grandis)^ fort (latin fortis), presque tous les adjectifs en eloxx al: mortel ( mortâlis) , royal (regâlis) , loyal (legâlis) , etc .
§ 96. — Quelques adjectifs latins de cette catégorie se déclinaient comme talisy sauf pour le nominatif singulier
masculin qui était en er; par exemple : acer (aigre), féminin acris, neutre acre. En français, le cas sujet masculin singulier de ces adjectifs aurait dû être sans s, comme le cas régime; mais lanalogie s* est exercée là comme ailleurs, et a rétabli la similitude avec tel,
§ 97. — L'analogie, au bout d'un certain temps, a. aussi donné une muet au féminin de tel et des adjectifs semblables, et a supprimé ainsi la différence qui les séparait de la déclinaison dont le type est « bon ». Dès le xi® siècle, on trouve des exemples isolés de féminins analogiques, tels que « grande, forte », et, d'autre part, nous avons conservé jusqu'à nos jours le vieux féminin grand dans quelques expressions, comme « à grand peine, grand rue, grand mère, grand messe. »
Type « cantans»,
§ 98. — Il nous reste à parler de la déclinaison dans laquelle rentrent les participes présents. Les mots de cette •déclinaison « déplaçaient» l'accent. En outre, ifs n'avaient qu'une seule forme pour les trois genres au singulier, et une seule au pluriel pour le masculin et le féminin. Ils se •déclinaient ainsi :
SINGULIER. PLUHIEL.
Nominatif: càntans cantàntes
Accusatif : cantântem cantàntes.
Cantàntem a donné chantant, et cantàntes : chantanz.
Le cas sujet singulier, dérivé de càntans, devrait être ■en français : chantes (comme enfes, cas sujet de enfant, § 75). Mais la forme de l'accusatif latin a seule persisté, et le cas sujet singulier du français est chantanz, comme si le nominatif latin eût été cantantis. Cette déclinaison se confondra donc avec celle de tel, et subira les mêmes modifications analogiques.
m L'ADJECTIF. 57
Adjectifs indéclinables.
i. Adjectifs terminés par. une s.
§ Ô9. — Les adjectifs dont le radical latin se terminait par une s, ou par une autre lettre pouvant engendrer une s, sont invariables en français, du moins au masculin. (Comparez ce que nous avons dit des noms indéclinables, § 81 et suivants.)
Ainsi nos adjectifs en eux (fameux, envieux, etc.) se rattachent à des mots latins en obus, accusatif dsi/m, qui avaient une s à tous les cas, indépendamment de la flexion. Cette s (aujourd'hui remplacée par a?, voyez § 42) se retrouve à tous les cas du français ; le masculin de ces adjectifs a donc toujours été indéclinable en français. Au féminin ils prenaient e ou es, suivant le nombre.
De même l'adjectif latin fàlsus, accusatif fàlsum, dont le radical se termine par une s, a donné en français l'ad- .jectif fais (puis faus^ faux), qui a toujours été indéclinable au masculin, parce que l's flexionnelle, qu'on aurait pu ajouter pour marquer le cas sujet singulier ou le cas régime pluriel, devait nécessairement se confondre avec Vs finale du radical. Au contraire on pouvait, au féminin,, ajouter les flexions « e, es, y)
Dans l'adjectif latin factiHus, accusatif factitium, le tt qui précède la flexion devait engendrer une s, comme dans le substantif joa/dtiwm, qui a produit un nom indéclinable, palais (§ 83). L'adjectif français dérivé de « factitius » était faitis, qui avait le sens de « bien fait » ; il se terminait par une s à tous les cas du masculin. Le féminin éiAiifaitisse.
Ajoutez les participes en s, tels que mis, pris, etc. (§ 249 et suivants).
§ 100. — Beaucoup d'adjectifs latins se terminaient par le suffixe ensis, accusatif ensem, qui a produit le suf-
fixe français ois ou ai$ (plus anciennement eis) des mois tels que Danois, Anglais. Ces mots se rattachent au type « talis », et, par conséquent, ont été à Torigine entièrement invariables, ne prenant pas d'e muet au féminin.
Il faut en dire autant des adjectifs en ax, accusatif àcem (comparez § 84), qui se rattachent au type « cantans », et qui ont donné des adjectifs français en ais, tels que niais, de * nidacem,