‹ Grammaire elémentaire de la vieille langue française (volume 2)Chapitre 58 sur 243 · VII. — Futur et conditionneL · texte numérisé non relu

VII. — Futur et conditionneL

Formation du futur et du conditionnel.

§ 290. — Les Latins n'avaient pas de temps spécial pour exprimer l'idée du conditionnel ; ils se servaient généralement, à cet effet, du subjonctif. Quant au futur latin, il n'a point passé en français. U avait été remplacé dans le latin populaire par une périphrase formée de l'infinitif du verbe et de Tindicatif présent de l'auxiliaire habeo (j'ai).

On disait : cantare habeo, mot-à-mot en français chanter ai^ c'est-à-dire fai à chanter. Puis, de très bonne heure, dès le latin populaire, Tauxiliaire s'est soudé à rinfinitif du verbe, et on a dit : cantarâbeo, d'où le français chanterai.

§ 291. — Le futur français se compose donc de Tinfinitif du verbe, plus ou moins modifié, et soudé à l'indicatif présent de l'auxiliaire avoir :

chanter-ai

chanter-as

chanter-a

chanter- ons

chanter-ez

chanter-ont.

Comme ou le voit, aux deux premières personnes du pluriel, le radical de l'auxiliaire est supprimé .* ons au lieu de avonSy ez au lieu de avez.

§ 292. — Le conditionnel est formé de même avec l'impar&it du même auxiliaire, ou du moins avec les désinences de cet imparfait : chanterais, chanterais, chanterais, etc. Le sens primitif de « je chanterais » est donc : « j'avais à chanter, je devais chanter ». C'est encore la valeur du conditionnel dans les locutions telles que : « je savais qu'il chanterait », c'est-à-dire « je savais qu'il devait chanter ».

Ce n'est pas ici le lieu d'examiner comment les différentes significations de notre conditionnel sont sorties de cette valeur première *.

§ 293. — Le futura donc les désinences de l'indicatif présent du verbe avoir, et le conditionnel celles de l'imparfait. €es désinences ont été suffisamment expliquées ci-dessus. Mais il nous reste à signaler les modifications que peut su-

1. Voyez sur ce point V Annuaire de la Faculté des Lettres de Lyon, vol. I, Tascicule 2, pages 77 et suiv.

bîr rinfinitif dans la formation du futur et du conditionnel.

§ 294. — Va tonique de cantkre est représenté en français par réfermé à/Qchanter. Mais dans cantarâbeoy ceméme a devient atone, et comme il n'est pas à la première syllabe du mot, il doit se transformer en e muet, conformément aux lois que nous avons données (§ 15, !•). Dans la formation du futur de la première conjugaison, Vé de Tinfinitif devient donc muet : chanter (prononcé chanté)^ mais chanterai.

§ 294 bis. — Les textes du moyen âge offrent souvent, pour la première conjugaison, des exemples de futurs contractes, où Ye muet est supprimé : donrai et même dorrai (par assimilation de Vn à IV) pour donnerai, menrai et merrai pour mènerai, lairrai pour laisserai. Nous . avons encore une contraction semblable dans : enverrai.

§ 295. — Vé tonique des verbes latins en ée est devenu oi en français : debére = devoir. Ce même e, étant atone dans deberàbeo, doit tomber ; et en effet on n'en trouve pas trace dans devrai. De la terminaison oir de l'infinitif, il ne reste donc au futur que la consonne r. Avoir devrait faire et a fait « avrai », qui est devenu aurai par le changement du v en u, comme dans saurai de savoir. On trouve quelquefois les formes euphoniques deverai, avérai.

§ 296. — Les verbes en re changent au futur Ve final de rinfinitif en ai. On a seulement quelques exemples de formes telles que prenderai, metterai, perderai^ venderai, avec un e euphonique (ou, peut être, amené par Fanalogie avec les futurs de la première conjugaison).

§ 297. — Quant aux verbes en tr, Vi de Tinfinitif doit régulièrement tomber au futur, car Vi de audire (français : ouïr) est atone dans audiràbeo, et doit disparaître pour la même raison que Ve de kaberàbeo, en français aurai. Le futur de ouïr est donc orrai. De môme courir fait courrai, mounr : mourrai, venir : vendrai, tenir : tendrai. Ces deux

derniers futurs, où Ton remarqué le d euphonique que nous avons déjà signalé § 215, ont subi une légère modification : on a substitué à Ve de vendrai, tendrai^ la diphtongue ie du singulier de l'indicatif (Voy. § 302).

§ 298. — Mais dans un certain nombre de verbes en ir, comme mentir, dormir, souffrir couvrir, Vi de Tinfinitif, devenu atone au futur, n*a pas pu tomber complètement, à cause des groupes de consonnes, dont la prononciation offrait difBculté. Dans ce cas, d'après la règle générale, Yi devrait être remplacé par un e muet, et on aurait alors : menterai, donnerai. Mais, sous Tinfluence de Tinfinitif, Vi latin s'est maintenu, et nous disons : dormirai, souffrirai, etc.

§ 299. — Enfin, même en dehors de la protection des groupes de consonnes, Vi de l'infinitif de tous les verbes inchoatifs se maintient au futur, vraisemblablement parce que ces verbes ont un i à toutes les personnes de tous lés autres temps.

Redoublement de Vr,

§ 300. — Certains futurs et conditionnels se terminent en rrai, rrais, au lieu de rai, rais. Les infinitifs courir et mourir ayant deux r, il est naturel de les retrouver au futur : courrai, mourrai. Mais les deux r de verrai, cherrai (de choir), pourrai, demandent une autre explication. Les infinitifs de ces verbes ont été successivement vedeir, veeir, veoir, voir, — chadeir, chaeir, cheoir, choir — podeir, poeir, pooir, pouoir, pouvoir. Le d des formes les plus anciennes dérive du ^ ou du d des mots latins cadere, videre, *potere, et se trouvait aussi dans les formes les plus anciennes du futur. Le futur primitif de ces verbes était en drai; puis la première consonne s'est assimilée à la seconde, phénomène fréquent dans la phoné-

tique de toutes les langues, et les futurs en drai sont devenus des futurs en rrai. Ajoutez orrai, de ouir (jadis odir).

^ 301 . — Il y a dans la langue des futurs en drai qui ne sont pas devenus en rrai, parce que cette terminaison était précédée d'une consonne (perdrai, fa/drai, vo/drai), circonstance qui a protégé le d, même après que la consonne précédente a été vocalisée et a disparu, comme dans faudrai, voudrai.

Pour le futur de vouloir on trouve aussi la forme vourrai, qui s'explique par l'assimilation de la consonne finale du radical [vouX) à IV de la flexion (rai), tandia que dans voudrai il y a eu intercalation d'un d euphonique entre les deux consonnes (Voy. § 213 et 214).

Substitution exceptionnelle , au futur et au conditionne l, du radical tonique au radical atone,

§ 302. — Au futur et au conditionnel, on devrait toujours avoir la voyelle du radical atone. (Pour la définition du radical atone, voyez § 169 et suivants.) Mais dans quelques verbes on a substitué à cette voyelle la voyelle ou la diphtongue du radical tonique : on dit tiendrai, viendrai au lieu de tendrai, vendrai (qui se confondaientavec les futurs des verbes uenrfre, tendre), boirai (sous l'influence de l'infinitif èozVe), au lieu de l'ancien bevrai. L'ancien futur de asseoir était yasserrai; on dit aujourd'hui : j'assoirai ou j'assiérai, avec l'un ou l'autre des radicaux toniques entre lesquels on hésite pour la conjugaison de ce verbe (Voyez ci-dessus § 174).

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