IX. — Prétérit de l'indicatif
§ 309. — Le prétérit de l'indicatif se termine en latin comme suit :
SINGULIER. PLURIEL
1" personne; J i J. imus, *imus
2* personne: isti J sti istis, J stis
3® personne.' L it * (érunt), *Lerunt, J. runt.
Ces terminaisons sont précédées de la syllabe av pour les verbes en are et de iv pour les verbes en ire. Les premiers ont donc au prétérit la flexion avi, et les seconds, la flexion ivL Quant aux verbes en ère ou l^ere^ ils ont des prétérits très divers, en évi, en m, en si, ou simplement «n i; quand le prétérit est en i ou en si, il arrive souvent que la voyelle du radical n'est pas la même qu'aux autres temps du même verbe : fdicio (je fais), feci (je fis).
Prétérit français en ai.
§ 310. — Le prétérit latin en âvi a donné le prétérit
aa subjonctif plutôt qu'à Tindicatif, ce qui expliquerait bien les exceptions signalées § 308. Toutefois les verbes faire et dire font à la deuxième personne du pluriel de l'impératif : faite* et dites, et ces -formes appartiennent exclusivement à Tindicatif présent.
français en ai, qui s'applique à tous les verbes de la conjugaison en er :
SINGULIER. PLURIFX.
cantdvi chantai cantdoimus chantames^chantasmes
eantàsti chantas cantdstis chantastes
cantavit chantât, chanta cantdrunt chantèrent, chantèrent.
§ 311. — Va tonique de la flexion s'est changé régulièrement en é à la troisième personne du pluriel ; il est devenu ai à la première personne du singulier, sous l'influence de Vi atone qui termine le mot (Voyez § 724) ; il est resté a aux deuxièmes personnes des deux nombres parce qu'il était suivi de deux consonnes (Voy. § 726). Le maintien de Ya à la troisième personne du singulier et à la première personne du pluriel s'explique par la chute ancienne de Yi (cantàv(i)t, cantâv(i)mus) ou par l'influence analogique des personnes voisines. L's de chantages s'est introduite par analogie dans la première personne du même nombre : « chantasmes. »
Prétérit français en i.
§ 312. — Le prétérit français en «, dérivé du prétérit en ivij s'applique à tous les verbes inchoatifs et à presque tous les autres verbes en ir^ et par extension à plusieurs verbes en re ou même en oir {choir dans l'ancienne langue) :
SINGULIER. PLURIEL
dormivi dormi àormivimus dormimes
dormisli dormis doi*mistis dormistes
doi^mivit dormit *dormirunt dormirent.
La première personne du singulier a pris ensuite une s par analogie avec la seconde : je dormis.
Prétérits français dénvés des prétérits latins en evl, ui. § 313. — Le prétérit en évi n'a pas laissé de traces en
français. Il s'était vraisemblablement confondu avec le prétérit en ui. Tout au plus peut-on lui accorder une certaine influence sur la formation de ceux des prétérits français en tis qui ont toujours eu Taccent sur la désinence.
§ 314. — Comme type de prétérit en ui, nous prendrons débui du verbe debére (devoir) :
SINGULIER
débui qui a donné : dui debûisti — deûs
débuit — deut, dut
PHJHIEL.
debûimus qui adonné: deûmes, deûsmes debûistis — de listes
débuerunt — deurent, durent.
§ 315. — On remarquera d*abord qu'aux secondes personnes du singulier et du pluriel, Taccent tonique, qui devrait être sur le premier z de debûisti et de debûistis (§ 13, note 2), a glissé sur Vu qui précède, ou du moins Vu atone s'est uni à Vi tonique et a formé une diphtongue, m, qui s'est ensuite réduite à w. A la troisième personne du pluriel, l'accent tonique devrait être régulièrement sur le second e de débuerunt ; mais la langue populaire l'a reculé sur la voyelle du radical, parce que c'est la place qu'il occupe à la troisième personne du singulier, et que, dans tous les autres temps, l'accent tonique a la même place aux troisièmes personnes des deux nombres.
Deûs y deûsmes, deûstes se sont contractés plus tard en dus, — dusmesy puis dûmes, — dustes, puis dûtes. Enfin la première personne du singuliei* s'est assimilée à la seconde : « je deus^ dus » au lieu de « je dui ».
On pourrait croire à priori que ui de debxti et u de dehuit et débuerunt se sont simplement substitués à ïe tonique. En réalité, il n'y a pas eu substitution, mais conibi-
i44 GRAMMAIRE DU VIEUX FRANÇAIS.
naison : ui du français dui, u de dut et durent^ sont le produit de la combinaison de Ye tonique latin avec les voyelles atones ui ou u,
§ .316. — Quand la voyelle tonique était a, la même combinaisop a produit non pas « ui, u », mais « oi\ o ». Le prétérit du verbe habére {avoir) nous en offre l'exemple :
SINGUUER.
hdbui qui a donné oi * {eus par asstimilation avec la 2* pers.)
kabûisti — oûs, eus, eus
hdbuit — outf ot [eut par assimilation).
PLURIEL
habûimus qui a donné ovmes, eùsmes, eûmes
habûistis — oùsteSy eûstes, évites
hdbuerunt — ourent, orent {eurent par assimilation).
Dans kabûisti y habûimus^ habûistis^ Va de la première syllabe s*est changé en o sous Tinfluence du b ou de Vu tonique, et cet o est ensuite devenu e,
§ 317. — Sur le modèle de « oi, eiis » se conjuguaient les prétérits de:
savoir :
je soi,
lu seûs, etc.
taire:
toi
teùs
plaire :
ploi
pleûs
pouvoir :
poi
peùs.
SeûSy teûs, pkûs, peûs se sont contractés en sus^ tus, plus, pus. On devrait aussi écrire us pour le verbe avoir; mais ce verbe a conservé Torthographe archaïque eus. La même observation s'applique à toutes les personnes de soiy toi y ploif poi d'une part, et de oi d'autre part.
§ 318. — Sur le modèle de « dui, deûs » se conjuguaient les prétérits de beaucoup de verbes qui n'avaient pas, dans
1. Il importe de remarquer que oi, dans les anciens textes, peut être aussi la première personne du singulier de rindicatif présent du verbe ouïr. De même ot peut signifier « il eut » ou « il entend ».
le latin classique, le prétérit en ui. Ces verbes avaient donc subi une assimilation dans la langue populaire : '
croire :
je
crui,
tu creilSf etc.
boire :
bui
beùs
croître :
crui
creùs
recevoir :
reçui
receùs
lire :
lui
îeUs,
Pour crescere (croître), qui a le parfait classique en vi (crévi), il n'est pas nécessaire de supposer une forme populaire en ui : la parenté de Yu et du v suffît à expliquer que crévi ait donné le même résultat qu'un prétérit en ui.
§ 319. — Dans tous les exemples que nous venons de citer, la flexion latine ui était séparée de la voyelle du radical par une consonne qui est tombée. Dans ténui, prétérit de tenére (tenir), la consonne intermédiaire n'est pas tombée, et Yu atone n'a exercé aucune influence sur la modification delà voyelle tonique. La forme française dérivée de ténùi est « tinc », où le changement del'e tonique en i est dû à l'influence de Yi final du mot latin. De même *vénui, prétérit populaire de venire (venir), a donné vinc. Les troisièmes personnes de ces deux prétérits sont vint, tint, pour le singulier, vinrent, tinrent (aussi vindrent, tindrent, avec un d euphonique), pour le pluriel. D'après les lois phonétiques, ces troisièmes personnes du singulier et du pluriel ne devraient pas avoir i comme voyelle tonique. Mais elles ont subi l'analogie de la première du singulier. Aux autres personnes de ces mêmes temps, c'est Yi et non Vu des flexions uisti, uistis, uimus, qui s'est maintenu : tu vents (et non tu venus), tu tenis, nous venismes, nous tenismes, vous venistes, vous tenistes. Il est facile de comprendre comment l'analogie a ensuite opéré sur ces formes, changé tenis et venis en tins, vins, remplacé le c de vinc, tinc, par 1*5 habituelle, etc. . ~ " ■
Clâdat. 9
§ 320. — Dans d'autres verbes, où la flexion latine «/ était séparée de la voyelle du radical par une consonne qui n'est pas tombée, Taccent tonique s*est porté sur la flexion à toutes les personnes.
Au lieu de conjuguer : On a dit :
vdlui (je valus) valût
valûisti valûisti
vdluit valûit
valûimus valûimus
valûisti s valûisti s
vdliierunt valûerunt.
Il en est résulté, en fraiicais, la conjugaison suivante :
SINGULIER. PLURIEL
Je valut {valus par assimilation) nous valûmes Tu valus vous valustes
Il valut ils valurent.
Pour la même raison, molui de molere (moudre) a donne : je molui, moului, iumolus, moulus, etc. Les prétérits de falloir, mourir, courir, se conjuguent de même.
§ 321. — Le prétérit de vouloir se conjugue aujourd'hui comme celui de valoir. Mais on trouve dans Tancienne langue « je voil, il volt », et, à la troisième personne du pluriel, « volrent, voldrent, voudrent ». Ces formes dérivent des formes latines accentuées sur le radical : vôlui, vôluit, vôluerunt. On a pour le même verbe un autre prétérit qui paraît remonter à un prétérit latin en si, tel que volsi: « je vols, tu volsis, il volst, vous volsistes. »
§ 322. — En général, les verbes français qui ont le prétérit en us ont le participe passé en u.
Prétérits dérivés des prétérits latins en si. § 323. — Le prétérit du verbe ardere (vieux français
ardre ou ardoir, qui signifient brûler) se conjuguait aiiiî^i en latin :
SINGULIER. PLURIEL
l'« personne : ârsi (ârsiraus) arsimus
2® personne : arsisli arsistis
Z^ personne: ârsit *ârserunt.
Le déplacement de Taccent tonique à la première per-^ sonne du pluriel s*explique par une assimilation avec les autres prétérits et tous les autres temps, où Taccent occupe la même place aux deux premières personnes du pluriel.
§ 324. — Le prétérit français était :
SINGUUER.
PLURIEL
Yars
nous arsimeSf arsisnus
tu arsis '
vous arsistes
il arst
ils arstrent.
§ 325. Sur le modèle de « ars, arsis » se conjuguaient les prétérits des verbes :
sourdre (surgere) : sors, sorsis.sorst, etc. (prétérit latin :*sursi) conduire (conducere) : conduis, conduisis, conduist (prétérit latin : conduoci = conducsi) prendre (prendere) : pris, presis, prist (prétérit latin : *prensi) dire (dicere) : dis, desiSy dist (prétérit latin : dixi),
etc.
§ 326. — On remarquera que, dans le prétérit de prendre, ïe du radical latin {prénsi) s'est changé en i sous l'influence de ri final (je pris), et cet i radical s'est ensuite introduit par analogie aux troisièmes personnes du singulier et di pluriel, qui n'étaient pas soumises à l'action d'un i final. Quant à la deuxième personne du singulier et aux deux premières du pluriel, oi!i le radical est atone, elles ont régulièrement un e : « presis, presistes ». Cette alternance de Vt et de Ve se retrouve aux mêmes personnes dans le prétérit du verbe dire [dis, desis, etc.).
§ 327. — Pour tous ces verbes, on trouve des troisièmes personnes du pluriel en strent : distrent, conduistrent, pristrent, etc. Le ^ a été introduit par euphonie entre Vx (ou s) et l'r du latin : dix{e)runt, condux[e)runt, etc. Mais Teuphonie pouvait aussi être obtenue par la suppression de Tune ou lautre des deux consonnes primitives ; on pouvait dire : sent ou rent^ au lieu de strent. Ces terminaisons se rencontrent en effet, et c'est la seconde qui s*est conservée dans le français proprement dit : ils dirent, prirent, cowdwirent (remplacé ensuite par conduisirent),
§ 328. — Après avoir dit « j*ars, tu arsis, — je conduis, tu conduisis », on a dit, en assimilant la première personne h la seconde, et par imitation du prétérit des verbes en ir : « l'arsi (ou arsis), tu arsis, — je conduisi (ou conduisis)f i\x conduisis», et aussi, par conséquent: « il arsit (au lieu de arst), ils arsirent, — il conduisit, ils conduisirent ».
§ 329. — Il semble qu'on aurait dû avoir de même : « je desis » pour le verbe dire, « je presis » pour le verbe prendre. Mais ces verbes ont subi une autre assimilation. On les a rapprochés du prétérit du verbe voir, qui est : « je vi, tu veïs » (Voy. § 334). Par analogie avec « tu veïs », on a dit : « tu preïs » au lieu de « tu presis », et « tu deïs » au lieu de « tu desis ». Et toutes ces formes se sont ensuite contractées en : « tu vis, tu pris, tu dis. » Au pluriel, on a eu aussi : « nous preïmes, nous deïmes » puis « nous primes, nous dimes », et « vous preistes, vous deïstes » puis « vous pristes, vous distes ».
§ 330. — Le verbe prendre a une autre forme de prétérit, qui est «je prins ». On a nasalisé la voyelle de « je pris », par imitation des formes d'autres temps où la voyelle tonique de ce verbe est nasalisée (prendre, il
prend, etc.). On peut aussi voir dans « je prins » l'influence des prétérits de venir et de tenir.
§ 331. — Parmi les verbes qui ont le prétérit latin en si, et qui ont subi lanalogie de « tu veïs », il faut ranger : rire (prétérit latin risi), qui a fait « tu reis » puis « tu ris », au lieu de « tu resis » ; — occire (prétérit latin *ocdsi)y qui a fait « tu oceïs » ; — mettre (prétérit latin misi)^ qui a fait : « tu meïs; » — asseoir (prétérit latin *assesi)j qui a fait : « tu asseïs » ; — quérir (prétérit latin quœsii), qui a fait : « tu queïs ».
§ 332. — Les verbes en aindre, eindre, oindre, avaient chez les latins le prétérit en xi, et auraient dû être traités, pour ce temps, comme conduire. Prenons comme exemple le verhe plaindre {laXïn plangere, prétérit jo/anxi). Le prétérit de plaindre était en vieux, français : « je plains, tu plainsis, il plainst, nous plainsimes, vous plainsistes, ils plainstrent ou plainrent. » L'assimilation ordinaire aurait dû produire ensuite : « je plainsis, il plainsit, ils plainsirent. »
Ces flexions ont été en effet substituées aux anciennes, mais le radical a été en outre modifié, et rapproché du» radical de « plaignons, plaignent, plaignais ». On a dit : « Je plaignis, tu plaigm's, etc. »
§ 333. — On a aussi modifié le radical au prétérit du verbe écrire, qui est devenu escrivis au lieu de escresis.
Prétérits dérivés des prétérits latins en i.
§ 334. — Le type des prétérits en i est celui du verbe videre (voir) :
vidi a donné vî {veis, vis, par assimilation)
vidisti — veis, veis, vis
vidit — vit
vidimus — veimes, veîsmes, vismes
vidistis — veîstes, vistes
viderunt — virent.
§ 335. — Les prétérits de nascere (naître) et vivei^ (vivre) doivent être considérés comme étant en f, et non en si. Car *nâxi^ qui équivaut à nâksi, était devenu, par une métathèse dont on a d'autres exemples *, nâski. De même vixi était devenu viski. Les secondes personnes « naskisti, viskisti » ont donné en français nasquiSj vesquis. Par analogie, on a dit aussi : « je nasquis, il nasquit, ils nasquirent, » et « je vesquis, il vesquit, ils vesiquirent. » Ces formes analogiques se sont produites de très bonne heure. On a ensuite, pour le prétérit de vivre, substitué la flexion us à la flexion is.
§ 336. — Le prétérit du verbe facere (faire) était aussi en i : feci. Mais sous l'influence de Vi terminant le mot, le c a produitune s, en même temps que l'e tonique se changeait en i; la première personne de ce prétérit était donc en français « fis », forme tout à fait semblable à pris, mis, dis, etc. On en a tiré, par analogie, les troisièmes personnes fist et firent. Quant à la deuxième personne du singulier et aux deux premières du pluriel, elles ont subi Tanalogie du prétérit de voir, et sont ainsi devenues : fe'is, feimes, feïstes.
Prétérits se rattachant à dedi.
§ 337. — Le verbe latin dare, qui signifiait donner, et qui n'a pas laissé de mot français, faisait au prêtent dedi. Ce prétérit aurait produit en français les formes suivantes :
dédi (je) di (et non dié, à cause de Fi. final)
dedisti (tu) deis, dis
dédit ' (il) diet
dedimus (nous) dtimes, dîmes
dedistis (vous) déistes, distes
déderunt (ils) diérent.
1. Laxare, prononcé laksare, a donné laisser . Le même mot, prononcé laskare, a donné iascher.
v§ 338. — • Or, si le simple dare à disparu, des composés tels que perdere (== perdare) ont produit des verbes français. Ea latin classique, perdere faisait au prétérit perdidi ; mais le peuple disait perdédi, rétablissant dans le composé les formes du simple. On comprend dès lors que le prétérit français de perdre ait pu être : « je perdi, tu perdts, il perdiez, nous perdmes, vous perdisses, ils l^erdiérent, » En somme, ce, sont les mêmes flexions que pour les verbes en ir, sauf aux deux troisièmes personnes : perdiet, perdtérent. Mais, par analogie avec perdiet, on a dit aussi, à la deuxième personne du singulier, perdies. Ces flexions se retrouvent dans plusieurs verbes dérivés de verbes latins en dere (français dre) : respondiet (de respondre), descendiet (de descendre) ^ espandiet (de espandre)^ entendiet (de entendre), etc. Elles ont même été appliquées à d'autres verbes, par exemple à rompre qui a fait rompiet. Tous ces prétérits ont été ensuite assimilés à ceux des verbes en ir,