PREMIERE PARTIE
GÉNÉRALITÉS I. — Quantité des voyelles en latin.
§ 719. — Chaque voyelle latine avait deux prononciations différentes, la prononciation brève et la^prononciation longue.
Or un e bref, par exemple, différait d'un e long non seulement par la quantité ou la durée du son, mais aussi par le timbre : Ye bref avait le timbre de notre è ouvert de lèvre, et Ye long, celui de notre é fermé de bonté. L'a est la seule voyelle latine dont le timbre ait été le même quelle que fût la quantité.
On comprend donc que les voyelles latines (sauf l'a) aient produit dans les langues romanes des sons différents suivant qu'elles étaient brèves ou longues.
II. — Quantité naturelle des voyelles suivies de plusieurs consonnes
§ 720. — La versification latine reposait sur la quantité. Un vers latin se composait d'un certain nombre de syllabes brèves et de syllabes longues groupées dans un ordre déterminé. Dans ce système, une voyelle suivie de deux ou plusieurs consonnes était assimilée à une voyelle longue, assimilation qui a fait croire pendant longtemps qu'une voyelle suivie de plusieurs consonnes avait toujours la prononciation longue. Il n'en est rien cependant. Ainsi Ye
de tectum (toit) et celui de lectum (lit) comptaient de même dans les vers, mais l'un était naturellement long et l'autre naturellement bref; ils ne se prononçaient pas de môme et n'ont pas donné le même résultat en français.
III. — Influences diverses qui agissent sur la transformation des voyelles.
§ 721. — Les modifications subies par une voyelle latine dans son passage du latin au français dépendent non seulement de sa qualité de brève ou de longue, mais encore de sa place dans le mot, et, dans beaucoup de cas, des consonnes qui la précèdent ou de celles qui la suivent. Ainsi l'e long dans la syllabe tonique se change ordinairement en ei puis oi (légem, lei, loi), tandis qu'il devient le plus souvent e muet dans la première syllabe du mot (debére, devoir) ; le même e long, dans la syllabe tonique, devient et peut rester ei lorsqu'il est suivi d'un n (plénum, plein). Nousallons passer en revue quelques-unes de ces causes de variations.
Action des gutturales.
§ 722. — Les consonnes qui agissent le plus souvent sur la transformation des voyelles latines sont les gutturales (c, g). L'effet habituel de la gutturale est de produire un i semi-voyelle qui s'ajoute à la voyelle suivante ou à la voyelle précédente, quelquefois aux deux. Ainsi le c du latin céra, tout en se maintenant comme consonne sous forme d'un c doux, a produit un i semi-voyelle qui s'est placé devant la diphtongue ei dérivée de l'e long tonique; céra est donc devenu cïeire, puis, la triphtongue l'ei s'étant contractée en i, cire. Le c du latin décem, tout en se maintenant comme consonne sous forme d'une s, a produit aussi un i semi-voyelle qui s'est placé après la diph-
tongue ié dérivée de Ye bref tonique ; il en résulte que décem a donné d'abord dieis, puis, la triphtongue iei s'étant contractée en i, dis (écrit aujourd'hui dix). Dans tractâre le c est tombé, mais en disparaissant il a produit un i semi-voyelle qui s'est en quelque sorte dédoublé, agissant à la fois sur le premier a qu'il a changé en ai, et sur le second qu'il a changé en ié. C'est ainsi que tractâre a donné traitier. Plus tard la diphtongue ié s'est réduite à é, comme dans tous les infinitifs semblables, et la trace de l'influence du c latin sur Ya tonique a disparu.
Action de j, de e ou i consonni fiable, de i final.
§ 723. — La consonne,/, et les voyelles e, i, quand elles sont suivies d'une autre voyelle, produisent des effets analogues à ceux des gutturales. L'e ou l'i, suivi d'une autre voyelle, offre en effet cette particularité de se changer en i semi-voyelle. Quelquefois cet i semi-voyelle est devenu une consonne chuintante : c'est ainsi que le g de singe vient de Yi du latin simium . Ve et l'i latins placés dans ces conditions peuvent donc devenir consonnes, sont consonni fiables, si on nous permet ce néologisme : c'est le nom que nous leur donnerons désormais, pour les distinguer de Ye et de l'i suivis d'une consonne. L'i consonnifiable de medietâtem se retrouve dans les deux i du mot français moitié, comme le c de tractâre dans les deux i du vieux mot traitier.
§ 724. — Un i terminant le mot latin produit quelquefois des effets analogues ; dans la flexion dvi du prétérit des verbes en are, Ya tonique est devenu ai sous l'influence de l'i final : je chantai (voy. § 311). Le nominatif pluriel de la seconde déclinaison se terminait toujours en i ; mais cet i n'a modifié le changement de la tonique qu'au cas sujet pluriel des pronoms icil, icist, il, et de l'adjectif indéfini toz (voy. §§ 126 et 157).
Action d'un u atone
§ 725. — Dans quelques cas assez rares les voyelles latines ont subi l'influence d'un u atone qui les suivait immédiatement ou dont elles n'étaient séparées en latin que. par une consonne qui est tombée. C'est Yu atone de * habunt, de * vaunt et de * facunt, qui, en se combinant avec l'a tonique, a produit Vo des mots ont, vont, font. Nous avons vu aussi, dans l'étude des flexions, comment fu post-tonique a modifié 'la transformation de la voyelle tonique dans le prétérit des verbes avoir, plaire, devoir, etc. fê§ 315 et 316).
C'est encore à l'influence de Yu qu'on doit la transformation du substantif clavum en clou, tandis que clavem donnait clef. Expliquez de même trou, de* trâugum, fou (Vieux mot signifiant hêtre), de fâgum, et les formes anciennes fou (feu) de fàcum, cous (queux) de càquus, etc. Vu de Deum se retrouve aussi dans le français Dieu.
La rareté de cette action de Vu nous dispensera de la comprendre dans les tableaux ci-dessous.
Action de plusieurs consonnes suivant immédiatement la voyelle.
§ 726. — Lorsqu'une voyelle est suivie de plusieurs consonnes, elle ne subit pas en général la même transformation que lorsqu'elle est suivie d'une seule consonne. Ainsi l'a tonique se change ordinairement en é (sanitalem : santé); mais le même a tonique suivi de plusieurs consonnes reste a (partit : part). L'a de dsinum (asne, âne) est traité comme un a suivi de deux consonnes, parce que Yi atone qui séparait Ys de l'w était tombé avant la transformation du latin en français; nous indiquerons ce fait,
quand il y aura lieu, en plaçant la voyelle tombée entre parenthèses : as (i) num.
Pour les mots terminés en icum, le c est d'abord tombe' et Ti se trouvant alors placé devan t une voyelle a produit un iconsonwe.il en résulte que l'adu suffixe a?icr/mparexernple est traité comme ua a suivi de plusieurs consonnes.
§ 727. — Quand une voyelle n'est suivie que de deux consonnes, et que la seconde de ces consonnes est une liquide (/ou r),il arrive souvent que la voyelle est assimilée a celles qui eont suivies d'une seule consonne ; ainsi l'a tonique depâtrem a donné « é » français , comme celui de ta km : père, tel. C'est que le t àspatrem s'appuie sur IV et non sur l'a précédent : on prononce « pa-trem » et non « patrem ». Une prononciation telle que « pa-trem » n'est possible que lorsque la seconde consonne est une liquide ; dans partit, par exemple, la première consonne s'appuie nécessairement sur la voyelle précédente : par-tït.
La langue a quelquefois hésité entre deux traitements pour les voyelles suivies de deux consonnes dont la seconde est une liquide. D'ailleurs certaines consonnes ri peuvent se lier avec les liquides, et, dans ce cas, la voyelle qui précède ne saurait être traitée comme si elle n'était suivie que d'une seule consonne. C'est ainsi que l'a tonique de câm(e)ra (chambre) a été traité non comme celui de pâtrem, mais comme celui de âs(i)num.