‹ Grammaire générale des grammaires françaises, présentant la solution analytique, raisonnée et logique de toutes les questions grammaticales anciennes et modernesChapitre 107 sur 279 · ACADÉMIE · texte numérisé non relu

ACADÉMIE

Martyre, employé figurément pour exprimer les peines du corps et de l'esprit, n'a pas ordinairement de pluriel; et, quoiqu'on parle de plusieurs sainls, on dit leur martyre, et non pas leurs martyres. Cependant, fait observer Féraud, le pluriel va fort bien dans cette phrase de Bossuet : Ils (les hérétiques) trouvèrent bientôt le moyen de se mettre à couvert des martyres, c'està-dire des occasions de souffrir le martyre.

Voyez au mot imprudence la remarque pour l'emploi

du mot HBCHATKCblB.

Misère. Voltaire, dans ses Remarques sur les Horaces, fait observer qu'eu poésie ce mot est un terme noble, qui signifie calamité, et non pas indigence; ce n'est qu'en ce sens que misère se dit aussi bien au pluriel qu'au singulier.

J'ai tantôt, sans respect, affligé sa misère.

(Raci.ie. Jphigénie, acte IV, scèoe 3.)

Mon cœnr dès ce moment partagea vos misères. (VoLTAiBE, Alzire, acte II, scène ^ 1 .)

Ileureose en mes misères.

Lui seul il me rendra mon époux et ses frères.

(VoLTAïag, Mérope, acte IV, scène 4.)

Odïes. Au pluriel, ce mot ne se dit qu'en parlantdes poissons, et daiK un autre sens qu'ouïe au singulier; il signifie certaines parties de la tête qui leur servent pour la respiration. — Il se dit encore des ouvertures pratiquées dans certaiiis instruments pour laisser échapper l'harmonie du son.

Pauvreté. Le mot pauvreté a un pluriel lorsqu'on veut parler de certaines choses basses, méprisables, sottes et ridicules, que l'on entlend dire ou que l'on voit faire :

J'ai la la Satire des Femmes,

Juste ciel, que de pauvretés! (Sekecé.)

Penchant. Au figuré, ce mot peut se dire aupluncl, quand il est erap'oyé absolument et sans régime : Plus on se livre à ses penchants, plus on en devient le jouet et l'esclave. (Massillon.)

Dans tout autre cas, il se met toujours au singulier :

Qu'aisément l'amitié jusqu'à l'amour nous mène ! C'est un penchant si doux qu'on y tombe sans peine. (CoiuiËiLLE. Héradius, acte III, scène 4.)

Hélas I de son penchant personne n'est le maître. (Mme. Desboulibbes.)

Marsolier, qui & ait : Il y a des personnes qui ont de grands penchants à la vanité, a donc fait une faute; car, ainsi que le fait observer Féraud, pourquoi plusieurs penchants à une seule passion?

Rage. Ce mot ne se dit plus aujourd'hui qu'an singulier, cependant Voltaire regrette le pluriel, qui fait, dit-il, un très-bel efî^et dans ce vers de Corneille (Polyeucte, acie 1", scène 2) :

Le saug de Polyeucte a satisfait leurs rages.

Il est aussi plus énergique dans l'ode de Boîleau sur la Prise de Namur :

Déployez tontes vos rages.

Princes, vents, peuples, frimas,

— La dernière édition de V Académie ne consacre le

pluriel par aucun exemple. Nous n'aimons pas l'exemple de ce pluriel dans le vers de Corneille ; mais Boileau s'en est fort heureusement servi.

Reconnaissance. Ce mot n'est bon au plurielqu'en terme de guerre : ce général a déjà fait plusieurs reconnaissances. Ou bien encore en terme de tli^tàire : Jl y a dans cette pièce plusieurs reconnaissances. (L'Académie et Féraud.)

Quoiqu'on dise reconnaître (avouer) ses fautes, on ne dit pohit : faire la reconnaissance de ses fautes.

Cette remarque de Féraud est approuvée de Laveaiu.

Renommée. Ce mot ne se dit au pluriel qu'en terme de peinture, et lorsqu'on parle des figures de la Renommée : voilà des Renommées excellentes.

Repos. En terme d'architecture, ce mot se dit du palier d'un escalier ; en ce sens il a un jjluriel : les ekpos de cet escalier ne sont pas assez grands. — Il s'emploie aussi au -pluriel, en terme de peinture et de musique , et lorsqu'il s'agit d'ouvrages d'esprit : Dans les ouvrages comme dans les tableaux, il faut ménager les REPOS et les ombres: tout ne doit pas être également saillant et brillant.

Santé . On dit porter des SANTÉS ponr exprimer qu'on boit à la santé de plusieurs personnes ; le mot santé n'a de pluriel que dans ce sens, ou lorsqu'il est en quelque sorte personnifié : pour les santés délicates, elles méritent qu'on y prenne confiance. (Sévigné.) — S'il y a un bonheur que la raison produise , il ressemble à ces SANTÉS qui ne se soutiennent ^u'à force de remèdes,

(FUNTBNELLB.)

Silence. Ce mot n'a point de pluriel , si ce n'est en musique, où l'on dit, observer les silences; alors il s'entend des signes qui répondent en durée aux diverses valeurs des notes, et qui, mis à la place de ces notes, indiquent que tout le temps de leur valeur doit être passé en silence.

L'ancien Dictionnaire de l'Académie ne l'indiquait pas avec cette acception; et cependant il est très-usité. — Rendons-lui la justice de dire que celte omission est réparée.

Tendresse. L'Académie, Trévoux, et en général les lexicographes, ne donnent d'exemples de ce mol qu'au singulier; en effet il n'a point de pluriel quand il signifie ' la sensibilité ou la passion de l'amour; mais, quand il se dit des marques de tendresse, des témoignages de (endresse, on l'emploie fort bien au pluriel :

L'innocence succombe aux tendresses des grands,

£t les plus dangereux ne sont pas les tyrans. (Voltaibi.)

Médicis en pleurant me reçut dans ses bras.

Me prodigoa long-temps des tendresses de mère.

(Voltaire, Henriade, chant II.) Tu sais combien de fois ses jalousas tendresses Ont pris soin d'assurer la mort de ses maîtresses.

(RiciNi, Mithridatt, acte 1«', icène r» ) Vue. Quandcemot signifie, en général , la faculté de voir, sans application à un sujet parlicuher , il ne prend point de pluriel. — Il en prend dans tous les autres sens. i " Obsei^ation. — Si les noms de vertus et de vices ne prennent point la marque du pluriel, c'est parce que notre langue a considéré comme individuelles toutes les choses que l'esprit ne peut pas diviser en plusieurs individus distincts, et que ces noms, que les Lalius avaient divinisés, sont devenus dans notre langue des espèces

GKAMMAIRK FHAJNÇAISK.

de iKMns propres, (Lavèadx , Dictionnaire des difficultés, au mot nombre.)

2« Observation. — Si les poètes et même les prosateurs oui dans le genre noble quelquefois employé des plui iels pour des singuliers, c'est afin de rendre aux mots, par ce changement de nombre, quelque chose de la force que l'usage orditiaire leur avait fait perdre avec le temps. (M. Adger, Commeniaire sur Molière.)

Nous venons de voir les exceptions. Passons aux mots qui commandent impérieusement la règle générale. En voici la liste d'après le même Girault Duvivier :

Adolescence. Morale.

Bile. Mollesse.

Capacité. Noblesse.

Chaslelé. Obéissance.

Coucher. Odorat.

Lever. Paresse.

Décence. Pudeur.

Encens. Superflu.

Jeunesse. Toucher.

Miséricorde.

Nous espérons réduire de beaucoup encore cette pauvre petite nomenclature.

Une raison qui doit convaincre péremptoirement tout lecteur qui réfléchit avant de former son opinion sur celle d'autrui , c'est que tous ces mots peuvent recevoir des épithètes qui modifient leurs acceptions. N'y a-t-il pas {'adolescence sage et Yndob^scence dépravée? Voici deux espèces d'adolescence : qui empêcherait un moraliste de dite les adolescences en ce sens ? La bile ne saurait-elle être noire, jaune, épaisse, etc.? voilà trois sortes de bile. Capacité a bien certainement un pluriel ; nous trouvons d'ailleurs dans le Dictionnaire de l'Académie, en parlant d'actes et de pièces démontrant l'aptitude d'un ecclésiastique; à un bénéHce : les titres et les capacités d'un ecclésiastique. Il en est de même de tous lesautres mots; tous peuvent être employés au pluîieh II y a plusieurs sortes de nûséricorde, d'obéissance, de morale, de paresse, etc. Le coucher et le lever du soleil, le coucher et le lever de la lune, ne sontils pasdilïérents? En parlant de ces deux astres,

e pourrait on pas dire les levers et les couchers? Il en est de même des mots désignant les sen^ ; l'odorat et le loucher sont plus ou moins fins, plus ou moins délicats, plus ou moins bornés. On dit Irès-bien aussi ; les noblesses d'hier. Concluons : tous les substantifs sont en général susceptibles d'avoir un pluriel.

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