DU GENRE DANS LES ADJECTIFS
Dans les idiomes qui ont admis la distinction des genres, les noms appellatifs n'ont communément qu'une forme générique et un seul genre, à la différence des adjectifs, qui, pour l'ordinaire, ont autant de formes particulières que de genres. Dans les idiomes qui déclinent par cas, si la différence des genres n'est quelquefois pas marquée au nominatif des adjectifs, elle reparaît dans les cas obliques ; ainsi l'adjectif latin felix n'a que cette terminaison au nominatif pour les trois genres ; mais il fait à l'accusatif felicem pour le masculin et le féminin, et felix pour le neutre.
C'est assurément une suggestion de la nature, et conséquemment la force de la vérité, qui a réglé partout une différence si propre à décider la question présente.
Tout mot destiné par l'usage d'une langue à exprimer une nature commune, avec une étendue d'une latitude fixe et une compréhension susceptible d'augmentation par le moyen des adjectifs; tout mot, disons-nous, de cette espèce, est un nom appellatif ; et ces caractères se trouvent dans les langues qui ont admis des genres, dans l'unité et dans l'invariabilité du genre.
Tout mot destiné par l'usage d'une langue à être ajouté à un nom appellatif, et à présenter comme accessoire à sa compréhension l'idée particulière que ce mot exprime, est toujours un adjectif; et ces caractères, dans les langues qui ont admis des genres, se reconnaissent par la diversité des terminaisons génériques accordées à la plupart de ces mots, et dans presque toutes, par la concordance en nombre.
L'opinion de la Grammaire de Port-Royal, sur la nature de quelques noms appellatifs , est donc fausse et sans fondement. Du Marsais la défend néanmoins en l'envisageant sous un autre aspect. € Les mots roi, reine, père, mère, sont, dit-il , » substantifs ou adjectifs, selon lusage qu'on en » fait. Quand ils sont sujets de. la proposition , > ils sont pris substantivement ; quand ils sont
GRAMMAIRE FRANÇAISE
« l'aitribut de la proposition, ils sont employés » adjectivement. >
Il nous semble que c'est chercher la nature des adjectifs dans une idée qui leur est totalement étrangère. La nature de chaque mot est indépendante de l'usage que l'on en fait dans l'ensemble d'une proposition : ce qui est une fois nom est toujours nom, ce qui est une fois adjectif est toujours adjectif, de quelque fonction que le mot puisse être chargé dans la proposition. Si le même mot matériellement prisse trouve placé dans deux espèces, c'est qu'indépendamment de l'ensemble, l'usage y attache des significations spécifiques différentes, soit par une raison d'analogie, soit par le secours de quelque abstraction, ou enfin à cause des différentes origines du même mot matériel.
D'ailleurs, quand je dis, par exemple : Henri /F était un roi juste, ces mots : un roi juste, selon du Marsais, sont l'attribut, et conséquemment le mot roi est adjectif. Or les adjectifs un ei juste s'accordent en nombre et en genre avec le mot roi; il faut donc dire que les adjectifs sont en concordance avec d'autres adjectifs.
La première terminaison de l'arfjecf if, celle avec laquelle on le trouve dans les dictionnaires, désigne le genre masculin; le féuMnin se forme du mascu' lin, comme nous le dirons pîa^ bas. Tous les adjectifs ont pour première terminaison ou un e muet, ou une autre voyelle, ou une consonne ; et pour seconde terminaison, ils ont toujours un e muet; ainsi ceux qui ont \'e muet au masculin n'ont que celte seule terminaison, et par conséquent sont de tout genre, ou plutôt n'en désignent par eux-mêmes aucun, se trouvant toujours les mêmes, soit auprès d'un substantif masculin, soit auprès d'un féminin. Tel est le mot ridicule, qui dénote un homme ou une femme à qui on peut reprocher le défaut qu'on nomme le ridicule, mais qui ne dit pas plutôt que l'on parle d'un homme, qu'il ne dit qu'on veut parler d'une femme ; aussi dit-on un homme ridicule, une femme ridicule. Ainsi nous n'avons pas à parler du genre de ces adjectifs , dont la première terminaison est un e muet , tels que sont volage, fidèle, facile, timide, rouge, riche, ■prude, acre, aimable, ordinaive, dixième, etc.
Les adjectifs dont la première terminaison est une voyelle autre qu'un e muet forment la terminaison du genre féminin, en ajoutant seulement un e muet à leur dernière voyelle : enchanté, enchantée au féminin; débauché, débauchée; poli, polie; bourru, bourrue; bleu, bleue, etc. Cette règle n'a pour exception que favori, qui fait favorite, si l'on ne compte point les syllabes nasales parmi les voyelles; car si on les prend pour de simples voyelles, on trouvera que le nombre des mots exceptés égale à peu près le nombre de ceux qui suivent la règle. Nous marquerons les exceptions après que nous aurons observé que tous perdent
leur son nasal au féminin par l'acquisition d'un e muet seul, commun, commune} vain^ vaine; plein, pleine; fin, fine, etc. Dans le fémmiu de tous ces noms, la syllabe qui était nasale au masculin devient pure.
Les adjectifs terminés au masculin par an, ien, on, outre l'addition de l'e muet, doublent encore à leur féminin la consonne qui les terminait au masculin, comme paysan, paysanne; chrétien, chrétienne; bon, bonne; fripon, friponne, etc. L'Académie, qui écrit paysanne, a tort de ne pas écrire aussi courtisanne. Il est vrai qu'elle écrit encore, en vertu de la même bizarrerie : anglicane, mahométane, océane, persane, porte-ottomane, sultane, alezane, etc., etc.
Bénin fait bénigne, et malin, maligne.
Les adjectifs possessifs mon, ton, son, font au féminin mon, ton,son,&ï le nom qui les suit commence par une voyelle ou par un h non aspiré , comme mou ame, mon héroïne, mon inconsolable mère; mais si le nom suivant commence par un h aspiré ou par une consonne, les féminins de ces t^rois arfjectifs sont ma, ta, $a : ta sœur, sa haine, etc.
Tous les adjectifs qui finissent au masculin par une consonne autre que le n, font leur terminaison féminine en ajoutant un e muet à leur dernière consonne : blond, laid, grand, dur, gris, savant, prompt, haut, fort, froid, babillard, fatal, vil, sont autant de masculins qui donnent au fémmin l'e muet ajouté à leur terminaison masculine, comme blonde, laide, grande, dure, grise, savante, etc.
Cette règle est cependant celle qui souffre le plus d'exceptions ; nous allons les énoncer. Les adjectifs qui finissent par un c forment leur féminin de deux manières, sans se conformer à la règle ; les uns ajoutent he au c, comme franc, franche; blanc, blanche; sec, sèche; d'autres changent le c en que, comme public, publique; turc, turque; caduc, caduque; grec conserve au féminin c avant que, grecque; crud, signifiant qui n'est pas cuit, fait au féminin crue (i); gentil, gentille, etc.
Les adjectifs dont le masculin finit par un f, changent au féminin cette consonne forte en son articulation faible, qui est v, en y joignant l'e muet ; bref, brève; vif, vive; neuf, neuve; veuf, veuve; captif, captive; oisif, oisive; chétif, chétive; abusif, abusive; tardif, tardive, etc.
Ceux qui finissent par un g ajoutent au féminin un u euphonique, pour conserver devant l'e muet l'articulation ferme : long fait longue.
Ceux en el, eil, as et ol, ul, os et ot, redoublent la consonne finale avant l'e muet de leur féminin, comme bel, belle; naturel, naturelle; cruel, cruelle; vermeil, vermeille ; fol, folle; nul, nulle; bas, basse;
({) t'Âcadémie, comme nous Tavotis ddjà fait remarquer ailleurs, écrit cru au maKuIin daus ce sens.
fjras, grasse; gros, grosse; net, nette; sot, sotte; bigot, bigotte; pareil, pareille; vieil, vieille: mat fait mate, d'après l'Académie , de même que complet feit complète; discret, discrète; inquiet, inquiète; replet, replète; secret, secrète; espagnol, espagnole, etc.; dévot fait dévote, et suspect fait suspecte; épais fait épaisse, et frais fait fraîche; exprès fait expresse; ras feit rase; dissous, absous, font dissoute, absoute. Voilà bien des bizarreries ! mais elles sont autorisées par l'usage et par l'Académie. N'est-il pas ridicule d'écrire bigotte par deux t, et dévote par un seul? D'écrire nette et complète? sujet fait sujette.
La plupart des adjectifs en eur font euse au féminin : trompeur , trompeuse ; chanteur , chanteuse ; railleur, railleuse, etc. D'autres changent eur en rice : acteur, actrice; tuteur, tutrice ; dissipateur, dissipatrice ; protecteur, protectrice, etc.; quelques-uns en eresse : vengeur ^ vengeresse ; pécheur, pécheresse; enchanteur y enchanteresse; demandeur, défendeur, demanderesse, défenderesse, en termes de palais , etc. ; d'autres enfin en eure; meilleur, meilleure; majeur, majeure; mineur, mineure; supérieur, supérieure ; inférieur, inférieure; ou bien ils n'ont point de terminaison féminine , comme auteur, vainqueur, etc. (Voyez, à l'article des substantifs , la liste des mots terminés en teur et en trice.)
Les adjectifs qui sont terminés par un x changent cette lettre en se, courageux, courageuse, etc. Roux et faux, font rousse et fausse. Doux fait douce; vieux fait vieille; préfix, préfixe^ époux, épouse; jaloux, jalouse. Fat, châtain, dispos, résous, n'ont } oint de féminin, Quelques noms en ou ou en eau Ibnt otle, elle; comme fou, mou, folle, molle; beau, nouveau, belle, nouvelle ; jouvenceau, jouvencelle. Ces quatre mots faisaient autrefois au masculin fol, mol, bel, nouvel; et l'on s'en sert encore même lorsque le mot suivant commence par une voyelle ou par un h non aspiré : voilà un bel homme; il est entraîné par un fol amour; un mol abandon; il va prendre un nouvel établissement. Fou, mou, beau, nouveau, ne s'emploient donc que quand leurs substantifs sont masculins, et qu'ils sont suivis par une consonne. Pour mol, il est vieux; on ne l'emploie que rarement; il en est à peu près de même de vieil, qui ne se prend plus guère que dans le style ascétique : il faut dépouiller le vieil homme. Tiers fait tierce.
Certains noms véritablement adjectifs, ou employés comme tels, n'ont point de terminaisons féminines ; tel est plusieurs, qui ne prend jamais l'cmuet; on dit plusieurs femmes, comme plusieurs hommes. 11 faut en dire autant de V adjectif possessif leur : leur honneur demandait un meilleur usage de leur autorité.
Tous les noms de nombre qui sont adjectifs, et qu'on appelle les uns absolus et cardinaux, les a«-
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très ordinaux, n'ont chacun qu'une simple terminaison pour les deux genres ; ainsi deux, trois, quatre, cinq, dix, vingt, cent, mille, etc., qui sont cardinaux; deuxième, troisième, quatrième, cinquième, dixième, etc., qui sont ordinaux, sont tous également masculins et féminins, sans recevoir aucun changement ; on dit vingt hommes, vingt femmes ; le ti'oisième de vos fils, la troisième de vos filles. Il faut excepter ici un, premier et second, qui font, au féminin, une, première et seconde.
La plupart des noms de professions et de métiers, comme roi, philosophe, peintre, soldat, etc., n'admettent qu'une seule terminaison, et, de plus, ne se qualifient qu'au masculin, quoiqu'ils soient de vrais adjectifs; la raison de ceci sans doute est qu'ils n'ont été inventés d'abord que pour les hommes qui exercent telle ou telle profession ; on dit un roi , et jamais une roi , quoiqu'on puisse dire Marie-Thérèse était roi. Comme les noms de cette espèce se prennent souvent substantivement , il arrive souvent aussi qu'ils ont avec eux des qualificatifs ou d'autres adjectifs; or, si ces noms de professions sont attribués à une femme, les adjectifs qui les accompagneront suivront-ils le genre féminin, comme la raison semble le demander, ou resteront-ils masculins, comme leur première institution et leur plus fréquent emploi semblent l'exiger? Dira-t-on Marie- Thérèse était un grand roi; celte femme est un peintre habile; elle fut dans sa jeunesse un soldat courageux? Ou bien faut-il dire : une grande roi; une peintre habile; une soldat courageuse? La première façon blesse moins ; et l'on doit sans doute la préférer à l'autre dans les occasionsqui ne laissent que le choix, car si l'on peut tourner la phrase autrement, sans longueur et sans obscurité, que le style le permette, on doit plutôt le faire et dire, par exemple: Marie-Thérèse était roi; elle en avait toutes les grandes qualités. Cette femme est peintre par état, et même on la dit très-habile ; elle fut soldai dans sa jeunesse, et montra beaucoup de courage, etc. Il y a aussi beaucoup de noms de cette espèce qui ont leur féminin différent de leur masculin, comme boulanger, boulangère; marchand, marchande; perruquier, perruquière ; pâtissier, pâtissière, etc. Pour peu qu'on y prenne garde, on verra qu'en général ce sont les noms des professions qui sont exercées par des femmes, plus souvent que les autres ; c'est aussi sans doute pour la même raison que philosophe souffre aussi depuis quelque temps des adjectifs féminins ; elle fait la philosophe; je ne pense pas que la vraie philosophie puisse être moins utile aux femmes qu'aux hommes; mais je remarque que la plupart de celles qui s'en mêlent ne sont que très-mauvaises philosophes, sans en i/«« venir meilleures femmes. (Demandrë.^
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